MŒURS
DES
SAUVAGES
AMERIQUAINS.
COMPAREES AUX MOEURS
DES PREMIERS TEMPS.
Par It P. LàFITAU , dt la Compagnie dt ftfus.
Ouvrage enrichi de Figures en taille-doucc.
TOME TROISIEME.
A PARIS,
CSaugrain l’aîné, Quay des Augiiftins»
3 présla rue Pavée, à la Fleur de Lys.
Chez ^Çharles-Estienne Hochereau - a 1 en~
C trée du Quay des|Auguttins> au rhciUR.
mÏÏccxxiv.
AVEC APPKO'BAIIOV BT PMVILEGI W l 0 * 1
WP'5£?%r-‘ac i 3 (?: ¥^'T:P?^
table
DES CHAPITRES
CONTENUS
DANS LE TROISIEME TOME,
j. C eu pat ions des hommes dans le
U Village. pag. *
II. Occupations des femmes. ]7,
III. Pe la Guerre. li < 6
Fin de la Table du IIL Tome,
'pqpqpqpqprçp: qpqpqpqpqpqp
approbation dn Per* Provincial.
J E fouiîîgné Provincial de la Compagnie
de Jefus dans la Province de France > per-
mes au Pere Jos. Fr. Lafitaü de la meme
Compagnie , de faire imprimer un Livre
qi il a compofé , intitulé , Mœurs des Sauva -
£* Ameriquains , compares aux Mœurs des prt*
iners temps > lequel Livre a été lu & approuvé
p;r trois Théologiens de nôtre Compagnie *
cifoyde quoi fri figné la pré fente Permit!
hm. A Pans ce i ç. May 1712*
PAUL BODIN.
^ P probation.
J A y lu par ordre de Monfeigneur le Garde
des Sceaux un Manufcm intitule , Mœurs
«« Sauvages Amtriqu.^ comparées aux Mœurs
JÎ * 5 premiers temps , dont on peut permettra
limpreifion. A Paris le ta. Aouft 17 ™ Kre
cherier.
^qpqpqpqpqp^3pqpqp<qpqpj?
EXPLICATION
DES PLANCHïS
ET FIGURES
CONTENUES
DANS LE III* TOME,
PLANCHE I, Vf m
C Ette Planche nous met au fait des pre¬
miers habillemens des hommes > & de leurs-
parures*, de ce qui a donné lieu à la fable de*
Satyres , & de l’idée fymbolique qu’on avoir atta--
ch ce aux cornes des animaux. Des trois première*
Rgures ,xelle dit milieu reprefente une Ifis cotjfftô'
de la dépouille d’un Taureau avec fes cornes 5 c fes-
oreill'es. Cuperus in Harpocratc , pag. io?. A les*
fcôiés font un Jupiter Ammon i* 8 c un Lyfîmachus. 3.
avec des cornes à la tête , attachées comme (i elles
étoient inhérentes, La Chauffe Muf Rom. fcc. pri¬
ma. Tab . 4. & I 9 > Les Figures du fécond rang,
nous font voir deux Satyres, y. tels que les repre-
fentent les anciens monumens. Ils font entre la Fi-,
gure d un ancien Germain. 4- Commentaire de Cc~
far de La nouvelle "Edition d*Angleterre , pag. 138 .
& celle dVm Ameriquain. j. tel qu’ils ont coutume*
de fe mettre lorfqu ils vont en guerre. Les figures du
3c. rang nous montrent une continuation des idees^
des premiers temps dans les Cimiers des Ducs^ de :
Bretagne. 7. Vuljon de la Colombiere > Théâtre
Tome Ui « *
EXPLICATION
ftîenncur , Tom. i. pag. 49. & d’une ancienne
famille de Flandres. 8* Recherche des Antiquités r
& Noblejfe de Elan dre s de l'Epinoy , Liv. 1. paj,
3 1*• Ls médaillon du milieu reprefente un Prince de
h Maifon de France combattant dans un tournois
contre un Duc de Bretagne , l'un & Parure a fon cak
que fur monté de fon Cimier, VulfSn de la Cclem-
kere , loc . cit.
fuNCHî lï.
x S
On voit ici un détail des habillemens & des orne-
mens des Saurages. 1. i. Figures de Sauvages des
Rations Iroquoiles & Huronr.es vêtus à la moderne,
somme & fcmme. y 4. Figures des mêmes vêtus à
J antique. f Collier des Anciens auqueleft pendu ce
on nommoît Bulla chez les Romains. La Chat f
Mtif. Rom. ft R y Tab. 6 . 6 Collier des Sauva-es
,“.“ tacWe une ? ranf)e Pi«e de porcelaine
parailele à la But’* des Romains. 7. CoHier de*
•nciens , parallèle à ceux que portent les Sauvages
*. qui lembie avoir etc de même matière. M ont fat*-
V Planche i f7 . X(! o
S- Braffelet de porcelaine travaillée en pe.its Cylin¬
dres. 9. Caracoüs des Caraïbes ou Sauvages Meri-
dionaux. ,0. Sac à petun des Sauvages ScpterS.
les U femm & r' Lt , S de, , lx des BrodeqLirs que
fus &T d n L eS <!es An: *d fs mettent au-drff
pouf £ tTL gt H-‘ ^ ' a jambe ’ & quifoùt
pour eues une marque d ingénuité & de liberté.
Planche 111 .
Î9
La Planche,, nous met fous les veux IesP-inr.,r».
Cauft,q«es& Hl „o .typhiques. 1. Idfte ancien ^
«0reUcBry lnc l taO l cld y rt , i j
ge peint, parallèle au Vidt rep é £”é U é'
DES PLANCHES Et FIGURES.
Entre cqs deux per Tonnages efl un Sauvage de VA**
merique Septentrionale , 3. gravant Ton portrait lue
un arbre, & écrivant à Ta maniéré ce qu’il veut faire
Cor.no r:re par cette efpece de monument. Dans le
bas de cette Planche Tonc détaillées ces fortes de pein-
tures , dont chacune peut être regardée comme une?
Lettre La première porte que le Sauvage nommé les-
deux Fumes, ?. b. de la Nation de la Grue, c . & dë
la famille du Êceuf fauvage , d. accompagné de 1 y.
Guerriers , h. a fait un prifonrier, f & enlevé trois»
chevelures, g. au fixicme voyage qu'il a fait pour
aller en guerre,K & au quatrième oà 'la commande'
le parti, i. Dar.s la fécondé il eft dit , que le Sauva¬
ge nommé les deux fléchés, â - b. de la nation duf
Cerf, c. & de la famille du Loup , d efl allé en Am-
bafîade portant Iç Calumet de paix chez la Nation
de l'Ours, c . accompagné de 30. perfonnes. b. Dans-
Elire & dans l’autre Figure le Sauvage efl non-feule-
ment reprefenté par fa figure hiéroglyphique, mais-
iJ efl encore peint dans fon entier, dar.s la première
avec Tes armes, > & dans la fécondé tenant le Cala-
met & la Tortue C
Planche IV. ? ÿ
On a gravé dans cette Planche deux ménages de*
Sauvages de TA merique Méridionale & Sep.entrio-
nale. Le Cabanage des premia s efl une Café en for¬
me de Carbet dont on ne voit qu’ui^e moitié • un Ca¬
raïbe y efl fufpendu dans fon Hamac lous lequel efl
un petit feu. De cinq femmes Caraïbes , l’une ratifia
le manioc , l’autre l’ccrafe , latroifiéme pafle la fa—-
xine du manioc par un hibichet , la quatrième fait le*
pain de Caflùve , & la cinquième porte du bois pour
faire bouillir la inarmitte. Le Cabanage oppofé rc-
prefente une Cabane Iroquoife ouverte , où Ton voi£
une femme fai Tant la fagamiic, un enfant qui fait rô¬
tir un poiiïon & un épy de bled d’inde. Hors de lü
EXPLICATION
Cabane font trois femmes, la première pile le bîei
«Tinde dans une pile de bois, la fécondé Técrafe entre
deux pierres grain à grain, 5c la troifîéme travaille à
fin fac pour mettre des proviftons de farine ;au bat
de la Planche font gravés quelques épis de bledd’in-
de , la plante du manioc 5c une paratc ; à l’autre ex¬
trémité eft une prefle pour fcparer le fuc du manioc
qu on exprime aufft avec uns couleuvre, dont on voit
*°e figure pendante à l'un des bouts du Caîbet.
Punch* VI
Cette planche.eft diftribuéc en deux fujecs. Le pre*
«lier repréfenre le Confeil general des Floridiens ,6c
i épreuve des Guerriers propres à faire la Gantpagne.
Le Clv.f aflis fur fon Trône, eft au milieu des An-
c.ens, des Notables , & des Devins qui y paroifl'enc
dutmgucs par leur manteau ; un homme debout les
Larangue , & porte enfuiteà chacun la rn.m^ A* ,.,r_
DES PLANCHES ET FIGURES,
hommes parmi les anciens Scythes qu'on r.ommolb
'Entrées , qui étoicnt habillés en femmes , & qui
étant dévoués au culte de Venus-Uranie , avoient
reçu d’elle une manière de divination particulière ;
ccs hommes fe rapportent fort à cette cfpece d’A-
meriquains. Le fécond fujet représente la manière de
faire la Chica, TOaicou ou Caouin, & la maniéré de
le boire, ce que les François ont appelle faire un vin.
Les Devins y font pareillement fpecifiés par leur
manteau.
Planche VI. 114
Cette Planche eft aufG diftribuée en deux fujets.
Le premier eft une danfe de Religion desTeuples de
la Virginie. Je n’en ai point parlé , parce qu’il en eft
fait mention dans la Relation de Smith , & dans tou¬
tes les Relations de la Virginie. Le fécond eft une ré-
prefentation d’une partie de la danfe des Biefiîiens.
décrite par le Sieur de Lery, & que j’ai rapportée
i la page qui y répond.
Planche VIT.
Maniéré de faire le fucre d’Erabîe. Les femmes oc-
ciipées à aller chercher les va flVaux , qui font déjà,
pleins de l’eau qui coule des arbres, portent cette,
eau , & la verfent dans des chaudières qu’on voit fur
le feu , & auxquelles une femme, veille, tandis qu une
autre aflife , pétrit avec les mains cette eau cpaiflie,,
& en état d ocre mife en apnfiftence de pain de fueje.
Au-delà du Cabanage & du Bois , paroifténe les.
champs , tels qu’ils font à l’iffuë de l'hyver 5 on y.
voit les femmes occupées à leur donner la piemiere.
façon, & à femer leur bled d’inde de la manieredontr
jç i’ai marque à la g. 6*.
EXPLICATION
Planche VIII.
Cetrc planche divifce en deux fujets , fait voir
dans celui d enhaat un ancien Marcoman tout arme
doficr y parallèle à un Sauvage armé aufli de bois ÔC
« ecorce de pied en cap. Le Marcoman efi pris de*
Commentaires de Ce far de la nouvelle Ed t on
Angleterre y pag. 30. & le'Sauvage , de s Voyages'
J Ch *™pl*w y Edition de Paris i6>i. pag. 291.
i-ntre ces deux perfonnages eft la Bûchette ôu le fi-
ÎSmiJ? j nr t ]eiûcnr dcs Sauvages, parallèle aux
fymboles de J Antiquité qu’on appeiloit Te (fer a t
fvmboV d ,° n ' r é ,^ dc l lT « F >g“^s. U prem ere eft un
TT dcS Chr ' tlers ' Cabinet de ftinte Gcntvtc
rha^tr J 6 ' ^ es autres ^ 0nt mirées de La
R 7 f ‘ a - " Tah S - La Médaille oui
un de cJf r ? r f‘ ente une fcmme tenant d’une main
Zt ZJvtr ks> &C de rautre une d'abon-
de Balh. l / C T 10a Libïr alitas Avo. Elle eft
autres Méd .,? es tymboles fe trouvent en plufïcurs
p“é(enre n e - 7 Le fécond fujet re-
à la file k Z7l d ' e Guerne / S fortâl:t de !eur Village
chantant fa chanfon demort. “ ^ ** * la **
"°- 1 ”•* Pt^krde^J’An^^^^* 0 ^ 1 U m %**
f 1 a N C H B IX.
>*;
* ft 1111 canot T^Es^imaTx* Tel 6 f r6re ” t{
la page icc. An-J^iT r * J- 1 J i décrie
7 me “ S de ''ancienne E^ptToùTo* ‘‘"•H"” mo
bateaux de papier m TTiu ° !i V0lt de petit
* '«vent uUZ^l ^Tr ^ d ***** don
J?*- a. W***, , S + ** Sxpüi
V ° ir Un radea * de îo^ ««J
DES PLANCHES ET FIGURES,
b-ien bouchées, ati-dcflous duquel eft peint un habï-
taot du Pérou conduifant une Baize.
Planche X. l7 g
Saults &Cafcades. On voit ici les Ririeres fè pré¬
cipiter félon les divers degrés de la hauteur des Ter¬
res. Dans l'éloignement fe pré fente u:«ede ces cata¬
ractes que leur extrême élévation rend impratiqua-
bles. Les Sauvages obligés de quitter le lit de la Ri¬
vière beaucoup au-deflus de la chute, y font porta¬
ge de leurs canots & de leurs équipages pour venir
la reprendre au-dcffoiis. la Riviere dans un fécond
Jir égal & de niveau , coule tranquillement devant un
village, auprès duquel on diftingue fur une pointe
avancée deux Sauvages qui travaillent à une pyro-
gue , deux car.ocs de la façon des Abenaquis , & un
autre de celle des Outaouacs Au-ddlous eft un
rapide qu’on peut fau'er. Deux Sauvages le defeen-
dent & deux autres remontent terre à terie en pi¬
quant de fonds.
Planche XI. jg 0
Voyage fur les neiges & campement d’hyver. Les
Sauvages paroiflènt ici, les uns portant leur équipage
fur des bretelles , & les autres le tirant après eux fur
leurs traînes Le Graveur a oublié de les envelopper
de leurs fourrures, ainfi que ’a fajfon le demande.
D’autres arrivez au lieu du rendez-vous, drefle'nt le
Cabanage. Quelques-uns s’occupent du foindedref-
fer la chaudière > de couper dubois ; & quelques au¬
tres font du feu à leur maniéré par la Tertbracion.
La Raquette qu’on voit eu lair, çft fort bien faite fit
fort reffem blâme.
EXPLICATION
Planche XII
“J
Sicge d’un Fort ou Village palifladé. La Planche
# explique par elle-même, & n’a pas belbind’uiie plus
ample explication.
Planche XIII.
*J8
Conduite des prifonnïers , & leur entrée dans le
Village. Le premier fu jet repréfenre la maniéré d’at¬
tacher les EfcJaves, & de les garder pendant la nuit.
VO „ lc , a coté un des Guerriers qui pâlie une cheve-
e > & « préparé de la maniéré dont ils ont coûiu-
me de préparer les peaux & q ue j’ai expliquée à la-
pag. 19. Le fécond fujet fait voir les Efclaves expo-
les ala mauvaile réception qu’on leur fait 3 leur ar-
Amésd anS ^ V ! lla S es de leurs Vainqueurs ou des
îtiT'' tnarebe commence par ceux
Ïivent tmi T UqUîlLrS t l* u P orreilt les chevelures,
«**•
*' n *P li f*»f Planches £ Fit U'
ut. du troifiéme Tome. ^ *
Moeurs
Pag.
mœurs
DES
SAUVAGES
AMER IQU AINS.
COMPAREES AUX MOEURS
DES PREMIERS TEMPS.
Occupations des Hommes dans le Vsllage^
’H omme ne pour le travail, lan¬
guit & s’ennuye dans le repos. Il
lui faut une occupation ; s’il n’en
a point, en cherche & s’en don¬
ne , & fouvent au défaut d’une
rneillcure, il s’eu fait une de s’inquiéter, ou
d’inquiéter les autres. Cette propofition , qui
elt aflez exactement vraie de la plupart des
hommes chez les Peuples de l’Europe en qu*
i’on remarque beaucoup de vivacité & beau¬
coup d’action 3 tve i’elt pas tou t-à-fait tant pac
Tome lll. A
WOETTRS D ES SAJVAGBs
que n’avant ni fciences ni métiers > n ayant
plus d'ailleurs > ou prefque plus les exercices
réglés du temps paifé qui pou voient les te me
en haleine, ils font les gens du monde les
plus defoeuvrez } 6c fi Ton en excepte certai¬
nes petites chofes qui ne leur demandent pas
beaucoup de temps , moins encore de fujet-
tion 6c d'application, ils font prefque tou¬
jours les bras croifez , ne faifant autre chofe
que tenir des Affemblées, chanter, manger >
joüer, dormir > 6c ne rien faire.
Quelque dure que fût la vie des Lacédé¬
moniens 6c des Crcjtcis, 6c quelque précau¬
tion qu’euflent pris les Législateurs de çes
Républiques, on peut dire neanmoins que
if ayant que la guerre pour objet, 6c ayant
banni de chez eux les Arts, l'Etude des Scien¬
ces , leur vie croit proprement une vie oilïve
6c patefTeufe > laquelle fit donner à ces der¬
niers , par un Poète dont parle S. Paul , + le
terme injurieux de Ventres vigri , qui donne en
deux mots une idée parfaite de cette fainéan-
tife , ou ils étoient tombez , fur-tout après
que s'étant relâchez de la rigueur de leur pre¬
mière difeipline , ils fe laiflerent entièrement
enerver par la moliefle.
Les occupations de leur compétence les plus
laborieufes font, de dreffer les paliflades de
leurs Forts, de faire ou de réparer leuts Ca¬
banes , de préparer les peaux dont ils font
leur vetemens , de travailler à quelques petits
meubles domefhques , de mettre en état leur*
équipages de Guerre, de Charte ou de
. > P » ** jit t eaf % j. Vt ,
. _ A M E R I Q_U A I K S. * * 2'
Cnc, enfin de s’orner > & de fe mettre fur leur
propre.
&es Villages.
Us choififiTent a/Tez bien remplacement de
leurs Villages. Ils les fituent, autant qu’ils
peuvent, au milieu des meilleures Terres fur
quelque petite éminence , qui leur donne
vue fur la Campagne, de peur d’être furpris,
& au bord de quelque ruifieau , qui, s’il cft
poffible , ferpente à l’cntour , 6c falTe comme
un foifé naturel aux Fortifications que l’Arc
peut ajouter à un terrain , lequel fe défende
par lui-même. Us ménagent au centre de leurs
Villages une place allez grande pour y tenir
des afiemblécs : Les Cabanes y font allez fer¬
rées les unes contre les autres, ce qui les expo-
fe à un danger conrinuel du feu , la matière
en étant aulfi combuftible qu’eüereft: Leurs,
rues font peu allignées, chacun bâufifantou,
le*fol lui paroîtplus propre &c moins pier¬
reux.
Les Villages les plus expofez à l’Ennemi ,
font fortifiez d’une Palifiade de quinze à
vifigt pieds de haut, & compofée d’un triple
rang de pieux, dont ceux du milieu font pian-
rez droits & perpendiculairement, les autres
font croifez &: entrelacez en manière de che«?
vaux de fnfe , 6c doublez par-tout de gran¬
des 6c fortes écorces à la hauteur de dix ou
douze pieds. Ils pratiquent en dedans le long
de cetre palifiade, une efpéce de banquette
ou de chemin des ronces fait avec des arbres
couchez en travers, tout joignant la palifiade,
&c qui portent fur de grofies fourchettes de
bois fichées en terre , iis y ménagent de dif-
tancc en diftancç des Redoutes où des Guérü
4 Mosïtrs ms Sauvagês
tes qu’ils remplirent en temps de Guerre dô
pierres pour fe défendre de l’efcalade, & d eau
pour éteindre le feu. On y monte par des
troncs d’arbres entaillez pardegrez qui leur
fervent d’échelle, la palilTadca auffi fes ou¬
vertures pratiquées en guife de créneaux.
La nature du terrain détermine la figure
de leur enceinte. Il y en a de Polygones ÿ
mais le plus grand nombre font de figure ron¬
de & fphérique , comme l’étoient la plupart
des Villes anciennes. La palifTade n’a qu’u¬
ne îlfuë par une porte étroite , placée de
biais qui ferme avec des barres de traverfe ,
&c par où l’on eft contraint de paffer de cô¬
té. Ils ont foin aufli de laiflcr un afléz grand
chemin entre la paliflade & les Cabanes. Ces
Villages font peu fournis , &f les plus gros
n’ont gueres au-detfus de cent Cabanes, d’un ,
de trois > de cinq , ou meme de fept feux ,
dans lefquelles il y a quelquefois pluiieurs
ménages.
Les Sauvages de l’une & de l’autre Améri¬
que fe fortifient à peu prés de la même maniè¬
re *, mais il eft moins ordinaire à ceux de la
Méridionale généralement aux Peuples
errans de recourir à- ces fortes de fortifica¬
tions, à moins qu’ils ne foient actuellement
en guerre, & qu ils ne foient fort expofex
aux infultes dç leurs ennemis.
Des Cabanes.
Les Cabanes de toutes ces Nations font en
eore aujourd’hui la montre de la pauvreté
delà frugalité des hommes nez dans l’enfan¬
ce du Monde •, & fi l’on en excepte les habi¬
tons du Pérou & du Mexique , qui bâtiflbient
* e pemfs paifoiis depiewe, où il n’y avoiï ni
A U E RI Vf A 1 K 5. f
Magnificence,niarf, ni commodité , & quel¬
ques autres Peuples de leur voifinage, qui font
à leurs demeures un enduit de chaux ou de ci¬
ment affez paflfable ,tout le refte des Nations
Jfauvages n’a que de miférables cafés ou chau¬
mières , connues dans 1* Antiquité fous le nom
de Mapana ou Taiuria , lefquelles font toutes
propres à donner une idée parfaite de la mu
1ère.
Les Auteurs nous peignent les premiers
Hommes,comme n’avant pour toyte retraite
que les troncs des rochers ou le creux des ar¬
bres. Qu’ont ajouté à cette première barba¬
rie les Peuples du Nord de l'Amérique , Sc
ceux du Sud qui habitent dans les Païs iiijets
à être noyez par de fréquentes inondations î
Les Eskimaux , les Sauvages du Détroit de
Davis , de la Nouvelle-Zemble & les Cali¬
forniens , fc retirent dans des Cavernes que
Ja nature leur a préparées pour leur en épar¬
gner la peine , ouen font d’artificielles dans
îefquelles ils paffent un hyver fort long prêt
que fans en forcir : pcu dffterens des bêtes qui
fe creufcnc des Tanniéres : au lieu que pen¬
dant l’Eté ils couchent en pleine campagne
fous les arbres,ou tout au plus fous quelques
Cabanages faits de peaux de Loup Marin. Il-
faut quhls foient bien endurcis & bien faits
aux injures de l'air pour pouvoir vivre de la
forte dans des climats aufli rigoureux. Sur les-
bords de l’Orénoque, du fleuve des AmazcK
nés & en quelques autres endroits, on voie
des Villages en l’air au milieu des Palus &C
des Marécages* H s’élève dans ces Païs noyer
des palmes d’une hauteur prodigieufe qui
eroiflent fort prés les unes des autres. C’eft
fur ces palmes que les Naturels du païs con-
ôtuifent leurs habitations. Iis lient ces ar-
S» Mo^uîis DE S^S A U V A G E S
bresl’un à l’autre par des poutres tranfverfales
JI/4.VJ X Ull ixv. vxw J- <-*» «->--£-^- '
tk édifient fur ce plancher élevé de vingt a
vv vuiiav lii * lê| v v w n
trente pieds de terre, des demeures qui fem-
blehr plutôt être faites pour des Vautours 3
que pour des hommes. C’elt un plaifir 3 dit-
on, devoir avec quelle adreffe les femmes
chargées de leurs enfans & de leur bagage do-
-- w - --— r>—r> ~ -
manque , monrent par des troncs gro/fiere-
ment écôtez dans ces efpeces de nids. Ce n’eft
p
*as feulement contre les inondations que ces
_ Copies prétendent fe garantir par des azyles
auili extraordinaires, lis fe mettent par-là à
couvert contre Iesincurfions fubires de leurs
ennemis, contre les furprifes des Crocodiles
Sc des Tygres, & contre l'incommodité des
Maringuoins ou Coufine , lefquels ne peu¬
vent pas s’élever fi haut , & leur devien-*
droient infupportables fans cette précaution.
Les Conquerans de la Nouvelle - Efpagne
trouvèrent des Nations nombreufes logées de
cette forte, lesquelles leur donnèrent bien de
la peine à vaincre , & leur firent périr beau-
coup de monde. * Il y a encore en Afrique f
vers les Cotes de Guinée, un des anciens Peu-
? es Atlantiques , nommé les Vétêrés , dont
les Villages font amfi bâtis en l’air fur des
pilotis au milieu des eaux.
Les Nations errantes comme les Aloonoui-
nes,n étant pas long-temps dans un meme
endroit, fe contentent de faire des Huttes
extrêmement baffes , ou pèle-même avec le
eMpcr n ° n ]k re Chiens qu’ellesnourriffent,
elles font dans le centre de la mal- propreté &
« 11£ ’ Les Nations Tédentaîres
folides. ° Semens un P cu P lu * fpatieux Si plus
Les maifons des premiers Egyptiens étoient
* io/«r» RfUrj/nto rya# afoni, t , ,, 8 , 1
Fc
Amîri^ai HS. ^
bâties de cannes oc derofeaux > * félon Dio-
doiede Sicile, f Phne dit la même chofe des
Peuples Hyperboréens. Les cannes, les ro-
feaux , les bois , 6c les feuilles de Paimilte 6C
dcLatanier 9 les écorces d’Orrae 6c de Bou¬
leau , font aujourd’hui la matière de celle des
Sauvages.
Quant à leur forme, quelques-unes font
rondes, comme les Tabernacles ou les Tentes
des Anciens, comme les Tours des Mofynœ-
ciens j desTytrhéniens 8c des Gaulois Pari-
liens. Telles font les Cabanes des Peuples
de la Floride, des Nathez à la Louifiane } SC
de plufieurs autres Peuples.
f Les Carbets 8c les Cafés des Caraïbes
font ovales. Le Carbet ou Café commune a
environ foixante à quatre-vingt Pieds de lon¬
gueur , § 6c clt compofé de grandes four¬
ches hautes de dix-huit à vingt pieds. Ils po-
fent fur ces fourches un Latanicr ** , ou un
A 4
* Diodor* Sic. Lib. t. cap. 7.
-f Tlifrias , Lib. 16 , cap. $ 6 *
# Pu Tertre , Traité 7 . c. 1 . /. 10 .
JT. Rochefort , Hi/l. Merale des Antilles t chaf. if.
** Le Latanicr eft une cfpccc de Palmiftc ; il fore d'oii*
trefle motte de racines » il n’elk gueres jamais plus gros que
la jambe il eft prefque pai<out égal ÔC Te leve droit » comme
une flèche , quelquefois jufques à la hauteur de 40. atef.
pieds. Il a tout autour un doigt d’épaiffeur d un bois due
comme du fer , & tout le refteeft füaff=ux comme le coeac
des Palmiftes ; au lieu de branches, il n'a que de longue*
feuilles , qui étant épanouies, font rondes par le haut , oC
plicées par le bas à la façon d’un évantail. Elles font atta¬
ché-s à de grandes queues , lefquelles fortént de certains h-
iemens qui entourent le corps de l’arbre comme une grolka
toile rouffe & fort claire i ces feuilles étant liez par petits
faifeeaux , fervent à couvrir les cafés , & la peau qu on enle«*
veds deffus les queues, eft propre à faire des cribles, de*
paniers U plufieurs autres petites curiofités que les Sauvages
tiennent entre kurs mcub'es les plus prétieux. Ils font aulft
du bois dé cet arbre , des arcs , des raaffués dont ils le
yen; au lieu i’épcc 1 des zagayes <jiû fo»| de petite? ^ cs
S Moeurs des Sauvages
autre arbre fort droit qui fert de faîte , fur le¬
quel ils ajulient des Chevrons, qui touchent
jufqu’à terre des deux cotez. Us le couvrent
de feuilles de Latanier, de rofeaux, de can¬
nes , de joncs, ou d’autres herbes qu’ils fça-
vent enlacer les unes dans les autres fi propre¬
ment 3 qu’ils y font bien à couvert des pluies
ÔC des autres injures du temps. Mais comme
Jes Carbets ne reçoivent de jour que par la
Porte, laquelle eft fi bafle qu’on ne peut
gucres y entrer fans fe courber, il y fait or¬
dinairement fort obîcur oit doit y ctre
très-incommodé de la fumée des feux que
chacun a foin d’entretenir fous fon Hamac.
Les Cafés particulières font de la même for¬
me que je Carbet. Les femmes qui les habi¬
tent, y entretiennent une grande propreté,^
ont foin de les balayer fouvent ; les jeunes
jtens ont aulïî le foin de balayer le Carbet &
le . tenl , r We* * Le Pare du Tertre dit
que dans le Carbet, outre la porte commune!
Jl y en a une autre particulière plus petite^
par laquelle aucun des Sauvages ne parte , &
n oferoitmemcpaffer. Ils prétendent qu’elte
elt de tinee pour les efpnts, lorfqu’ils fonr
appeliez par leurs Boyez ou Devins dan!
leurs évocations magiques. S dans
^ cs Cabanes des Bréfiliens font faites en
forme de berceau, & de même > S
celles des Caraïbes ; Elles^<wV f e que
cinq ou fix Cabanes compofem u! 1 *
lage. Il elt vrai que dans chaqucVli Vi -7
y a jufqu’a foixante & quatre ^vine/ ^
«es partagées en différens ménaces PCrfon ~
ménagés.
^ e X'fr.nt ,t b n p t oTme ’/eT-ur" C flé'h e ! eU,J "J "'"* 1 & *" 4
pioyenauflipénét„ nr ;. “ “‘ ch *‘ • font oa, rm
- — puinie de l-nr< -b-. .» et i y
n *ï® p<n{t, * n t es que fi clltj 7toien! ?. ul . f °nt pat c*
t>“ JtTIrt , lie, ata ^ CliM CWie,lt « «i«.
A M E R ï Q^V A V N S. 5>>
Ce n’cft pas fans raifon qu’on a donné aux
Iroquois le nom d'Hotinnonfionni ou de F aifeurs
wle cabanes : ce font en effet ceux de toute
l’Amérique qui font logez le plus commodé¬
ment. Cependant ce nom ne leur convient
pas tellement , qu’il ne pût être appliqué
anx^H irons &C à quelques autres de leurs
Vaiîins, qui ont pris d’eux la même maniè¬
re de fe bâtir.
Cabanes Iroquoifes *
Ces Cabanes font au/Tî en forme de ton¬
nelle ou de berceau de jardin ; elles font lar¬
ges de cinq ou fïx braifes > haute à propor¬
tion , & longues féloniaquantité des feux,.
Chaque feu "emporte vingt ou vingt-cinq
pieds de plus fur la longueur de celles qui*
n’en ont qu’un , lefquclles n’excédent point
le nombre de trente ou quarante pieds -, cha¬
cune de ces Cabanes porte fur quatre poteaux
{ >ar chaque feu , qui font comme la bafe &
e foûtien de tout l’Edifice. Où plante dans
toute la circonférence , c’efl-à dire, dans
toute la longueur des deux côcez , &c aux
deux pignons , des piquets pour affujettir
les écorces d’Ormc qui en font les murailles,
& qui y font liées avec des bandes faites de
la Tunique intérieure, ou de la fécondé é-
corce du bois blanc. Le quarré étant élevé ,
on fait le ceintre avec des perches courbées
en arc, qu’on couvre auffi d’écorces longues
d’une braffe, & larges d’un pied ou dexjuin-
&e pouces. Ces écorces enjambent l’une fur
l’autre comme l’ardoife. Oh les afïujettit en
dehors avec de nouvelles perches , fembla-
blés à celles qui forment le ceintre en de¬
dans , & oa les fortifie encore par de longues
*0 M OEÜRS D ES S AUVA G ES
pièces de jeunes arbres fendus en deux , qui
régnent dans toute la longueur de la Caba¬
ne de bout en bout, 8>c qui font foûtenués aux
extrémitez du toit, fur les cotez, ou fur les
aîles, par des bois coupez en crochet, qui
font difpofez pour cet effet de diltance eu
difèance.
Les écorces fe préparent de longue main ;
on les enleve des arbres qu’on cernelorfqu’ils
font en fève, parce qu’alors ils fe dépouil¬
lent mieux ; & après leur avoir ôte leur fu-
perfide extérieure , laquelle eft trop rabo-
teufe, on les gêne les unes fur les autres,
ann qu’elles ne prennent pas un mauvais pli-,
& on les laiffe ainfi fécher. On prépare de la
même manière les perches Sc les bois nécef-
faires à la confiruéfion de l’Edifice j & quand
le rems eft venu de mettre la main à l’œuvre >
on invite la jeuneffedu Village, à qui l’on
fait feftin pour l’encourager , & en moins
d un ou de deux jours tout l’ouvrage ert fur
pieu , plutôt par la multitude des mains qui
rtravailient, que par la diligence des Tra-
- Apres que le Corps du Bâtiment eft ache
V iÆ par ; iCul,e P y ont intérêt,tra
a le V r ai ‘ c à i’embeJlir par 1,
falS Slnn y i fa,re e r com P ani >Ticns necef
La olâeî X T ufa ?, es & Ieur s befo.tns
fovc P L d t | n ’f leU ' eft toujours celle dt
une oùvPmU ÎT ee s elevant s’exhale pa,
uiie ouverture pratiquée au fonimet de h
Américains. mr
Cette ouverture fe ferme par une ou deux
écorces ambulantes qu’on fait avancer ou
retirer, •comme on le juge à propos, dans le
tems des grandes pluyes, ou de certains
vents qui feroient refouler la fumée dans
les Cabanes, & les rendroient très-incom¬
modes. Je parle feulement ici des Cabanes
confiâmes félon la forme Iroquoife ; car
celles qui font bâties en rond & en mamers
de Glacière, n’ont pas même d’ouverture
parle haut ; de forte quelles font & beau*
coup plus obfcures, & qu’on y eft beaucoup
plus en proye à la fumée.
Le long des feux , de chaque côté , régne
une Eflrade de douze à treize pieds en lon¬
gueur fur cinq ou fîx de profondeur , & au¬
tant à peu-prés de haut. Ces Eflrades fer¬
mées de toutes parts, excepté du côté du feu>
leur fervent de lit & de fiéges pour s’affeoir ,
ils étendent fur les ccorces qui en font le
plancher des Nattes de jonc & des peaux de
fourrure. Sur cette couche , qui n’efi guère
propre à entretenir la mollefTe ou la fainéan-
tife, ils s’étendent fans autre façon envelop¬
pez dans les mêmes couvertures qu’ils por¬
tent fur eux durant le jour. Ils ne fçavenc
pour la plupart ce que c’ell que fe fervir d o-
reiller. Quelques- uns néanmoins, depuis
qu’ils ont vu la manière Françoifc,en font
un d’un morceau de bois ou d’une natte rou*
lée. Les plus délicats enufent qui font^ faits
de cuir fournis de poil de Cerf ou d’Ori-
gnal y mais en peu de rems ils font fi gras ,
fi fales, 6c font tant d’horreur à voir > qu il
n’y a que des gens auffi mal propres que les
Sauvages, quipuiflent s’en accommoder.
Le fonds de i’Eftr.adc fur lequel on coiv
\ ehe, eft élevé à.un pied de terre tout au plus?
A 6
ïi Moettrs desSattvage 5
ils lui donnent cette élévation pour n’être
pas incommodez de Tliumidité > & ils ne lui
en donnent pas davantage, pour éviter d’au¬
tre part l’incommodité de la fumée, qui eft
infupportable dans les Cabanes quand on s’y
tient debout, &c qu’on y eft un peu exhauflé.
Les écorces qui ferment les Eltrades par-
deffus > & qui font le Ciel du lit, leur tien*
nent lieu d’Armoires& de garde-manger ,
où ils mettent fous les yeux de tout le mon¬
de leurs plats & tous les petits uftenciies de
leur ménage. Entre les Eftradcs font placées
de grandes caiffos d’écorce ,. en forme de
Tonnes & hautes de cinq a fix pieds > où ils
mettent leur bled lorfqu’il eft égrené.
Au lieu de ces Eflrades, les Sauvages Mé¬
ridionaux fe fervent de lits fufpendiis qu’on
nomme Hamacs, de qui font un tifïu de co¬
ton ou de fil d’écorce d’Arbre travaillé fort
proprement. Ils les attachent aux principaux
pilliers de leurs Carbcts , ou bien à des Ar¬
bres lorlqu iis font en voi'age. On y eft cou¬
che trés-com moderne nt il y a du plaifir
d y erre en plein air à l’ombre fous des feinl-
Jages pendant la grande chaleur du jour. Les
ui^e erandp ni CS tJ j ,ttent S u cre &y partent
«ne grande partie du temsà ne penfor a rien.
2 ÏÏT £*, Namac ft fom S
autre forte de lit qu on apellc Cabane ce
polis de long
îôtcfdib," de ,acl “ «>«-
eôti?Acfe“itoM°v e , ! ÎÎL i ?''' d 7 dcuï
foour ou de nerir omr ^ nee/pece de tam*»
vcftfoule exc?ueur, P enient & us
A' M R î a V A I N if
Ils font dans ccs tambours, auifi-bien que
dans l’entre-deux des-Eftrades qui font libres 9..
de petits Cabinets des deux côtés ou ils met¬
tent leurs Nattes pour les jeunes gens quand'
la famille cil nombreufe , ou pour s en fervnr
eux-mëmes dans les temps où le voinnage du
feu ne leur eft plus fi néceflaire. Ces Cabinets .
font élevés de trois à quatre pieds pour le ga¬
rantir de l’importunité des puces,par-deflous
ils mettent la providon de leur petit bois.
Leur veftibule extérieur fe ferme en Hyver
avec des écorces > & leur fert de bûcher pour
le gros bois, mais en Elle ils l’ouvrent de tous»
côtés pour prendre le frais, plufieurs mettent
pendant les grandes chaleurs leurs Nattes fur
le toit de ces veltibules, lequel elt plat oC
n’eft pas d ex h au (Té que leursCabanes. Ils cou¬
chent ainli à l'air, fans-fe mettre en peine du-
^ Quoi qu’on puiffis aller & venir dans les
Cabanes le long des feux des deux cotes entre
le foyer & les Nattes, ce B ’eft pourtant point
un lieu commode pour fe promenenaufl lc
Sauvage quelque part ou il fou, a moins qu ifc*
ne foit actuellement en route ? elt toujours-
aflis ou couché , & ne fe proraene «mais. Ils
font même auffi furprisde voir les Européens
aller & venir toujours fur leurs memes pas,que
l’étoient les Peuples d’Efpagne dont parler
Strabon, lefquels votant quelques Centurions
de l’Armée Romaine fe promener de ccue
manière , crurent qu’ils avoient P«du "
prit, 6c s’offrirent à eux pour les conduire
dans leurs Cabanes. Car ils cr0 ^ 0 S , l n5
qu’il falloir fetemr tranquillement adis dans
fa tente, ou qu’il falloit avoir envie de la.
battre.
g Swb<j». I* l' t* ***•
*4 MoéTTRS T)ts S* AUVÂG E $
Les portes des Cabanes font des écorces
inobiles & fufpendues en dehors par en hatir.
Point de clef ni de ferrure. Au rems paffé
rien ne fermoir chez les Sauvages. Q^iand
ils alloicnt pour long tems en campagne 3 ils
fe concenroient d’arrêter leurs portes avec
des traverses de bois, pour les défendre con¬
tre les chiens du Village. Pendant tous les
iiecles qui nous ont précédé 3 ils ont vécu
dans une grande fécutité , & fans beaucoup
de défiance les uns des autres 3 les plus foup-
çonneux porroient leurs meubles les plus
preaeux chez leurs amis, ou les enfévelif-
wientdans destrous faits exprès fous leurs
Enr r t OU d i ns ( l ucIc 3 uc lieu inconnu de
ne ‘ Quelques-uns ont maintenant
i! ri 2 s ou de petites caiTettes , d’autres
des nN ,îr il CUrS ^'^ >anes P ar * es pignons avec
tem P J^c ncheS S r °^ érem ™t faites > & y met-
achc^°[ Ce t de boi . s avecdes ^rrures qu’ils
îeiS r deS Eur °P een5 » dont le voifinagé
Jeur a fouvent appris a leurs dépens , que ce
^ ds avoienc fermé, n étoit pas toujours en
P ortes P™ ftgarantir
21 fi n °i d , & Ac , ,a fu mée ; & ils en font com-
ou de fain C P ° n 6 aV i CC ÿ S c P uvcrtures de peau
u S tr °i ds c °mmuns & or-
r" ires leurs f-abanes font alfe? chindes
Si ?iit un dY em de Nord °«éft tirc d , SC
da qui dkiïe des feom riffOUreux du Cana '
fairc fendrelecnX/ ^ '.° l, , rs dc faite*
pénétré i~ erre s, alors le froid y ayant
durer , étant aîffîn COrarnent 1,s Peuvent y
«*r-roût ceux àïiX C T Vert ? ^ le font.
Pendant l’Eté elles Conrad ? 1 l 01 !? des ^ cux *
Pleines de puces & il' a lf tf 2 friches, mais
puces *■ de Panades, elles ib*
/
A M Z K T Q.V AT NS. TÇ
suffi trcs puantes quand ils y font fécheî
leur poiflon à la fumée.
* Les maifons des Lacédémoniens n’ctoienr
fans doute, ni plus magnifiques ni plus com¬
modes , leur Lcgiflateùr leur ayant ordonné
de ne les faire que de bois, Sc de n’employer
que la Hache pour la conllruéhon de tout
l’OuVrage , & tout au plus la fcie pour en
faire les portes. 11 n’avoit pas voulu leur
permettre de fe fervir d’aucun autre infini¬
ment , ni d’aucune autre matière qui eut pci
dans la fuite tenter les particuliers d’affeéter
de fe difhnguer du commun , par des Ou¬
vrages plus folidçs travaillez, avec plus de
propreté. Il en avoir appréhendé une émula¬
tion , laquelle donnant entrée au luxe & à Ta
magnificence , les eût fait fbrtir de cetétac
de 'médiocrité & d’égalité qu’il avoir jugé
feul capable de maintenir la République dans
cet état Ronflant, d’où déchoient les Empi¬
res qui paroiflent le mieux affermis, lors¬
que les particuliers fortent des bornes de lia
modelhc.
Des Habillement.
Nos premiers pères ne s’apperçurent cfe
leur nudité qu’aprés le pechc. Ils. en furent
choqués eux-memes , mais -j* ils ne firent que
pourvoir alors à la btcnféance, par quelques
fciiillages ^ qui ne fervoient qu’à cacher ce
qui pouvoit blefler la pudeur fans les ga¬
rantir de la rigueur des faifons. Dieu leur
fit enfuitedes Tuniques de peaux , dit l’E¬
criture. Adam & Eve infpirércnt (ans doute
à leurs enfans de s’en couvrir à leur exem¬
ple , & d’avoir ce refpeét les uns pour JeS
* flutanb, in Ijeuri o, t G<», J« *• 7- 5 WW?»
’Wr IVfOElfRS D n S Sa t 7 VACEf
autres, qui ne les expolac pas d reflentir la
même honte qu’ils avoient eue lorfque leurs
yeux furent dé/îliés après leur crime. Mais
il ne paroît pas que leurs ordres ou leurs
confeiis ayent été généralement fui vis. Quel¬
ques Nations des plus groiîîéres, fur-tout
celles qui habitoient les climats les plus*
chauds 3 perfévérérent dans une nudité en¬
tière ou prefque entière. Quelques autres
ne fe couvrirent pas mieux que les premiers-
hommes au premier moment de leur con-
fufion , n’employant que des fcüilles, des;
porcelaines, des écorces & quelques ti/Tus
légers. Le plus grand nombre crût qu’il f u fc
, dérober d la vue ce qui pouvoir
plener la modeftie , foie qu’ils négligeaffcnc
par pareffe ou faute d’induftrie pour fubve-
nir a leur ncce/firé , foie qu’accoutumés dés
Jeur bas âge aux injures de l’air , ils ne pen-
ialîent pas avoir bsfoin des fecours qu’on
i pr ° C A 1r f depu, i contre l’inclémence des
mnr Cc,a p :! r ?î tro,t doute furpre-
«rnri & peu - c . ro J abIc > & nous n’avions en-
Z'fJ™T d ? pe "P lcs entièrement ou
{582? Tr\^ dS ’ da , n ? des climats affés
ciui fe ro’ir rnîf 5 ? ot,s obb ff en t de croire ce
toit iaft fi/S? ' ]a vraisemblance, s’iln’é-
Ceuîfnn? VCn par ,cur temple,
s-’habillérenr iT" dins commencemens
îervirent d P ’/ ürenc ceL ™ qui fc
=:Si^E.rFi
■ t t ' rinces y oc
que de la peau 7nTL n ’ étoic P aré
** T*?*”* 5 !
* Atülubr. i, 4< Jaf0n P° ur ^
A M E R I QJ 7 A r N 5 . 7*
part â l’expédition de Colchos, court vers
Je Rivage, f & arrive couvert d’une belle
peau de Taureau qui luy defcendoit jufques
aux Talons : Aceftes en Sicile vient au de¬
vant d’Enée qui abordoit fur Tes Terres >
babillé d’une belle peau d’Ours de Lybie>
& tenant à la main fon Arc & fes flèches :
Bacchus & fa fuite n’avoient pour toutes
parures que les peaux des Chèvres fauvages *
ou bien des Tigres , des Panthères 3 & des
léopards qu’on a depuis attelez à fon Char >
dont l’invention eft fans doute beaucoup
poftérieure à fon temps. *
On ne peut prcfque point douter que ce
ne foit à ces fortes de vétemens, que les
Taunes & les Satyres doivent leur forme.
Ces efpéces d’hommes extraordinaires avec
des cornes à la tête , des pieds de chèvre ÔC
des queues pendantes par derrière nont
rien de rcel > & ne doivent leur exiftencc
qu’à l’imagination des Poètes , aux expref-
iions Hiéroglyphiques des premiers temps*
& à l’ignorance des liéclcs polrcricurs , qui
ont ainfi défiguré des hommes vcrnables *
Jefquels étoient fans douce moins betes que
ceux qui les ont crus tels. .
Les peuples de la fuite de Bacchus > c eit-a-
dire les hommes des premiers temps , fc
couvroient de la peau des animaux > 5 C fur-
tout des Chevreuils. Ils en attachoient les
cornes à leur tête ,, comme un ornement que
j’ai vû moi-même fur celles de nos Sauvages.,
ils noiioient ces peaux fur leurs poitrines,
avec les pattes-de devant > & laiifoientpen-
dre celles de derrière avec la queue. Cette
manière d’habillement aura donne lieu aux.
Poètes , de nous en faite une peinture alie - -
% AptU. R h, t, i. *. J.Ü»
«
i V':, i
H
i
ïS Moeurs des Sauvages
gotique, de la même manière qu’ils en ont
évidemment fait une des Centaures , pont
nous défigner les peuples qui trouvèrent les
premiers la méthode de dompter les Che- .
vaux > & de les rendre dociles au frein. Ces
Poètes n’ont jamais crû qu’il y ait eu une
cfpèce de gens moitié Hommes & moitié
Chevaux, ou bien moitié Hommes & moi-
tie Chèvres. Mais Je genre d’écrire & le
goût même des premiers fîécles , donnant
dans les allu/ions & les figures Embléma¬
tiques , îls prenoient plai/ir à envelopper
tout ce qu lis avoient à dire fous des idées
xabuleufes qui etoient comme autant d'éni¬
gmes que comprenoient fort bien ceux à qui
ils partaient, mais que n’ont pas aflez corn-
pns ceux qui font venus trop tard .J3,
* Diodore de Sicile parlant du Dieu Amt-
bis » qui etoit adoré en Égypte fous la for.
me d un Chien & de Macédon lequel étoit
g gjg” *. r »” s 1* *mc d\,„ LS.p,dit
l’habilleni/rT Un ? rand Capitaine, f dont
& le femnd .m° U 3 dépoti:!le d’un chien,
ffolt v f écu°'de C f bK ^
Auteur attire hSc chÀ 9 ' L - mêmÈ
de dire , au fujet SScSSf ’ ,e V,cns
dans les anripnc Centaures. On trouve
nubis avec la têmd’unCh? dCS fifi ï! res d ’ A ‘
la tête d’un homme ™ Chien , ou bien avec
Chien : de Jupiter Amm" 5 îa P eau d ’un
Ptcmenc avec dc/^dfe’, «
" * Ko*-Si'. Ub. t.
iilu~ 4. jh,
Amer i QJJ A t n s. tç
h feule dépouille d’une tête de Bélier. II en
fit de même d’Ilis tic des autres Divinités
Egyptiens.
'Les Cornes étoient anciennement, la mar¬
que de la puilfancc , de la force , &C de 1 au¬
torité fouveraine. Plufîeurs témoignages ae
la faintc Ecriture &c de la Théologie payen-
he , nous prouvent inconteftabiement que
c’étoit-là l’idée commune de l’antiquitc.
Les cornes des Divinités des Rois Orien¬
taux 8c des Céfars , lefquels ont voulu être
ainfi réprefentés , n’ont point d autre ligni¬
fication , & fans remonter fi haut i les cor¬
nes des Cimiers des Ducs de Bretagne 8c
de plufieurs familles d’Allemagne font voir,
qu’il n’y a pas encore long temps , qu on
penfoit en Europe , comme ont penfe les
Anciens , & comme on penfe encore au-
iourd’hui en Amérique , en particulier che-
. les Iroquois , ou le terme Gannagarmni ver¬
be relatif ; formé fur celui d'Onnagarn , qui
veut dire une corne , lignifie elever quel¬
qu’un & le rendre confidérable. .
q Le Théâtre des Grecs & des Romains
avoir confervé jufqucs dans les derniers
temps , l’habillement des Satyres dans la.
Slicité Antique , & la Robe qu’on ap¬
pel loi t Satyrica , n/étoit qu une
Chevreuil ou de Léopard, qu onnommoïc
Ptliis Hinnulti, ïfale, Tragc , Pardalts ,
Tlorida y Purpureum Pallium , Venabulum ütonyy.
' fatum. Le Syrma des Pièces Theatrales etoïc
aulfi un long Manteau de fourrures ,1 or¬
nement des Rois Barbares , qui nous eft e -
cote repréfenté par le Manteau Royalde*
'■ Têtes Couronnées, lequel elt borde ôc fout-
Europe , eu Afie , ca Afrique > pluiieut*
■3.0 Moeurs des Sauvages
"Nation n’ont point eu abfolument d’aotro
vétemens pendant plufieurs fiécles. Au tcmpj
de Créais, * un Lydien nommé Sandao»
s’attua l’indignat/on de ce Prince , pour %
avoir donné un confeil plein de fagefled
mais qui étoit contraire à Ton ambition. Car
pour le détourner de faire la guerre auj
Perles, lefquels vivoient alors comme dd
Sauvages: «Vous allez, luydit-il. Grand
” Koy, faire ia guerre à des peuples, qui
» n ont pour tour vêtement que des Braye»
» de cuir , & quelques peaux dont ifs fe
Z ^ uvrent : c 3 ul vivant dans des païs lie.
»» nles j} ne fe nouriffent pas de ce qu’ils
« voudraient manger , mais de ce qu’il»
" ,^ uvenc «‘«Per : qui n’ont point l’ufage
du vin , 8c ne connoiflenc que l’eau pour
: <l«i nïyan: ri«S*
» fiez C. 0fFre " C rlen c l Ue VOUS P Ulf-
» u*,^ ner 5 vous etes a fie s heureux pour
"rttaiïïf": SU Iwquevousdem&k
» perdra fi 1 vous avcz infiniment i
» vaincu ’ 3Vez le malheur d’eœ
gEë.»ii-|ï£Î?
îlen de ceux de l’Inde V r\; j race »
«Ile le rapporte auin des Egy^tmns" 2 ^ ^
def Toiles SsFrôff euc trouvé ! ’ t,ra S e '
dej fefetvir encore des F^rmre 116 la !f a - paS
* Hmdor. nt » 7l rurcs Pendant ui»
f Lib. I. cap. 7 . rtd, de bis î t rtî:r in \ L *- S ' Dtod * iC *
***. *k Ai«al£ ra l Uêlim ' ln W*
I
- Ameriqjtat HS. if
tés long-tems , chez les Peuples qui tra-
railloient le Chanvre, le Lin ô£ le> Soyes.
Homère nous répreiènte par tout Tes Héros,
:/étus de peaux de Lion , d’Ours, de Loup ,
le Chevreuil , &c. * Il n'clt pas jufques à
Paris, Alexandre , dont il fait un Damoi-
leau , lequel n’a pour tout ornement qu’une
aeau de Léopard. Cependant Hélène , Pé-
îélope , Sc les autres Dames Grecques ôc
Troyennes fçavoient fort bien travailler à
l’éguille.
: On avoir trouvé dés les premiers temps ,
le fectet de rendre fléxibles &c maniables
ces peaux , lesquelles fans préparation doi¬
vent durcir, fe rétrécir & devenir inutiles.
On laiflbit le poil des Bêtes dont la toifon
xlt douce & chaude, & on dépoüilloit en¬
tièrement des deux côtés , celles dont le
poil clt dur & peu flexible. On leur don-
noit outre cela quelque ornement , foie
dans la maniéré dont on les tailloir , foie
dans les figures qu’on y traçoit , foit dans
les couleurs qu’on y mettoir. f
Les Peuples de Lybie paroiflent avoir etc
des premiers , qui ont mis cet Art en ufage.
C’eft ce qu’Hérodote nous fait connoître par
ces paroles. ,, Les Grecs ont pris des Ly-
„ biens Numides l’habit & les Egides des
„ Statués de Minerve , avec cette diflé-
„ tence, qu’aux Egccs des femmes Lybicn-
„ nés, les franges pendantes ne font point
s , des Serpens, mais de Amples courroycs,
,, quant au relie elles font faites fur le mê-
„ me modèle , & le Nom même témoigne,
„ que k’habit des Simulachres de Minerve
j, clt venu des Lybiens, car les femmes de
lybie mettent pat-dçffus leurs vétemeo*
3 Ui*d, it
r
21 M 0£ TTR S DES 5A U V AGES
-, des Egées c’elt-à- dire, des peaux de Cfaé-,
„ vres courroyées, qui ont de la frange,
„ & qui font teintes en rouge. C’eft' de
î, ces Egées, c’elt à- dire , de ces peaux de
,, Chèvre dépouillées de leur poil , que les.
j. Grecs on pris le Nom d'Egidcs.
Du Ryer s’elt embarrafîe clans .fa traduc¬
tion en expliquant le mot Egide par celui
de Bouclier. Car quoique Fuiage ait confa-
cre ce terme pour figmfier le' Bouclier de
Pallas , & qu’on lui ait donné ce nom en
effet , parce que les Boucliers des Anciens
ctoicnt Couverts de peaux de Bouc, ou de
quelque autre animal , dont le cuir fut en-
core plus fort, il n’y a néanmoins nul terme
dans le Grec qui fignifie un Bouclier , & il
n en elt nullement queltion en cet endroit,
niais feulement de la Robe qu’on mettoit fur
les autres habits des Statues de Minerve. Ce
qui elt évidemment expliqué, par la deferip-
tion que fait Hérodote de l’habillement des
femmes de Lybie, qu’il dit être absolument,
iemblable a celui dont oncouvroit les Simu-
lachres de P a las , avec cette unique excep-
e ? ha ^ It: s des femmes de Lybie
féroce n 1 P u lnt de Scr P ens ou de figures de
S " dameS : ma,s feulement des ftan-
^ des courroyes de cuir
^°Æ rr0it T 3 dlre P<*t-être, que le mot Emi
de y (lénifie un Bouclier en cet endroit parce
que dansles temps les plus reçulés laRobe
kr£Æsrdfr ferv ? ient ^
Pas.Car S- *\ Bo ! cllec » cc Mue je ne nie
répré fente AnX^° °i nlus de Rhodes nous
mï“drai?c 'h ”"?" 5 rf
couvrant avec le bras gauche H ’ % k
* u la du*
A M H R I Qjr A t M s, a J
j,|Oars noir & horrible , selance plein de co-
« 1ère pour combattre les Bébryciens , mais ce
n’elf: pas ce qu’on entend par un Bouclier or¬
dinaire. , .
«J Les Carthaginois avoient apris des Phéni¬
ciens la manière de préparer ces cuirs, & le
JfçavantM. f Huet prétend, que c’ell par les
; uns SC par les autres , que s’efl: perpétué l’art
• de faire les beaux Maroquins qui nous vien¬
nent d’Afrique & du Levant, & qui font au-
r 2iourd’huy d’un fi grand commerce.
Puifque tous les Scythes étoient aufii habil»
; lés de peaux , il n’clt pas furprenant, que les
L patthes & les Nations du Pont, dont le Pais
,l • étoit compris dans ces vaftes régions de la
Scythic , fufient de fix excellens ouvriers en
cuir Les Romains les aiunt foûmis a leur Lm-
: pire , Augulte leur affigna fept Maifons a
„ Rome dans la douzième région, ou etoit la
Pifcinc publique, Si les Empereurs voulurent
Z avoir toüjours depuis des ouvriers I anhes de
Nation , ou qui préparaient les cuits a la fa¬
çon des Partîtes. , „ . „ . r c .
Le plus grand commerce de 1 Afiyne fe fai-
foit de ces fortes de peaux , difent M. Huet
& M. l’Abbé * Gitofalp , qui raportent lut
cela le témoignage des Anciens. ^ 1 olybe
aflfure qu’on en tiroir la plus grande quantité
& la meilleure, des Régions du Pont pour
l’ufage des Romains. C’étoit aulfi la numç
Province qui leur fournifibit le plus grand
nombre d’Efclaves &c les mieux tans.
Dans les pais Méridionaux de 1 Amérique,
Ja nudité des Sauvages elt entiete ou preiquç
* Huet du commerce. C&-
* p. Victor , Lib. d* Re&iomb. Vrbif ,
J Polfb, Lib. 4.
r
14 MoeüilS des Sauvages
entière. Ceux qui habirent les climats les
plus froids 8c qui font les plus élevés vers le
Pôle Aréfrque > oik mieux pourvu à la décen¬
ce 8c au befoin par les vétemens de peaux &
de fourrures, que tous les Peuples qui en
ufent, préparent avec beaucoup de propreté.
Les Efkimaux, les autres Peuples de la ter¬
re ;de Labrador 3 du Détroit de Davis , & du
voiiïnage de la Nouvelle Zemble, font telle¬
ment vêtus que tout cft couvert excepté le
vi/àge 8c les mtins. Ils fe font des Chemifes
de ve/îies 8c d’inteilins de Poiflons > coupés
par bandes égales & cou fus fort proprement.
Cette chemife ne defeend que jufques aux
reins y 8c elle a un capuchon qui couvre bien
ia rete 8c le col. Elle ne s’ouvre point fur U
ponrine*, & afin qu’elle ne fe déchire point*
ellc cn ourlee par fesbords d’un cuir fore noir
oc délié.
Iis mettent fur cette chenaife une Cafaque
de peaux de Loup marin, on bien de Cerf&
2L«w CS u nlmaU . K c i u ’ ,ls prennent à ia
Sil lîÆT blCn pre P arécs & garnies de leur
c ^ ent Ces P eaux P ar bandes de dû
ferentes couleurs, & les coufent fi bien les
ûe la ,ambe , & qu’elle r(h r f . JU au « ras
peinture à lam.»n„ _i, e e *r ierree par une
"'eut Plufieurs oïek s foï C t a n hent P ° U « r ° ri) r
1 cs rort pointus, & de la
longueur
A M E R T QJtf À I N $. If
longueur d’une aiguille de têre. Les plus
frilleufes * comme font ordinairement les
vieilles , font ces fortes de Cafaqucs de la
dépouille de certainsOifeaux dont le pluma¬
ge blanc & tx)ir , fait un aflez joli effet»
Les habillemens des Iroquoisôc des autres
Sauvages moins Septentrionaux > confident
en plufieurs pièces , qui font le Brayer , une
forte de Tunique , les Bas ou Muafles * les
Souliers & la Robe»
Le Brayer elt le feul néccflaire Sc qu’ils
ne quittent point. Ils fe dépouillent alfémcnt
de tous les autres quand ils font dans leurs
Cabanes , ou qu'ils en font gênez 3 fans
crainte de blcffcr la modeftie.
Ce Brayer, que nos Iroquois nomment
Gaccaré > elt , pour les hommes , une peau
large d’un pied & longue de trois ou quatre*
Ilsla font paffer entre les cuirtcs , & elle fe
replie dans une petite corde de boyau qui les
ceint dir les hanches , d’où elle retombe par
devant Sc par derrière, de la longueur d’un
pied ou environ. J’en ai vu à Rome à quel¬
ques Statues des Anciens Egyptiens qui ea
approchoient un peu , avec cette différence
néanmoins , que les Egyptiens , avant que
de faire retomber cette pièce fur le devanr,
enveloppoient leurs cuitfes qui en étoienC
couvertes en dehors.
Les femmes s'enveloppent plus modefte-
ment icelles des Nations Algonqumes por¬
tent une efpcced’Etole ou de Robe fans bras*
nouéefur les épaules, laquelle pend jufqu’à
roi- jambes, ainli qu'on les voit aux Statues
des femmes Egyptiennes. Les Iroquoifls 3c
les Huronnes > ainli que les Lacédémonien-
nes, n’ont qu'une cfpéce de juppe ceinte fur
les reins, &: qui finit am defius du genou.
Tome ill> B
Moeurs des Sauvages
Elles ne les font pas décendre plus bas, pour
n'en être pas embarraflecs lorfqu’elles tra¬
vaillent à la terre.
La Tuniqueeft une forte de Chemife fans
bras , faite de deux peaux de Chevreüil ,
minces de légères , dépouillées entièrement
de leur poil de découpées en guife de frange,
par le bas, & à la naiflance des épaules, ab-
folumcnt de la même manière que les Cui-
rartes à la Romaine. Cette Tunique ,qui e(t
particulière aux Nations Huronnes de Iro-
quoifes , eft de tous leurs vétemens celui
qui leur paroît le moins néceflaire , & plu-
fieurs s'en partent aifémenc , particuliére¬
ment les hommes.
Pendant qu'ils font en voïage & durant la
rigueur de l'hyver , ils ont des bras polti-
ches , lefquels ne tiennent point à l’habit ou
à la T unique, mais qui font liés enfemblc par
deux courroyes qui partent derrière les épau¬
les.
Les bas ou Mitafls , ainrt que les François
les nomment, fe font d’une peau repliée de
confuë , laquelle s’étrécit dans le même fens
que la jambe , & à qui on laifle en dehors
une frange ou un rebord de quatre doigts de
largeur. Les femmes les font monter jùfques
aux genoux , de les attachent au dei Tous avec
des jartieres joliment travaillées en poil d’E-
lan de de Porc-Epy* Les hommes les portent
jufques à mi - cuifles, & les attachent fur
les hanches à la ceinture qui tient leur Bra-
yer.
Ces bas qui n’ont point de pied , s’emboit-
tent dans des fouliersd’une peau fimple, fans
talon 6c fans femele de cuir fort. On la fron¬
ce un peu fur les doigts du pied où elle efl
coufuc > avec des cordes de boyau * à une pe-
A M E R I Q^ir AINS. tj
tire languette de cuir. On reprend enfui te
ir: tous les plis avec des courroyes de la même
peau, qu’on pafle dans des trous pratiqués de
diltance en diftance, & quon lieau-deflus
du talon , après les avoir croifées fur le col du
pied. Cette chauflure n’eft nullement diffé-
rente de celle de -Rois Parches , dont on voit
plufîcurs Statues à Rome , 8c entr’autres
deux de pierre de Touche qui font d’une très-
grande beauté , 8c que Clement XI. a fait
placer au Capitole, peu de temps avant que
de laiflèr au Monde Chrétien , le regret d’a¬
voir perdu un fi faint Pontife.
Quelques-uns font monter ces fouliers juf-
ques à mi-jambes , pour être moins incom¬
modez des néges, & alors la manière donc
on-les attache les fait refTembler allez bien
à la chauflure qu’on donne aux Héros 8c aux:
gens de guerre dans la Milice Romaine.
La Robe e(t une efpéce de couverture et*
quarré, longue d’une braffe en unfens,fur
unebrafle 8c demie dans l’autre. On laiffè à
quelques-unes le poil. D’autres font entière-
mène dépouillées : quelques-unes font faîtes
de peaux entières d’Elan, de Cerf ou de Bi¬
che, de Bœuf Ilinois, 8cc. D’autres font de
pièces rapportées de plufîcurs peaux de Ca-
Itor ou d’Ecureüils noirs. Ces Robes font
frangées en haut 8cen bas , par des décou¬
pures de la peau même, comme lesEgées
des femmes de Lybie, ou les Egides de Pal-
las. Du côté de la tête , les découpures font
plus petites, 8c un peu plus longues vers les
pieds. A celles qui font faites de peaux d'E-
cureüils noirs, on attache les queues de ces
animaux à la bordure d’en- bas, 8c ces queues
ou ces découpures font le même effet que
celles qu’on voit aux Aumuffes desChanoin»
B a
iS Moeurs des Sauvages
Les Sauvages s’enveloppent dans ces Ro¬
bes qu’ils portent d’une manière négligée.
Ils les affujetuffent feulement avec les mains,
Sc rien ne les attache, f\ ce n’elt dans leurs
voïages. Car alors étant chargez de leurs
paquets, ils les lient par le milieu du corps
avec une ceinture pour n’en être pasembar-
raffez. Dans les mauvais tems ils les font
paffer fur leurs têtes, qui hors cela font tou¬
jours nues , comme celles des anciens Ro¬
mains , &: ont tout-à-fait l’air de celles que
nous prefentent les Médaillés des Céfars.
Pour le prefent la plûpart des Sauvages qui
font au voifïnage des Européens , en confer-
vant leur ancienne manière de s’habiller,
n’ont fait que changer la matière de leurs
habits. Ils portent des chemifes de toiie*au
lieu de Tunique , des brayers & des Mitafles
d’étoffes. A la place de leurs Robes de four-
j res , ils fe fervent de couvertures de lai-
ne , de poil de chien , & de belles écarlar ï r
nés rouges ôc bleues. Il y en a auffi beaucoup
qui portent une force de julie-au-corps à la
Françoife , que les Canadiens nomment Ca-
pots* Mais , comme je l’ai déjà dit , avant
l’arrivée des Européens, tous leurs vétemens
croient de cuir* Les étoffes & les toiles leur
étoient abfolument inconnues , & ne font
point encore en ufage chez les Nations éloi¬
gnées , qui ne peuvent pas jouir facilement
de nôtre Commerce.
Manière de préparer les Peaux.
La préparation de ces peaux n’efl: pas diffi*
cile ni de longue haleine. Après les avoir
faites macérer dans l’eau affez long tems , &C
aptes les avoir bien r adçcs > on les rend dou-
Amui q y airs.
Ces à force de les manier ; de force qu elles
féchent, po ir ainfi parler, entre leurs mains.
Pour les adoucir davantage , on les frotte
avec un peu de cervelle de quelque animal ,
Sc en peu de tems ces peaux font fort flexi¬
bles , fort douces & fort blanches.
Ils ne partent point à l’huile celles dont ils
font leurs fouliers, & celles qu’ils veulent
mettre à répreuve de l’eau j mais ils fupléenc
au défaut de l’huile, en les faifant fumer, ce
qui produit le même effet. Quand ils font
prertez , il leur fuffit de faire un petit trou en
terre , fur lequel on fufpend la peau coufue
en forme de poche , & foütcnue par de pe¬
tites branches qui l’aflujettirtent en dedans
dans toute fa longueur. Ils jettent dans ce
trou du bois pourri, & d’autres matières qui
ne puiflent pas s’enflammer. La fumée qui
s’en exhale, ne forçant point au dehors ,pé¬
nétré bien-tôt cette peau, qu’on peut enfui-
te fort bien laver fans crainte qu’elle fe ride.
Cette manière de fumer e(t la plus prompte,
mais elle jaunit les cuirsv, ce qui n’arrive pas
quand ils les dépendent au haut de leurs
Cabanes , fur les perches qui pofent fur les
poteaux qui la foütiennent fie qui environ¬
nent les feux. Car la fumée qui s’en éleve
n’étant point gênée comme elle Teft dans
nos tuyaux de cheminée, ou dans ces po¬
ches coufues en forme de chauffe d’Hypo-
cras , le pénétre peu à peu d’une manière
infenfible, fa»les jaunir & fans les noircir.
C’efl de ces peaux qu’on fait les Tuniques
qu’ils font encore lefliver après s’en être
long-tems fervis. Toutes ces peaux font d’un
tsés-bon ufage , & dans l’art de les préparer,
elles ne courent point de rifque d’être brû¬
lées comme celles qu’on prépare en Europe.
ÿi Moiurs dis Sauvas i 3
Peintures cauftiques fur les Peaux,
A l’exemple des Peuples de Lybie, dont
nous avons parlé apres Hcrodote,ils peignent
ces peaux , & y font des figures de diverfes
couleurs,qui leur donnent de l’agrément,
& en relèvent la beauté. Quoique cet ouvra¬
ge n’ait pas une grande finefle, il demande
cependant beaucoup de travail ; car avantd’y
mettre la peintùre, on grave aflez profondé¬
ment fur la peau préparée, toutes les lignes
dans lcfqueiles le Minium & les autres cou¬
leurs doivent être infinuces , de la même fa¬
çon dont les Anciens en ufbient pour écrire
fur les Tablettes de Cedre enduites de cire,
ou bien même pour graver fur le bois & fuE
1 y voire , des Portraits & d’autres fortes de
Tableaux. Le Graveur burinoit d’abord tous
les traits des lettres ou des figures qu’il vou-
ioit tracer j il failoit enfuite couler de la cire
fondue, & empreinte de diverfes couleurs
dans ces lignes, & dans ces filions. Pline*
nomm eceftrum ou vlriculum , l’aiguille ou le
Burin qu’on employoit à cette Gravure. St
Jfidore de Séville fie nomme Grafhium. Sert-
ptonum. Rhodiginus § & d’autres , cauttrium .
On peut en effet appeller Caufliquc cette
peinture , en prenant ce terme dans un fens
métaphorique, comme on en ufe encore au-
jourd hui pour des opérations, où le fer pro¬
duit la meme aéfion que le feu. Car ce feroic
une grande erreur de fe perfuader que ces
peintures Cauftiques des Anciens qui fe fai-
1C r J V01re ¥ fu . r ,e , & fur des
tablettes enduites de cire, fufifent delà mê«
S RbfdiÿaUtaim 7 -* (,s -*
A M 1 R 1 CLV A I H S. , 1 ï
me nature que celles où il faut neceifaire-
ment employer le feu > de la maniéré dont
on en ufe pour les émaux. Si le Burin dont
en fc fervoit pour graver fur 1 yvoite , eut ctt,
un fer rouge qu’on entend par le terme Cau*
terium , il eut certainement gâté l'y voire ou
le bois , &c le feu s’y feroit fait fentir au-delà
de ce qu’il eût fallu pour exprimer chaque
trait, ou graver chaque fillon. il apres avoir
fait couler dans ces traits 8C dans ces filions
les cires colorées , il eut encore failu les cx-
pofer fur le feu ou dans un fourneau, les
cires fc feroient confondues, le bois le 1e-
roit voilé , & l’yvoire eût éclate. On n cra-
ployoit donc le feu dans ces forres d ouvra¬
ges que pour rendre les cires fluides, o C
pour les mertre en état d’être appliquées fui
chaque traie , après les avoir bien melees
avec les couleurs. Tout le relie de ouvra¬
ge n’étoic aulfi par conféquent appelle L.ati-
ltique , que métaphoriquement Sompropre-
nient, parce que le Burin faifoit fur 1 y voue
&c fur le bois ,1e même effet que le feu fait
ailleurs. Le Burin des Anciens écoit de ter
ou bien d’os. 11 fut même un temps ou les
premiers futent abfblumenr défendus , a
caufe du danger qu’il y avoir d’avoir toûjours
en main un inftrumenr, donc les blelTures
n’étoienc pas moins dangereufes que celles
des Stilets. Les Sauvages originairement ne
fe fervoient que de petits oiTelets bien poin-
La peinture que lesSauvages font couler dans
les filions qu’ils ont gravez fut les peaux, eft
une cfpece de Minium ou de cinnabre * qu ils
tirent d’une terre laquelle eft d’un aflez beau
touffe, mais qui ne vaur pas nôtre vermillon.
Ils ïa trouvent fur les bords de quelques Lacs
B 4
'?i Moeurs dis Sauvages
ou Rivières. Iis y employait aullîles fucs&
les cendres de quelques plantes.
J’ai toujours eu dans l’idée qu’il Te pour-
toit bien faire que les Sauvages fifîent une
couleur de la nacre de leur porcelaine réduite
en poudre impalpable -, car elle elt du plus
beau pourpre du monde. Mais ayant négligé
«le m’en informer dans le pais, & n ayant
trouvé perfonne qui pût m’en rendre com¬
pte , je ne puis rien dire fur une chofe, la¬
quelle auroit pu nous donner de grands é-
clairciUemens fur la pourpre des Anciens
tes Anglois établis à la Virginie, font à por¬
tée de faire cette recherche.
Il elt évident par tout ce que j’ai déjà dit
« e 1 nabit de peau des femmes de Lybie , &
e Ja Robe Théâtrale 3 foir le Syrmn , foit la
Satynque , à qui on donnoit les noms de
Chlam j F onda , ou de Purpunum-Pal.tum , que
cette manière de peindre les peaux de la pre-
miere Antiquité. Il m’eft venu, fur cela deux
Knexions.
, La première elt, que lorfque les Auteurs
tes plus anciens nous parient des Robes pein¬
tes, 5c des Robes travaillées à l’aiguille , ils
Pai 1 i e nnJ?i C ' Ut '^ tre o {>ai:ler de CeCte P Clnture qUC
CC ftlc l uc > & que par l’aiguille
dnnL^ C , l i ,e r’ Pllr yi?' e .nc>Sémiramienè,5y-
domenc, il fe peut faire qu’on doive plutôt
Xmiï't'coSjH à SraVCr > <1“
prtome, A j oie me fetvit de ce terme de ffiî
A m V . K i A r n s.
cole > fè manifelle encore dans un grand
nombre deNutions,qui Payant reçu des pre¬
miers âges du monde, ont ignoré jufqu’à nos
temps i’ufage des toiles &c des étoffes pour
s’en couvrir.
On peut bien attribuera Pallas l’invention
de cette peinture Cauftique , ÔC au Burin*
Mais je ne fçai fi c’efl: à elle qu’on e(t redeva~
ble de l’art des Tiflerands. La raifon qui me
fait croire l’un > me fait douter de l’autre.
Car ce n’étoit fans doute que par refpeét pour
l’Antiquité >& en mémoire des habits quel¬
le portoit elle-même , ou qu’elle avoit mis la
première à.la mode, que les Athéniens fai-
foient de peaux de Chèvres courroyées 5 les
vétemens & les Egides de fes Simulachres > a
l’imitation des Egées des femmes Lybiennes*
Pallas étoit née dans la Lybie, félon la fable »
& faifoit mieux le métier de la guerre > que
celui de coudre & de filer une quenouille.^
Je fçai que ce que je dis ici révoltera d’a*
bord certaines petfonnes, qui ne croyent pas
qu’on en puifiTe ôter l’invention à Minerve T
contre le fenument commun qui lui cn attri¬
bue tout le mérite. Ce que je dis néanmoins
fe trouve fondé fur l’Antiquité fufïifamment.
pour faire naître un doute. Car outre que Jfi-
lius Firmicus ^diflingue dans laThéologie
HidoriquedesPayens, cinq perfonnes fous
je nom de Minerve , qu’il eft aflez difficile
de démêler, Paufaniast* fait l’Auteur de cec
art Areas fils de Callilto. Quelques-uns en
font honneur aux Lydiens> d’a atres aux Egy¬
ptiens. Si donc on a regardé dans la fuite Mi¬
nerve comme l’inventrice 'Si à Athènes on
l’a peinte avec une Lance d’une main 5 ÔC
' Virme. Lib. de errore Pr^f. K'elîg»
% pAufanixi i»
B f
14 Moeurs des Sauvages
Quenouille de l’autre : Si les Poeces ont feint
à la louange la fable de fon combat d’émula¬
tion avec Arachné, cela n’a été que pat une
efpcce d’attribution honoraire, parce que les
Anciens fous le perfonnage de Minerne néeda
cerveau de Jupiter, rcprefcntant la fagefle
de Jupiter ou du fouverain Eftre, en avoienc
fait une Divinité, laquelle préiîdoit à toutes
ies fciences 8c à tous les arts, dont l’inven¬
tion marquoit de la fagefle & de l’intelli¬
gence ;,ce qui nous e(t parfaitement bien ex¬
pliqué par faint Ifidore de Séville *.
Peintures Caufliques fur la chair vive.
Ce n’eft pas feulement l’art de faire ces
fortes de peintures Caulhques , fur les peaux
de Chevreuil & des autres animaux que les
Sauvages ont hérité de leurs peres » ils en ont
encore appris celui de fe faire de magnifiques
broderies fur la chair vive , & de fe compo-
fer un habit qui leur coûte cher à la vénté>
mais qui a cela de commode , qu'il dure aufli
long temps qu’eux. Le travail en elf le mê¬
me que celui qui fe fait fur les cuirs. On
crayonne d’abord fur la chair le deflein des
figures qu'on veut graver ; on parcourt en-
fuite tou tes ces lignes , en piquant avec des
aiguilles ou de petits oflelets, la chair jus¬
qu’au vif, de maniéré que le fang en forte.
Enfin on infinuë dans la piqueure du Minium,
du charbon pilé, ou telle autre couleur qu’on
veut appliquer.
L’opération n’en eft point extrêmement
oouloureufe dans le moment qu’on la fait 5
car après les premières piqucures les chairs
font comme endormies ; d’aiiieurs fçs Ou-
* Ifikr. Qii£. lit, if, cap,
A ME R. I CLT7 A 1 MS. 3t
Vriers Je ces fortes de tapifleries travaillent
avec tant d’adreflê & de promptitude > qu d$
ne donnegt prefque pas le temps de fentir.
Mais apres qu’on a infinué les couleurs , les
playes s’irritent par cette efpece de venin,
les chairs s’enflent, la fièvre furvient & dure
quelques jours;il y auroit même peut-etre
du danger pour la vie, fi l’on faifoit 1 ouvra¬
ge dans fou entier , fur-tout lorfqu’il doit
être fort chargé, & s’ils ne ptenoient des
temps doux & tempérez 5 pour éviter les in-
conveniens qui en pourroient arriver dans les
grandes chaleurs. »
Les Auteurs font mention de cette Peintu¬
re Cauftique , d’une maniéré fort claire 8c
fort diftin&e. C’eft elle qui donna le nom
» aux Piétés. Ce nom, dit S.Ifidore de os-
» ville,convient parfaitement a l'image que-
y> préfente leur corps, que l Ouvrier peint
en y gravant plufieurs figures par plu neuf s*
w petics points qu*il y fait avec une aiguille *
*> & dans lefquels il infinuële fuc des planter
«qui naifTent dans leur pays> afin que leur
» noblefle écrite * pour ainfi parler, fur tous
» les membres de leur corps , fe dilhngue di*
y» commun par le nombre de ces caractères*
Solin t parle des mêmes peuples â peu près
dans le même fens que S. Ilïdore. Pomporuus
! *lRdor. OrieiH.Jib, 19. cap . *3. Née abeft gens PlÆorum *
nomen à corpore hibens, quod minutis opifes acus punais
fccxpreflos nativi graraims fuccos mciudit, ut bas ad lu»-
fbcciera cicatrices f:rat PiGis artub.s mac«lofa . nobahtas.
4 Soltnus Magna Britanmâ cap. 15. fcegionem te ne né
«nrcira Baibari. qtnbus p«r artifices plagarum \rxi indt a
pueris varias aniraaliam elfigi-s incorpotantur jiofcripCifque
vifeeribus hominis , incremento pigmenti nota aelcunr»
Nrque qmdquana magis patienti* locoiutiOnw ta*
«unt, quàmut ÇM Wtoosti cicatfioes
***** B 6
$6 MoextrsdesSauvAges
Mêla §, traitant de la Scythie d’Europe, dit
des Agathyrfes, qu’ils peignoient leurs vifa-
ges & leurs corps de figures méfaçables les
grands s’y diltinguoient par-là du commun
peuple y à qui il n’étoit pas permis d’en avoir
un fi grand nombre que les gens de qualité.
Lucien * rend le même témoignage des Arty-
riens. Hérodote *f* aflure aufîi que les fem¬
mes de Thrace faifoient confilter leur no-
bleffe dans la quantité de ces marques, qu’el¬
les faifoient graver fur leurs vifages. Je laifîe
plufieurs autres partages des Hi(toriens& des
J oêtes > lefquels font artéz connus.
Comme plufieurs Nations perdirent cet
ufage y &c qu’il n’y a voit plus que les Barba-
les qui en firtent parade y les idées de beauté
ëc de noblerte qu’on y avoit attachées, chan¬
geront bien dans la fuite des temps ^ ; car
cette peinture devint une marque d’infamie
parmi les Peuples policez , de forte qu’il n’y
avoir que les efclaves & les criminels oui
fuirent ainfi notez , foit qu’on leurum primat
des caraéléres pour les reconnoître & les em¬
pêcher de fuît y foit qu’ils vinrtent ainfi mar¬
quez des pays où on les avoir fait captifs.
.Les Romains les appelaient pardérifion/*/
on^difoit parmi eux , comme en-
proverbe , qu u n'y avoit point de gens p/us Ut~
U a S ç mtens 5 P arcc ^e les efclaves
amenez, de Samos, ou peut-être de -Samo,
tnrace , avoient un plus grand nombre de ces-
figures. On leurdonnoit au/fi en général le
Hipm d Iftnens » a caufe du grand nombre de
ceux qu’on amenoit d’Iftric, dont les Peu «les
cxcelloierit dans ces fortes de piqueures. On-
«Z/ 1 ’ / Lud **‘ * »<*■
& a. C * ius l '8‘ ^
_ . A *1 H R I QJJ A 1 N S.
les appclloit au/fi les Bleus (e uleos , âcaufii
de la couleur du chgrbon pilé -, qui deviens
bleuâtre dans la chair où. il dt infînué, èc
Cœtatos , les Cizelez , parce que leur corps pa*-
roiffoit comme un ouvrage de marqueter
rie.
Le nom de Lettrés ou de Polygrammates > ne
fignifie pas,que touseuirentdes ; caradtéresde
l'alphabet imprimés. Ce terme doit être pris,
dans un .fens plus générique. Eneffet,Rhodi.
ginus dit quon imprimoit aux Athéniens la.
figure d’un Cheval, à quelques autres celle
d ? un vaiffeau , & amfi de plufieurs autres fi¬
gures al/itraires.
Les cruelles inciftons, qui font en ufage
chez les Amériquains Méridionaux, deviez
nent des peintures inéfaçables j.les playes.
qu’ont fait les dents d’Acouty, dont ils fe
fervent pour cet effet, ne fe ferment jamais-
fans biffer une cicatrice, laquelle devient
bleuâtre à caufe des cendres corrofives des
courgesfauvagcs & des autres drogues qu’ils
y infèrent*. L’ouvrage n’en e(L pas li délicat
ni fi long à finir, que celui qui fe fait avec
lès offelets \ mais il eft bien plus douloureux ,
&: Ton peut bien dire de ces Peuples ce que
Solin a dit des Piétés , que rien ne doit don¬
ner plus d’idée de leur patience & de leur
oonftance invincible , que le courage qu’ils
ont , à laifFer faire fur eux un plus grand
nombre de ces playes,dont le fou venir ne doit
pas plus s'effacer de leur efprit, à caufe de la
douleur quelles leur ont caufée , que la cica-
trice peut s’effacer de defius leur corps.
J’ai fait voir , par leurs differentes initia¬
tions , que c’éroit une pratique de leur Reli¬
gion ancienne. On peut dire auiTi, que c’effc
2 Soli* t Incite
Moeurs ites Sauvasss
chez eax une marque de leur noblefle, ayiir
«rue l’étoit chez les i\gathyr(es > chez les
Peuples de Thrace , chez ics^ PicStes géné¬
ralement chez tous ceux dont les Auteurs
nous ont parléà cetteoccafion. Car véritable¬
ment ils fc font honneur de ces marques glo-
rieuics , &c Ion doit avoir remarqué dans le
cours de leurs initiations , qu’ils en reçoivent
un plus grand nombre, à proportion qu’ils
s’élèvent & deviennent plus confidérables >
chaque nouveau degré d’élévation exigeant
de nouvelles épreuves & une nouvelle cere¬
monie , dans laquelle on leur fait toujours im
grand nombre de ces douloureuses inci¬
tons. Je ne fçai fi c’eft un point de Religion,
©us’il l’a été originairement parmi lesNations
de l’Amérique Septentrionale -, ce font an
moins des marques de confidération , & les
notables fe font honneur d’en avoir un plus
grand nombre , que ceux qui leur font infé¬
rieurs. «
Entre ces Sauvages Septentrionaux, quel-
ques Nations ont plus de goût pour ces Pein¬
tures Cauftiques que d’autres ; elles font plus
communes & d’un travail plus recherché à la
Virginie , à la Floride , & vers la Louifiane ,
que chez celles qui font plus au Nord, ief-
quelles en ont moins. Il y en a meme quel*
ques-unes , à ce que je croi 3 qui n’en avoient
point i’ufage. Les Iroquois me paroifient Ta*
voir pris de leurs voifîns : les hommes font
prefque les feulsqui fe fa fient piquer la
pdûpart ne le font qu’au vifage 3 tout au con¬
traire des Btefiiiens & Caraïbes, qui regar- •
dent, dit-on, comme une marque d’efclava-
ge> d’avoir le vifage ainfi marqué. Les fem¬
mes troquifes ne fe font point piquer du
tout > fi cc n’eft quelques-unes en petit non*
A MI A ÎQTirA I N s.
bre , fefquelles s’en fervent comme d*ün re¬
mède pour prévenir ou pour guérir le mal
des dents , & celles-là fe contentent de foire
tracer une petite branche de feuillage le long
de la mâchoire. Elles prétendent que le nerf
par où l’humeur coule fur ies dents ,étant pi¬
qué , elle n’y peut plus tomber, & qu’ainfis
elles guéri/lent le mal en allant jufqu’à la.
fource du mal. C’elfc aufli; apparemment de-
cette peinture caufhque qu’ont voulu parler
ceux qui ont écrit que les Hüns fe faifoient
brûler le menton & le bas du vifage dés leur
enfonce avec un fer chaud pour n’y avoir
pcjmtde barbe, car il n’ett plus pofïible que
la barbe puirte poindre où l’on a été piqué
de cette forte yèc il fout expliquer ce qu’ils
en ont dit par ce qu’en a écrit Ammiem
Marcellin. *
Peintures cauftiques Hiéroglyphiques*.
Les figures que les Sauvages font graveer
fur leur vifage & furleurscorps, leur fervent
de Hiéroglyphes , d’écritures ,& de mémoi¬
res. Je m’explique : Quand un Sauvage re¬
vient de la Guerre & qu’il veut foire connoî-*
trè fa viéloire aux Nations voifines des lieux
où il pafTe : Quand il a marqué un lieu de
Charte , qu’il veut qu’on fçache qu’il a choift
cet endroit pour lui, & que ce feroit lui foire
un affont que d’aller s’y établir , il lupplée au
défaut de l’Alphabet,qui lui manque,par des
nottes caraélériftiques , qui le diftinguent*
perfonneHcment ; il peint fur une écorce >
* Ammian-Marcellinus , lib. 31. dettannis. Ab jpfis n»P
cendi principiis infantum ferro fulcantur altius gcn2),
Pilorum vigor terapeftiyiüS CfucigePi » coirug^tis cicatwçy»
5 fcus, hcbeteiur.
4© Moeurs des Sauvages
qu’il élevé au bouc d’une perche dans un liai i
de partage, ou bien il lève avec fa hache quel- £
ques éclats fur un tronc d'arbre , & après y f
avoir fait comme une table rafe , il y trace r
fon portrait, & y ajoute d’autres caraéteres £
qui donnent à entendre tout ce qu’ils veu- t
lent'faire fçavoir. q
Quand je dis , qu’il y fait fon portrait, je c
fins perfuadé , qu’on comprend aifémem, *
qu’il n’dl pas aflez habile pour ^marquer k
tous les traits de fon vifage : de forte qu’il y d
fut connoirtable à ceux* qui l’auroient vu ;ce d
n’ert: pas non plus ma penfée. Ils n’ont point o
en effet d’autre manière de peindre en ces oo *
cartons que celle donc on a attribué l’inven- d:
tion aux Egyptien$,dont on voit encore quel» la
que chofe dans leurs Obélifques, & qui a du- f
ré plurteurs rtécles dans fa premièrefimplicii t:
té. Je parle de cette Peinture Monogramme ü
ou Linéaire , laquelle ne conrtftoitprefque d
que dans Jes lignes extrêmes de l’ombre des- t
corps , plutôt que des mêmes* * Peinture lî | «
imparfaite , qu’il eût fou vent fallu ajouter au I £
bas le nom de la chofe qu’on vouloit expri¬
mer , afin qu’on pût la connoître. Cependant
lès Peuples fe faifoientun tel honneur de l’a* ; [
voir trouvée, que Pline arture que les GreclJ ï
en difputoient la gloire aux Egyptiens.
Le Sauvagedcnc, pour faire fon portrait , ]
tire une ligne rtmple en forme de tête, fans n
y mettre prefque aucun trait pour defignerles fl
yeux, le nez, les oreilles , & lesautrespartics i 1
du vifage : en leur place il trace les marques d
^ U n a P°^ nî:cr ^ ür i e fien , aurtî^bienque e
celles qui font gravées fur fa poitrine , & qui
étant particulières, le rendent connoi/Ta-
we v non-feulement à ceux qui l’ont Vil
* b>Jl. nat . lib, 3 j. wp. 3 *
A M E R I QJT A T N S. 41
'il. encore à tous ceux qui ne le connoiflant que
xf de réputation, fçavent Ton fymbole Hiérogiy-
an fique, comme autrefois on dittinguoit en Eu-
y ropeune perfonne par fadevife> & que nous
ne- dijfcernons aujourd’hui une famille par fes at-
Li moines. Au-deffusde fa tete il peint lachofe
qui exprime fon nom 1 le Sauvage , par
tir exemple, nommé le Soleil , peint un Soleil y
iib au côté droit il trace les animaux qui font
ri *les fymboles de la Nation oc de la famille
ïç dont il cft. Celui de la Nation elt au-déifias
ii de celui qui répréfente la famille*, ôc le bec
ou le mufeau de ce premier elt tellement pla-
a: *é , qu’il répond a l’endroit de fon oreille
droite, comme fi cette figure fymboliquede
r la Nation en reprèfentoit le génie qui l’inf-
p pire. Si ce Sauvage revient de la guerre, il
t exprime au-deflbus de fa figure le nombre de
: guerriers qui compofent le parti qu’il con-
:: dmc, &c au delfous des guerriers le nom-
ie bre des prifonniers qu’il a faits , & de ceux
: qu’il a tués de fa propre main. Au côté gau¬
che font marquées fes expéditions & les prf-
; fonniers ou les chevelures enlevées par ceux
de fon parti. Les guerriers font répréfentés
p avec leurs armes , ou Amplement par des
! s lignes *, les prifonniers par le bâton orné de
plumes & par le chichifai *', qui four les mar-
; ques de leur efclavage. Les chévelures ou les
morts, par des figures d’hommes , de fem¬
mes , ou d’enfans fans tete. Le nombre des.
. expéditions elt defigné par des naites. On
£ diftingue celles où il s’ell trouvé , 6c celles
' où il a commandé, en ce que ces dernières
■ marquées par des colliers attachés à la natte*
; Si le Sauvage va en ambaifade pour faire la
paix, cous les fymboles font pacifiques li elt
h lépcéfenté au-deffousde fa figure avec le Ca^
4* Moeurs des Sauvages
lumet à la main *, on voit outre cela au côté
gauche le Calumet en grandjla figure fymbo-
îïque de la Nation chez qui il va en negotia-
tion ,8c le nombre de ceux qui raccompa¬
gnent dans Ton ambaflade ; mais tout ceci
fera plus fenlîble par l’Efiampe que j’en fais
graver, 8c par l’explication de chaque Fi¬
gure.
Cet ufage, au refie,que je viens de décrire,
cft le propre des nations du haut de la rivière*
S. Laurent, & tirent vers la Louifiane j les
autres Nations ont auffi leur méthode parti¬
culière j elle n’eft pas tout uniforme : mais
ce qu’il peut y avoir de variation ell connu
de toutes les Nations Sauvages de qui elles
font connues elles-mêmes, j’ai vü plufieurs
fois de ces fortes de Peintures Barbarefques
dans les Cabanes Iroquoifes, mais je ne les ai
pas affez préfentes à Pefprit pour en parler
d’une manière plus détaillée & plus exaéte,
il me fuffit de dire en général que tous ccs
Peuples ont entr’eux une très-grande quantité
de fymboles 5c de figures de toutes efpéces,
qu’on peut regarder comme un largagepar-
tieuher , lequel cft affez étendu, & fupplée
en beaucoup de chofes au défaut de l’écritu¬
re , d’une manière même qui a quelque chofç
de plus commode qu’une Lettre,
Peintures pajfagcres.
Les Peintures Cauftiques 8c inéfaçables
iTcmpêchoient pas les anciens, 8c n’empê¬
chent point encore nos Sauvages de fc donner
l’agrément d’une autre Peinture paffagéreen
guifc de fard , qu’ils renouvellent routes les
fois qu’ils veulent fe mettre fur leur propre.
Les Auteurs anciens rendent gcnéralemenl
A M t R I Q^ÜA I N $. 45
ce témoignage des Indiens, des Afriquains *
desPiéles >des Gelons , des Agathyrfes , Ôc
de quantité d'autres Peuples y mais quelques-
uns Te peignoient tout le corps , amiî que le
pratiquoient encore les Ethiopiensdu temps
de Pline, * lequel allure qu'ils fe coloroient
de vermillon depuis les pieds jufques à la
tête : C'étoicnt fans doute les Peuples qui al-
loient tous nuds > lefqtfels en ufoient de la
forte. D'autres fe contentoient de quelques
agrémens comme les Perfes, f de qui Xéno-
phon écrit que Cyrus leur avoir permis de fe
peindre le tour des yeux, afin qu'ils paruffent
les avoir plus beaux & plus vifs.
Chez les Romains , qui ne paroififoient pas
avoir grand goût pour la Peinture Caufliquc
au moins dans les derniers temps, cette autre
Peinture que je puis appdler journalière 3
avoir non- feulement de la dignité ôc de la no-
blefie , mais encore quelque chofe de facré 5c
de religieux, f ainfi que Pline en fait foi,.
C'dtpour cela qu'aux jours de Fêtes ils pei¬
gnoient les Statues de Jupiter avec du ver¬
millon •> parce que cette couleur imite davan¬
tage celle du feu. Ils peignoient de la même
manière toutes les Statues des Dieux, des de¬
mi-Dieux , des Héros , des Faunes, ôc des
Satyres ; c’dlceque nous expriment parfai-
ment ces Vers de Virgile :
§ Pan Deus ArcadU venit * qutm vidimus ipfi
Sanguintis Ebuli Baccis maioquerubentem.
C’eft auffi à quoi les Poètes ôc les Peintres
* Vilnius , Ub. )$. cap. 7.
| Xenophon,lib. 8. Cyrop. p* Uk«
5 P Lin. loc. cit .
flTirg.EsUg. iau
44 Moeurs des Sauvages
font allufïon lorfqu’ils donnent aux Faunes &
aux Satyres un vifage extrêmement allumé &
de couleur de fan g. Amn quand Eglé peint
celui de Silène avec des meures :
t Sa&guinch fronitm moris & tempora phiÿu
Cela ne doit point être regardé commet»
badinage, ou uneefpécede tour malin qu’en
peut jouer à un homme endormi, mais com¬
me une galanterie ,dont Silène,qui dans un
âge avancé avoir tous les agrémens de la jeu-
neiTe, devoit lui fçavoir gré , &: par rccon-
noiffance lui chanter les chanfons qu’elle lui
demandoir.
Dans leurs Triomphes , qui étoient com¬
me une représentation de Jupiter dans ô
gloirç > le vainqueur , allant au Capitole of¬
frir le facrifice à ce Dieu , paroiffoit fur fon
Char, peint lui-même de vermillon depuis
la tête jufques aux pieds. Camiliùs * triom¬
pha de cette forte , comme Pline le dit dans
Pendroit que je viens de citer. S. Iiîdote
t de Séville rapporte au/ïî, que cclasWer-
voit universellement à l'égard de tous ceux
à qui on décernoit cet honneur.
J'ai vü dans le Palais des Urfins, qu’oc-
cuppoit feu M. le Cardinal de la Termoi le,
une Statue d un Hercule nud , piqué par
tout le corps de petits cercles , avec un
point dans le centre. Il n.’y paroiffoit que
cette peinture Cauftique , & point d autres
couleurs , que le temps ait pû effacer. Mais
peu de jours avant mon départ de Rome,
Prient à M. l'Evêque de Siftéron,
ge pour lors des affaires du'Rov auprès
t Ptrg. Eclog. <s. z/e r. % *.
ri,. iWlit,n,cai. t .
. Amer i q^u a i n s. 4f
de Sa Sainteté , d’un petit bulte de Bacchus
en marbre , d’une palme de hauteur, quon
avoit trouvé, il y avoir peu de temps , en
crcufant dans la vigne du Novictat des^Je-
fuites , auprès delà porte Pie. Ce Buftc me
parut torr précieux , à caufe de ccs deux for-
'tes de peintures qui s’y remarquent encore.
La Caultique ne fe voir bien que iür la joue
gauche > elle prend d l’angle extérieur de
l’œil, &: Serpentant le long de la joiie , elle
■fi ne an deflous de la mâchoire. Je ne pus
affl's diftinguer la figure qu’elle reprefente.
Peut être elt-ce le fèrpenr fymbole de cette
Divinité , & de toutes celles qui préfidoient
aux Orgies & aux Myltéres. La peinrure
paflagére eft beaucoup plus fenfible que la
Caultique : Je Cinnabrc y cft encore attaché
autour des paupières > aux deux angles in¬
térieurs des yeux , autour des oreilles >
aux coms de la bouche fur le haut du
front , où elt une branche de Lierre qui lui
fait une couronne.
J’eus l’honneur de le préfenter à M. le
Cardinal Gualtieri, &c cette Eminence > qui
joint un goût exquis pour l’Antiquité à tou¬
tes les autres qualitez , qui font un mérite
fublime, me fit voir en même temps dans
fon riche Cabinet, deux Urnes Cinéraires,
qui avoientété Trouvées dans l’Ombrie , 8c
où toutes les figures étoient peintes , cha¬
que figure aïant une couleur uniforme , ré¬
pandue également fur le vifage , fur la chair,
& fur les armes du perfonnage qu’elle ré-
prefente. Cette Eminence me parut croire
que ces Urnes étoient du temps des Anciens
Tyrrhcniens : mais la finefie de l’Ouvrage,
la forme des Cafques & des Cuirafles a la
Romaine, meperfuadent quelles font4’un
4^ Moei/rs des Sauvages j
Ouvrage beaucoup plus moderne , au/fi-bien
que le petit Simulachre de Bacchus.
7 \eligion dans la manière de couper les Cheveux .
On ne fe contenroit pas de fe peindre ainlî
le Corps avec toutes fortes de couleurs, on
les répandoit jufques fur les cheveux ; &
tous le? peuples barbares de l’Antiquité fe
faifoient un piaifir de les bien graifler> & de
les relever par des couleurs artificielles. Il y
avoir auiîi differentes manières de les porter
où je crois qu’il entroir de la Religion,
puifque Dieu défendit fi expreflement aux
Juifs de couper les leurs à la façon des Gen¬
tils , afin de ne pas idolâtrer en ce point avec
les Nations , qui ne connoiffoienc pas ie
Dieu d’Abraham & de Jacob.
Or les Nations avoienc chacune fur cela
leur idée particulière que les Auteurs An¬
ciens nous ont fait connoître dans leurs
écrits , de qu’on voit encore dans les Monu-
inens qui nous reftent de l’Antiquité. Les
Egyptiens razoienr entièrement leur tête
pour les raifons que nous avons déjà appor¬
tées. Les Lycens * portoient la longue
chévelure , & en étoienr extrêmement ja¬
loux. Maufole Roy de Cane, les aïant vain¬
cus, leur impofa de très groffes contribu¬
tions. Ceux-ci aïanc répréfenté qu’il leur
étoit impofîible de les payer ,1e vainqueur
fie femblant d ecouter leurs raifons , & k
contenta de leur ordonner de couper une»
partie de leurs cheveux , ce qui étoit alors
une marque de fervirude chez les Cariens,
comme ce l’elt encore aujourd’hui chez les
Caraïbes 8c les Sauvages Méridionaux. Mais
-* Arifiot t lit. a.
A M Ê R I a I N S. 47
les Lyciens aimèrent mieux fubir toutes les
conditions les plus onéreufes , que d’exécu¬
ter ce dernier ordre > jugeant qu’il valoir
mieux encore n’êtreque tributaires, quoi-
,, qu’il en put coûter , que d’être efclaves. Les
* Aufes peuples d’Afrique , coupoient leurs
cheveux , &c n’en laiflbient qu’un flocon
fur le devant, f Les Corybantcs de Chalci-
de au contraire aïant remarqué que leurs
ennemis les prenant aux cheveux , les ter-
rafloient aifément , fe faifoient razer tout
le devant de ia tête, & ne les laiflbientcroî¬
tre qu’un peu par derrière depuis une oreille
jufques à l’autre, f Les Abantes étoient ton¬
dus de la même manière , auflï-bien que
les Machlyens. On apella cette tonfure lhef-
eide en l’honneur de Thefée , qui fit couper
ainfï les fiens , lorfqu’il en confacra les. pré¬
mices à l’Oracle de Delphes : on la nomma
aufli Hecio ide en mémoire d’Heétor. § Les
Maces razoient les deux côtés de la tête ,
& ne laiflbient qu’une hure fur le fommet,
laquelle prenok depuis le front jufqu’à la
naiflance du col. Les Maxiens qui fe glori-
fioient d’être defeendus desTroyensi * &C
qui fe peignoient tout le corps avec du ver¬
millon , faifoient couper tout le côté gau¬
che jufqu’à la peau , & ne touchoient point
au côté droir. J’ai lu quelque part , mais
je ne fçais plus où c’efl , que d’autres au
contraire laiflbient croître leurs cheveux à
hauchc , & razoient tout le côté droit pour
en avoir plus de facilité à tirer de l’arc*
. * Herodot. lib. 4..» î8o.
■J Strabo , lib. 10. fag. jio.
5 Vlutanh. in T ht/e , Herodot. lib, 4. ». l8o«
/ Herodot. lib . 4. n, 17$,
V Hcrodot, lib, i?i,
4 $ Moeurs des Sauvages
Les Arabes fe faifoient tondre en rond , ne
portant de cheveux que depuis le fomnut
de la tête ]ufques aux oreilles. * Ils pré*
tendoient c jmiter en cela le Dieu Bacchus >
& c’ell la tonfure quon appelloit Bacchi¬
que. JM
L’Amérique renferme encore dans fon
fein une multitude de Nations 3 en qui
l’on voit la bizarerie de prefque toutes ces
chevelures différentes. Les Breiïliétis portent
tous uniformément la tonfure Thefeide ou
des Corybantcs de Chakide ; & Hierôme
Staad 5 qui ne fçavoit pas ce point d’Hiftoire
& qui ne faifoit attention qu’à la tonfure
Monachale , en a tiré une mauvaife^con-
cluiion , en croïant qu’ils l’avoient reçue de
S. Thomas ou des Apôtres, qui ancienne¬
ment leur avoient annoncé l’Evangile. Les
Iroquois laiffoient croître la leur abfolu-
menr , fans la couper comme lesLyciens;
ils la graiflbient Amplement, fans y mettre
de couleurs ils n’en mcttoient pas même
fur leur corps ou fqr leur vifâge , fi ce n’eft
en temps de guerre ; enforte que c etoit-là
une efpcce de déclaration qu’ils alloienc
chercher l’ennemi : mais le mélange des Na¬
tions aïant corrompu leurs mœurs , amfi
que je l’ai déjà dir, les a au/Iî changées fur
ce point, comme fur beaucoup d’autres ;
de manière que leurs Anciens fc plaignent
aujourd’hui 3 comme Juvénal f faifoit de
fon temps, en voianr la Ville de Rome m-
fééteede tous les défordres de la Grèce.
Leurs jeunes gens tour occupés de la va¬
nité Sc du défir de plaire , ont recours a
i’Arr pour s’embellir > & empruntent des
» » ornemens
* Herodot, lib. 3, ». g,
\JuvinaL Stat»
Ameriqjja i ns. 49
orncmens etrangers, un agrément qu’ils ne
croyent pas pouvoir trouver en eux mêmes.'
ISrOtre manière de s’ajulter , laquelle paroit
ridicule aux Chinois , ne leur déplaît pas :
mais il ont unecomplaifance infinie, quand
ils font accommodés à leur mode. Leur
roulette n e(t pas des mieux fournies > mais
ils y mettent un temps infini., & elle les oc- '
cupe autant que les Dames d’Europe , 8c
beaucoup plus que : les leurs , qui paroif-
fent perfuadees que la bien féance , la pu¬
deur , 8c leurs travaux domeftiques , de¬
mandent plus de modeltie Sc de fimplicité.
Un jeune Iroquois donc , pour embellir
fa tête , coupe fes cheveux d’un côté à deux
travers de doigt de ia peau , & il les laide
croître de l’autre dans toute leur longueur,
l’ont les ajulter enfuite après les avoir graif-
fez & bien peignez , il pratique fur le' haut
de la tête un ou trois petits toupets en for¬
me d aigrette ; il y attache , avec un peu de
ctur façonne , un petit morceau de porce¬
laine blanche ; 8c il pafî'e dans la bafe de l’ai¬
grette du milieu un tuyau de plume orné de
diverfes couleurs. Il fait relever à contre-
poil ave du fuif les cheveux du côté qui eft
tondu ; il tre/Tc ceux du côté oppofé 8c les
ramaffe fous l’oreille en nœud de Ruban ;
il fait une autre petite trefle au milieu du.
front , qu’il laide pendre fur l’une des pau¬
pières & qu’il r’attache fur le côté.
•Ses oreilles font percées d’ordinaire en trois
endroits. Les trous en font forr grands Sc
garnis de noyaux de porcelaine de la groflcur
a’un poulce , enfliez dans des rubans qui
pendent iur Ja poitrine > ou bien il y infère
un fil de cuivre en ligne fpirale de lajon-
gucur du doigt > ôc d’un poulce de diamètre»
Tome UL C
to Moeurs des Sauvages
Il y ajoüte outre cela un duvet tres-nn de
peau de Cigne : ce duvet fait (ur chaque
oreille un volume de la groffeuc du poing.
Dans les jours de montre & de fêté folem-
nelle , il répand encore ce duvet lur toute
fa tête *, 6c pour couronner l’ouvrage , il
fait fornr au-deffus d’une oreille une aigret¬
te , une aï le , ou 4a dépoiiille entière de
quelque oyfeau rare. Quelques-uns fe font
une cfpéce de diadème d’un petit collier de
^porcelaine ou de peau de Marte , qui après
leur avoir ceint la tête , flotte agréablement
par derrière fur leurs épaules.
Le vermillon 6c d’autres couleurs détrem¬
pées dans l’huile, ou mêlées>avec le fuif &
Jagraiffe , font bizarrement répandues non-
feulemcnt fur le vifage , mais encore fur les.
cheveux , 6c fur le duvet des oreilles & de
la tète > avec quelque différence neanmoins
de ce qu’ils ont coutume de faire , quand ils
doivent aller en guerre •> car alors leur vilage
* cft entièrement peint, au lieu qu’ils fe con¬
tentent communément de quelques embel-
liflemens. .
Pour ce qui eft des Sauvages qui font
toujours nuds » tous les matins ils fe donnent
un habit de couleur : le fond en eft d’écar¬
late qu’ils ont foin de damafquiner , en y
ajoutant plufieurs autres figures de différen¬
tes couleurs , pour relever celle du fond de
l’habit. Dés qu’ils font forris du bain , &
qu’ils fe font un peu féchez, leurs femmes
viennent dans le Carbet avec des Calcbafles
pleines de Rocou , 6c d’autres couleurs dé¬
trempées dans l’huile de Palmifte ou de Je-
nipat. Elles peignent d’abord tout le corps
a-vec le Rocou , 6c ajoutent enfuite plusieurs
autres ornetnens. tes jours de fête 6c de
ri . f . Ameriq^vains.
folemnite ils fe font outre cela frotter tout
le corps dans une eau gluante , fur laquelle
Us répandent une poudre cendrée faite de
coques d œuf, ou bien une efpéce de duvec
qui s y attache , & les fait paraître enplu-
j? cs comme des O y féaux , d’autres ulent
dune pâte gommée tic odonféranre , fur
laquelle ils appliquent les plus belles fleurs
qui croiflent dans leur Pais.
Plufieurs Nations fe percent le cartilage
du nez entre les narines, & y attachent une
pierre verte tranfparente & taillée en fer de
fléché, ou bien ils y infèrent une plume .
qui s etendant des deux côtés , leur fait une
efpece de mouftache. Les Brefilens & les
Caraïbes fe font outre cela de grandes ou-
vertures dans la lèvre inférieure & dans les
joues : ils font palier dans ces ouvertures , de
gros boutons de procelaine arrondis , ou
taillez en point de Diamant. Ces ornemens
leur font allés incommodes lorfqu’ils man-r
gent : mais le fexe fe perfuadera ailëment
qu ils fouffrent volontiers cette incommo-
ditc , s ils ont dans 1 idée, qu’ils en ont plus
d agrément. La beauté coûte encore davan¬
tage a une certaine Nation de Sauvages fi
toutefois c’eft par ce principe qu’ils font ce
que Lopes de Gomara en a rapporté. Cet
Auteur dit que les Hommes s’y percent
une mammelle , & quelques - uns tous les
deux , & infèrent dans les trous certaines
petites canes de la longueur d’une Palme &:
demie. Ils fe percent aulfi le gras des cuif-
ics, & y font entrer des cannes comme dans
leurs mammelles -, ces Sauvages font placés
dans le fonds du Golphe du Mexique , 8c
C z
* Lofes de Gwwa.Hi/l. Gtfi.d, Indus , l£, %i
S i . Moeurs DES Sauvages
habitent une Me qui n’eft pas fort éloignée
de Panuco.
Les femmes des Sauvages entretiennent
leurs cheveux , & en font jaloufes au-de là de
ce qu’on peut imaginer. L'affront le plus fan-
glant qu’on prit leur faire , ce feroit de les
leur couper , elles n’oferoient alors fe mon¬
trer i & fi dans le deuil elles en coupent quel¬
que chofe, ce n’ell que pour fe condamner à
la retraite. Leurs cheveux & généralement
ceux de tous les Sauvages, font très-beaux
&c du noir le plus foncé qu’il y ait ; elles les
graiffent d’huile, &c ont très-grand foin de
les peigner. .Quant à la manière de les por¬
ter , elles fe dilhnguent par tout de celle
dont les hommes portent les leurs , excepté
chez les Caraïbes des Antilles, & chez les
Galibis , où les femmes les accommodent
prefque de la même manière que leurs ma¬
ris : mais elles ont auffi quelque chofe de par¬
ticulier qui les diltingue , & que les femmes
n’ont point ailleurs : ce font les Brodequins
qui font la marque infaillible de leur liberté,
& qu’il n’eft point permis aux efclaves de
porter. C’elt une efpécedechauffurequi con-
iïfte en deux pièces , coufues de jonc & de
coton fort proprement travaillées, & qui
ferrant la jambe par fe s deux extrémités , font
enfler le gras de la jambe, & le font paroître
plus plein & plus rebondi.
La plüpart des femmes chez les Nations
Sauvages, treflent leur cheveux, & les laif-
fçnt pendre. Les femfties Iroquoifes & Hu-
ronnes , les partagent des deux côtés de la tê¬
te , les faifant tous revenir par derrière, ou
elles les lient le plus prés de la tête qu’elles
peuvent •, elles reprennent enfuire ces che¬
veux psndans, y mêlent de 1 ecorce concaf-
A Mï fcï (1 U A f$
fée de Péruche, qui ferc à les conferver> de
après les avoir repliés 5 de manière qu’ils ne
defeendent pas plus bas que les reins, elles
les enveloppent d’une peau d’anguille prépa¬
rée j de enduite de vermillon bien éclatant.
G’eft en ceia qu’elles font principalement
conliltcr leur beauté. Les femmes des Sauva¬
ges de l’Amérique Méridionale fe peignent
îe corps comme les hommes , mais d une ma¬
nière differente de diltinétive. Dans la Sep¬
tentrionale elles fe contentent de fe don¬
ner au vifage quelques agrémens de cette
peinture } on doit cependant en excepter les
Iroquoifes, qui ne font tout au plus que tra¬
cer une ligne de vermillon , depuis le fom-
met de la tête jufqu a la naiffance du front
dans la réparation des cheveux. Leurs nez ne
font point percés, leurs oreilles le font 3 com¬
me celles des Hommes , en trois endroits ,
mais les ouvertures en font plus petites*, elles
y partent quelques pendans de porcelaine , ou
de pierre rouçc taillée en fer de flèche > ou
bien des canons de porcelaine, qui font faits
comme des tuyaux de pipe de Hollande.
Les huiles dont les Sauvages fe graiflent ,
les rendent extrêmement puants & craflTeux;
ce font des huiles (impies d’animaux, de poif-
fons , ou de quelques plantes , qui ont pres¬
que toutes des odeurs fortes , de qui rancif-
fent aifément : mais ces huiles leur font abio-
lument néceflaires, de ils font mangés de
vermine quand elles leur manquent. Comme
ils n’ont raffiné fur rien , ils n’ont pu corriger
cette puanteur par les eflences de par les par¬
fums que les Nations policées ont fubltitue
depuis long-temps à la fimplicité des nuiles
& des graifôs dont les Sauvages fe fervent
encore.
f4 Moeurs des Sauvages
Tous les autres ornemcns des Sauvages
confident en des couronnes,des colliers qu’ils
mettent autour de leur col, d’autres colliers
on bandes de porcelaine taillée en rond, en
noyaux , en canons, en fer de flèche, ou bien
en cylindres : en des bracelets de la môme ma¬
tière , en divers ouvrages de plumaflerie , ou
travaillés en poil d’Elan , de Bœuf fauvage,
cc de Porc-épy , dont chacun fçait fe faire
«ne parure félon fon goût , tandis qu’il cil
dans un âge propre à ces amufemcns : mais
des que cet âge eft pâlie , il fe fait une gloire
ce vivre dans une négligence route oppofée
ce de ne porter plus rien de fuperflu , ou qui
ne ioitufe,»fln de faire comprendre qu’il
penfe a des chofes plus féricufes.
La couronne n’étoit pas dans les prémiers
temps une marque diftinétive de la Royau¬
té , elle en étoit une cependant de conlîdéra-
non dv de diflinétion. On la donnoit pour
recompenfe à ceux qui remportoient le prix
«ans lesjeux mfhtués à l’honneur des Dieux.
JLes Romains ennemis des Rois > en avoient
de p/uiieurs fortes pour reconnoître différen¬
tes efpéces de fervices rendus à la Républi¬
que. On voit des Couronnes chez prefqué
toutes les Nations Sauvages > dont les ra¬
yons font faits de plumes de differentes cou-
^ (h V' ,s le cercle defquelles font en.
chaiTes des becs d 01 féaux en guife de dia¬
mants , des ongles d’animaux extraordinai-
res , & quelquefois des petites cornes de che¬
vreuil. Ce qu il y a de remarquable, c’eft
que jamais les femmes ne fe donnent cet or¬
nement, les hommes même ne ïcprenncm
que dans leurs plus grandes folemmtez mais
fur-tout lorfqu ils chantent la guerre & qu’ils
y vont iils en parentauifi I a têtedekursef-
Ameriq.ua INS. W
claves le jour de leur entrée publique. Le
Légiflareur de Sparte avoir fait une Loi à
tout Lacédémonien d’aller au combat, vêtu
de pourpre, chantant Scdanfant , 6c ayant la
couronne fur la tête. Comme les habits n e-
toient pas bien communs au tems de Lycur¬
gue , 6c que dans les combats & dans tous les
autres exercices de leurs Gymnafes , les fil¬
les même étoient toutes nubs, je me perlua-
dç que l’habit de pourpre ordonne par ce
Légiflateur , étoitune couche de vermillon 3
6c je me reprefente un Lacédémonien allant
au combat, tel abfblumcnt qu elt un Guer¬
rier Caraïbe. .
Les colliers que les Sauvages mettent quel-
quefois autour de leur cou , ont prés dun
pied de diamètre , & ne différent point de
ceux qu’on voit encore fur quelques Anti¬
ques au col des Statues des Barbares. Les
Sauvages Septentrionaux -portent auffi fur
leur poitrine une plaque de porcelaine creu-
fe de la longueur de la main qui tait le me¬
me effet, que ce qu’on apelloit Huila chez les
Romains. Les Méridionaux portent des pla¬
ques d’un métail mitoyen entre lor Se le
cuivre > qu’on nomme des Caracotis \ ces pla-
ques font ordinairement de la forme d’un
Croiiïant , comme ce qu’on apelloit dans
l’Antiquité Lunult > qui croit un ornement
des femmes.
On peut ajouter aux ornemens des i>auva-
ces, la gomme dont parle le * t J ere de la
Neuville , & qui a quelque chofe de li jin-
gulier , que fes paroles méritent bien d erre
rapportées. . , ,
» J’oubliois, dit-il, à vous parler d un des
» T roifiime Lelirt in P. <U U NtuvMe. Mêmim d*
Jtlvwx- «7>i. „ .
O 4
Moeurs des Saunages
«plus curieux Ouvrages de nos Indiens:
*° c’eft une efpéce de poire creufe & fort tna-
« niable, qui leur fert de feringue : elle ett
*> laite d’une gomme, laquelle a une vertu de
» re/Tort fi furprenante , qu’elle fait autant
» de bonds qu’une baie de Paume. Hile ne
=« fond point, quelque chaude que foit l’eau
« dont on remplit la poire, qui aaffez l’air
** & la couleur d’une Eolipile de Cuivre bien
* P a <Té : Elle dure très long-rems : on le-
" tend & ns la gîter jufqu’àlui donner la Ion*
« gueur d’une demie aulne , quoi-que dans
« fon volume ordinaire elle ne foit ni plus
» longue , ni plus groffe qu’une poire de bon
«-chrétien : nos Indiens ont des anneaux de
«la meme gomme , lefquels fe métamor-
» phofcnt en braffelcts , en jarretières, en
» colliers, en ceintures , &c redeviennent an-
» neaux : ils ferrent exactement Je doigt fans
• « egard à la petirefle & à la groffeur ! tirez
« 1 anneau du doigt, il fe prêtera , fi vous le
» voulez, à tous les doigts réunis , & paife-
” ra au comme un brafieiet ; tirez- le de-
» rechef pour le porter à la tête , il s’aug-
» méritera fans effort pour la couronner,
» fe rétrécira lorfquevous l’aurez faicdécen-
« dre fur le col en guife de collier : il s’allon-
» géra encore pour embraffer tout le corps,
» & pour pafler du col &c des épaules à la
T r^rI U ‘J ’ d(fcendu jtJfques en bas, il
reprendra fa forme naturelle pour fervjr
«d anneau comme auparavant , fans avoir
* rlen P erd “ àc fa molleffe & de fon refibrt
« car outre que rien ne le peut caffcr f ne
- ferre ni moins ni plus le bras , la tête Te
" ««.& les reins, que le doigt ’ai vV.in
tlnrT n T doiinoit â cec anneau un ufage
» encore plus extraordinaire, &q ui m0 nt?e
A M E R r Q_U AINS. f7
•» bien le rcffort infini de cette gomme. Il s’cn
» lervoit comme de corde à fon Arc.
De tout ce que je viens de dire de la ma¬
nière de s’orner, on conclura ailement, que
les Sauvages, au lieu d’ajoütcr à leur beauté
naturelle , ( car ils font prefque tous bien
faits , ) travaillent à fe rendre laids 8c à fe
défigurer. Cela clt vrai aufli *, cependant
quand ils font bien parez à leur mode , l’af-
femblage bizarre de tous leurs ornemens »
non-feulement n’a rien qui^ choque, mais il
a un je ne fçai quoi qui plaît, Sc leur donne
de la bonne grâce.
OCCUPATIONS
DES FEM MES
L ES Femmes des Sauvages, * ainfi que les
Amazones > les Femmes des Peuples de
Thrace , de Scythie, d’Efpagne & des au¬
tres Peuples Barbares de PAntiquité,travail-
letit les Champs > comme font aujourd hut
les femmes de Gafcogne > de Bearn &C de
Brefle , qu’on voit fouvent mener la Char-
ruë , tandis que leurs maris filent la > que¬
nouille. Le grain qu’elles fement, c eit le
Maïs, connu autrement fous les noms de
bled d’Inde , bled d’Efpagne , & bled de
Turquie > lequel eft le fondement de la nour-
xiture de prefque toutes les Nations fedcn«*
taires d’un bout de l’Amérique à I autre.
C \
* Strabo, Lib . f. iu*
^8 Moeurs des Sauvages
De fit Nourriture .
* Jules Scaliger a prétendu que cette for¬
te de bled avoir été abfolument inconnue
aux Anciens -, mais je ne fuis point du fenti-
mentdecet Auteur. Peut-on en effet ima¬
giner , que cette multitude de Peuples diffé-
rens qui ont paflfé en Amérique , & qui s’y
font tranfportez , non-feulement des extré-
mitez de l’Afte, mais encore de l’Afrique &C
de l’Europe , fe trouvent aujourd’hui n’avoir
de toutes les plantes frumentacées que cette
efpécc feule , fans penfer en même-temsque
c etoit celle qui étoit en ufage parmi les mê¬
mes Peuples au tems de leur tranfmigration l
Nous les trouvons encore fidèles à garder les
pratiques de leurs Ancêtres, après une lon¬
gue fuire de fiécles , & nous voïons de nos
yeux chez eux les mêmes coutumes, dont
nous découvrons tous les velhges à travers
les ténèbres des tems, que leur éloignement
rend les plus obfcurs > fera-t’ll croïable qu’ils
auront été plus fidèles à perpétuer des ufages
arbitraires , qu’ils, l’auront été dans ce qui
importe le plus à la vie > qui en eft le fonde¬
ment & le fbütien l
„ Du Maïs ou Bled d'inde •
Le Maïs , ainfi que je viens de le dire, eft
la nourriture commune de tous les Sauva¬
ges fedentaires , depuis le fonds du Bréfîi
jufques aux extrémitez du Canada, même
de la plupart de ceux qui ont l’ufage de la
racine du Manioc : Ne feroit-il pas plus na¬
turel de penfer qu’il auroit été la première
Staliier,
A M ER1 Q JJ AIN S. Î9
nourriture des Hommes apres les glands des
Chênes , ou des Hècres de Dodone ? Qu’il
l’a été pendant plufieurs ficelés , après lef-
quels on a fubffitué d’autres efpéces de grains
qu’on aura trouvé d’un meilleur ufage > &C
qui auront fait abandonner les premières î
Tout ceci n’eft point fans fondement, &
peut Ce jufhfier par les Auteurs. Car en pre¬
mier lieu > les Auteurs font embarallez > 6c ne
conviennent point des termes pour nous expli¬
quer les diverfes efpeces de Plantes frumenta-
céesÿde forte qu’il faut aujourd'hui deviner
pour les entendre,&avoüer qu’ils ont ernploïé
les mêmes termes pour nous faire connoître
des Plantes différentes , ou differens termes*
pour lignifier la même Plante. Pline lui-mê¬
me nous le déclare nettement, en difant que
les efpeces de froment ne font pas les mêmes
partout, & que dans les divers endroits otr
l’on fc fert des mêmes efpeces, elles n’ont
pas le même nom. * Frumcnti gine^a non eadent
ubujue , me ubi eadem (unt , iiftlem nomivibu.'*
En fécond lieu , il elt facile de faire voir des
fubffitutions d’une efpecc à une autre en dif-
férens temps &c en divers lieux , de maniéré
*que celle qui étoit une nourriture commune
èc ordinaire dan$ un pays en certains temps >
y devenoit enfuite fi rare, qu’aprés un certain
nombre d’années elle y étoit tout-à-fait hors
d*ufage,& quelquefois inconnue. En troifié-
me lieu , on peut par des conjeélures prefque
évidentes, comme démontrer par les Au*>
tcurs, que le Bled d’Inde a été non-feulement
connu, mais encore en uftge chez plufieurs
Peuples. Enfin on peut tirer un très-fort pré¬
jugé de cela même , de ce que les Ainéri-
quains préparent aujourd’hui leur Bled d’Inw
C 6
*0 Moeurs des Sauvage?
de absolument de la même maniéré , que les
Anciens préparoient eux-mêmes leurs grains,
avant d’avoir inventé l’ufage des Moulins,
des Fours, & plufieurs autres chofes que la
fuite des temps a miles au jour,& perfection*
nées félon la néceffité, ou même félon la qua*
iicé des efpecesde grains,, qui ont été mis
fucceffivement en vogue..
La plupart des termes dont on s’efl: fervi
pour nommer les plantes frumemacée$ > font
des termes génériques qui par la force de
ieur Signification ne défignent pas unt; efpece
plutôt qu’une autre , quoique dans la fuite
on en ait fait l'application à des efpeces par¬
ticulières. Tels font les termes Far y Ador,
Aljca y Hordeum, Tri i um , Frumrntum. Cale¬
pin * dans fon Dictionnaire au mot Far , dit
que c’étoit un nom générique pour fîgnifier
toutes les efpcces de Planes frumcnracées
Il étoit ainfï nommé , parce qu'il croît porté
& produit par la terre , ôu bien du verbe
Trangere , parce qu’on le brifoit dans des mor¬
tiers ou dans des moulins. Le Far déterminé
à une efprce particulière , fe nommoit Ador.
Feftus *f tire l’étymologie de ce mot du verbe
Fdere y manger, & dit qu’anciennement il
ctoit appelle Edor : Il ajoute qu’il pouvoir
suffi venir du verbe Aduror , parce qu’on le
torréfioit avant que de le piler ou de le mou¬
dre. L Alica croit auiîï un nom générique. Fe-
itus fait venir ce mot du verbe Alere jnourrir.§
L, Alica déterminé a une efpece particulière,
* CaUfnn. Far. Ohm nôraen generale fuît ad omnia g*
Meta fruroentoruru, ,ta dirtura à ferendo , ve! i facieado
‘‘ l arr j 5 8* nus Edor q»ondam appellatum
Sttuürsar"* *•—•
f F ‘Jint, Alua, Al je. djçjîwqu,d ,lj { CMpi}J)
A M E R 1 QJJ AINS. 61
fe nommoit Aiica/lmm , qui étoit une force
de froment plus noutrittant que les autres.
Le Far &r T Alica étoient outre cela des com¬
portions de diverfes fortes de Plantes tru-
înentacées, de- là vient qu’on trouve fouvenc
dans les Auteurs > ces termes Fa> T/iiiceutn y
Far Aaorcum , Fa/ Hordecceum , Ahca ex 2ea y
Alica AduUenna , &c. L’Üfge * ou Hordeum y
étoit ainii appelle à çaufede fa promptitude
à venir à maturité. Le mot Tntkum porte ayee
foi fon étymologie à Tricu/â , du verbe Te/o >
piler , broyer, & frumenium e(l tiré du mot
Ttumcn , lequel dans le vieux langage Lannf,
fignifie le palais de la bouche , par où il faut
que toute nourriture patte.*
Je n’entre point dans une plus grande ex¬
plication des autres termes , qui par leur li¬
gnification propre ne nous donneroient pas
une connoiflancc plus diftinéte de l’efpece
particulière à laquelle ils étoient appliquez*
Il me fuffk d’en conclure que les termes étant
génériques, ont pu être luocettivement ar-
tnbuez à des efpcces différentes, à mefiire
qu’on en changeott* & qu’on en fubltituorc
une autre pour fèrvir de nourriture commune
& ordinaire , laquelle pourra être nommée
Alha j parce qu’elle nourrit Far , parce que la
terre la produit; Tviûcum > parce gu on e;t
obligé de la broyer &c delà moudre ; ainii du
relie, dont on peut voir les étymologies plus
au long dans S . Ifidore de Seville .
L’univerfalitc de ces termes a embarraffe
les Auteurs , tant anciens que modernes, o C
a caufé entr’eux des difputes & des contra-
* Ifidor.Ori&.lib. 17 . cap, 3 .
-f lfiior. Hifpal. Orie.Lib. 17.caf. 3. Frumemafunt ptg-.
prie <iuæ Ariftas hibtnt. Ftuges amena , reliqu». FrumenM
atttem vcl frnges àjrutxendo , hoc cft à YCfcifldo
/iuwsû djcitui tufçrna jars gui*.
Moeurs des Sauvages
à étions de fentimens, qu’il n’elt pas facile
d’accorder. Pline * aflure que ceux qui fe
fervent de certe efpece qu'on appelle Zea ,
u’ont point l’uiage du Far i cependant Denys
d Halicarn.affe § appelle Zea , auffi-bien que
Strabon f > ce que Pline appelle Far . Gai.
lien t rapporte les différens fentimens des
Anciens , pour expliquer quelles étoient les
efpeces diftinguées parles noms Qhra, Typhe %
Zeu Après les avoir expofez , il conclut en
difant que c'étoit la même chofe fous divers
noms. Anguillara a les diftingue $ & fous ces
trois noms comprend trois efpeces connues
en Italie fous ceux de Spelta , Scandetla & Far-
ro. Jules Scaliger croit b que Typhe eftlefe-
£ie ; Zfa y le bled blanc, ou l’Epeautre: il
croît auffi que Yoiira & Y On%a font deux
noins communs au Ris. En voila alfez pour
faire comprendre que fi les Auteurs, que
nous pouvons regarder comme Modernes ,
n on j P^ S accor ^cr fur ce que penfoientDe-
nys d HlaycarnafTe, Pline , Strabon, & leurs
autres contemporains , ceux-ci pourroknt
avoir eu de plusgrandes difficultez encore,
pour fçavoir au juffe cequiétoit del’ufage
dans des temps fort éloignez de celui auquel
î s ^cri'joient , & plus obfcurs encore que
les ficelés qui fe font écoulez depuis eux juf.
qu a nous , d eau/e que ces premiers temps y
qutetoient ceux de la Barbarie & de l’Oigi-
ne c es Nations , ont toujours été envelopez
des tenebres de l'ignorance.
Peimil e R PrérenS C î ,je Je Far, dont le
Peuple Romain s eft fervi uniquement peu-
8 * * DioH - ». i. Am. R or».
iT-icul.caù 1 3 j ,V bi ^ t Gul.n. lit , ,, de Aïm,
SStoA ‘‘ ^ *«.' b/»V. iw#.
[ Amer i q^xt a t n s.
• (Tant îes trois cens premières années depuis la
fondation de Rome , foit une même chofe
avec le Maïs y on pourroit me faire fur cela
une forte objection , qui efi: que cette efpece
" de Bled ne s’étoit peine perdue, puifqu’oit
s’en fervoir encore à Rome du temps de Pli¬
ne dans les Sacrifices , dans les Mariages , SC
•; dans les autres chofes qui apparcenoient à la
Religion, par refpeél pour l’Antiquité > &C
L quoique nous ne fçachions pas précifément
quelle efpece de Bled c’étoit que le Far, & fi
: c’étoit le même que le Farro , dont les Italiens
; fe fervent aujourd’hui. Pline nous en dit aflez
• pour nous faire croire que ce n’étoit point
: te Maïs, à moins qu’on ne voulût dire , que
cette mlhtution refpedtueufe pour les prati¬
ques de leurs Ancêtres , quoique beaucoup
plus ancienne que Pline , étoit cependant
i5v poderieure aux fubditutions qu’on auroit
te fait de plufieurs efpeces de Plantes Irumen-
rJ taeées , qui auroient eu fucceilivement le
k nom de Far.
Les Auteurs eux-mêmes nous donnent des
: exemples de ces fubïtku rions. Et (ans entrer
:fj dans un long détail, il nous doit fufïire de ce
, qu’ils ont dit par rapport à l’Orge, lequel
t croit chez les Grecs dans la même degré de
; vénération que le Far chez les Romains •, par->
ce qu’il avoit été leur première nourriture >
ft comme l’Avoine l’étoit des Peuples de Ger¬
manie , l’Orge de le Lotos de ceux d’Egypte
& de Lybicje Panis des Peuples d’Aquitaine»
iï le Millet des Méotes & des Sarmates, 3C
ainfi de plufieurs autres , qui certainement
ont changé de nourriture y de même plufieurs
fois.
Le froment que les François ont porte er*
Amérique, y ell certainement bien plus ; ra-
S\ Moeurs des Sauvages
cent que le Maïs. Les Sauvages donnent ce¬
pendant dans leur Langue le même nom à
l’un & à l’autre. Je fuppofe que dans la fuite
des temps, préférant aq Bled d’Inde le fro¬
ment ou Bled François , qui vaut incompa¬
rablement mieux fans contredit, ils ne fat
fent plus d’ufage que de ce dernier : quelle
marque auront les ficelés à venir de cette
fubffciciuion, le nom étant abfolument le mê¬
me. Il faut donc que l’Hiftoire de nos jours
le leur apprenne d’une maniéré claire, &qui
ne fafle point de confulion dans la poflérité.
Or les Sauvagesqui n’ont point d’écriture,
ni d’Annales , ne peuvent tranfmcttre cette
connoiÆance â l’avenir par eux mêmes. Les
premierstemsaïantété au ffi plongés pendant
plusieurs fîécles dans cette ignorance profon¬
de où font aujourd’hui les Amériquains ,ont
été dans la même fituation & au même ni¬
veau que les Barbares, & n’ont point Jaiffé j
de faites des évenemens arrivez pendant leur
barbarie, ou n’en ont lailfé que de fabuleux.
De ces différentes efpeces de Grains dont
les divers peuples fe nuurriffoient, quelques,
unes ne fervent que pour les animaux j d’au¬
tres font inconnues , 8c ne fe voyent plus
dans les pays oit elles étoient cultivées ; ou
bien , elles s’y font éçlypfées pour un temps,
comme il eft facile de le prouver parraport
au Bled d’Inde meme. Car fuppofé que cette
Plante eut toujours été étrangère à Rome,
comme elle ré toit du temps de Pline , on
ne peut prefque nier qu’elle n’y parut au
moins de fon temps. Qiioiqu’en puiffe dire
ocaliger, on doit expliquer du Bled dinde
ces paroles de Pline *. Milium intra bos dicetfi
ânnoi ex India in Itaiïam invtBm- eft nigrum («•
* flw , hb, ij, çaf) %
AmERI QJT AINS.
lore yAmpïum G»ano y Arundrutum culmo > ado -
aliitudine feptim y Lobas vocant >
omnium frugum finit (fi/num , ex uho grano terni
frMarii gignuntur. D#hs le cours de ces dix an-
pces on a apporté de l’Inde en Italie une ef-
pece de Millet noir en couleur > dont le grain
eft fort gros, de le chaume femblabie" aux
cannes , de aux rofeaux *, il croît à la hauteur
de fept pieds. Ses tiges qu’on nomme Lobas ,
ou Phobas, félon la remarque du Pere Har-
doüin , font très grandes. C’eft de toutes les
Plantes frumentacées la plus fertile *, un fcul
grain produit trois feptiers.
On met avec rajfon le Maïs au rang des s
Plantes mihacées & arundinacëcs,à caufe des
reflemblances qu’il a avec ces fortes de Plan¬
tes , reflemblances qu’on peut confronter
dansThéophrafte de dans les autres Botanif-
tes. Au relie , Piinc a fort bien caradlénfé le
Maïs par fa fécondité , fa qualité, la hauteur
de fa tige , de la gtoflfeur de fon grain. Pour
ce qui elt de la couleur, il y en a de pîufieurs
fortes ; l’un tire fur le noir ; l’autre fur le bleu
& fur le pourpre j le plus commun eft d’un
jaune de paille plus ou moins foncé , félon le
terrain ou le degré de maturité. Ces diffé¬
rences font purement accidentelles, ou fui-
vent les différentes efpeces de Maïs. La plu¬
part des Relations anciennes & modernes ap¬
pellent le Maïs, ou Amplement du Mil ,ou
du gros Mil, pour le diftinguer du Mil ordi¬
naire de de la petite efpecc. Et parlant de fes
tiges, elles les nomment les cannes de Bled
d’Inde.
Cela doit fervir à nous faire entendre les
Auteurs, quand ils nous racontent de cer¬
tains Peuples, qu’ils font leur nourriture or¬
dinaire du fruit des Rofeaux > comme £-
66 Moeurs des Sauvages
lien *, Strabon f , Diodore de Sicile f, l’af-
jfurent des Indiens en général ,des Habitans de
la Tapobrane des Ethiopiens, fkc. C’efI auiïi
du Maïs qu’ont voulu probablement parler
les Auteurs, qui ont écrit que les Indiens, les
Peuples des environs des Palus Méotides,
8c les Sarmates vivoient de Millet. Philo-
ftrare § caraétérife le Millet prefque au/fi-
bien que Pline dans la vie d’Apollonius de
Thyane. Car parlant de l’Inde , il dit : » Que
» la terre y dt noire , fertile en touresior-
« tes de fruits ; que les pailles & ks tiges
» des Plantes frumentàcées y font de la grof-
M feur des cannes &c des rofeaux ; mais iur-
« tout quelle porte du Millet 8c du Séfamè
w d’une prodigieufe grodèur. u On ne peut
pareillement le méconnoïtre dans ce que dit
Hérodote en faifanc la Defcription des
Mœurs des Indiens. » Ils vivent , dit-il>
» d’herbages , & ils ont une cfpcce de fe-
« mcnce , laquelle fe rapporte au Millet,
99 que la terre produit d’elle-même , enve-
« loppce dans ion calice; après l’avoir cueil-
** li ils la font cuire dans fon propre calice
30 &c s’en nourriront. » * Le même Auteur ,
parlant du Froment & de l’Orge des Baby¬
loniens , dit que les fciiilles de leur tige
four larges > au moins de quatre doigts. Or
il fembîe que cela ne peur convenir qü’aü
Mais, p Théophrafte aura peur être voulu
parler de la même Plante, quand il a écrit
fur le rapport qu on luy en avoir fait , qu’au
de-là de la Baétriane , le Froment y vient fi
prodigieux , que chaque grain peut être
rj Lib * **•)*,• t U*. iy. f niodot,
t Theophrœft, Lib< 8. f, 4t Httodu ' W»
A m m q^it ains. 6i
Comparé pour fa groflcur au noyau des Oli-
bes. A prefent que ces païs nous font plus
^ onnus qu’ils n’étoient aux Anciens, je ne
• çache pas qu’il y ait d’autres clpéces de
grains à qui cela puifle convenir qu’au bled
tt’Inde.
.a! Le Millet dont vivoient les Sarmates 8c
fes Méotiens § étoit le même que cultivoienc
is Amazones leurs époufes. Apollonius de
rlhodes parlant des Chalybes qui étoient au
:c.roilmàge des Amazones , dit qu’ils n’a-
oient point i’ufage du Labour, ni aucune
;:;naniére de femer & de faire croître la Plan¬
te , laquelle a le tout du Mie!. Qu’ils n’a-
oient pas non plus de Troupeaux , mais
O^u’ils achetoient de leurs voi/ins ce qui leur
c::toît ncceffaire , & qu’ils le commerçoicnt
nivcc du fer , lequel ils fçavoient fort bien
v nettre en œuvre, f Or cette Plante qui a le
: tout du Miel , à moins que ce ne foit le
Som*dont ufent aujourd’hui les Mingre-
iens, ne peut erre autre chofe que le bled
l’Inde. Dans la Langue des Anciens Celtes,
J if le mor Mtl fîgnifie également du Mut &C
lu M .7. Il feroit d’autant moins fjrprenanc
| Apollo. Rhodiuj. Lib . i. v. 1005.
•f Chardin voyage en ftrfk far la Mer Noire & far U CoU
hidep. 74. m
* Le Gom eft une forte de grain , qui fe cueille dans U
viingrelie , menu comme la Coriandre , & qui reflerable
'Œjfcz au Mdlet , il produit un Tuyau de la grofleur du
■; ,ou’ce , de la haifteur d’un homme , au bout duquel il y a
f 'm cpv » qui a p’us de 500. grains, & ne r«(F-mb-e pas mal
ux Cannes du bled cTlnle Par cette description tirée de
'hardm . il par. î\ que le Gom eft uneclpéce de bled d’In-
r,e , non pas de i*efpé<e ordinaire > dont le grain eft attache
(. un gros gland » ou bouton , mais de celle dont le grain
L/iencau bout d’un épy afles long. . _ .
j j 9 Perron* Antiquité de la Hatton &de la Langm des C<l*
ci«
^8 Moeurs des Sauvages
que ces deux derniers termes vinrent de la *■
même racine , que ce qu’ils lignifient > fi •
trouve un même-temps dans une même- 1
Plante , qui cil je Maïs , ainfi que je i’ex-
phquerai tout à l’heure. De tout cela on
peut conclure , qu’au moins dans les pre¬
miers temps , le Bled d’Inde étoit la nour¬
riture commune de prefque tous les Peuples
Barbares de la grande A fie.
J ai eu au/îî quelque foupçon que le Mais H
pouvoir bien être le même que le Bled des :::c
anciens Egyptiens. * Ce qui me paroît fon- e
der quelque conjecture , c’eltle fonge dedli
Pharaon ou U eft parlé d’uneTige à fept épis sta
Mais comme il y a une efpéce de Bled à'
pluheurs épis fur la même Tige, cela fujfit tf!
pour infirmer ma conjeéture , quoique ce
"* ed ne fou pas commun , & que cela ne il
convienne pas même à l’Orge dont les an- ittl
cienshgypnens fe nourritfofenr t
temps dJplinî. qU ’r n a /P orta à Rome du|«
Si en r » 7 ,Ut k : mé > 11 cft évident uni
nVeià V e:e a PPorte derechef de l’Indi
veau d Monde 3prCS il* découver 'C du Nou-
T a " il d 5 blen l’Afie & de la,,
Bled Turc 'on^’ U ‘ 3 fait donner lc n°mde l
me dansLw. o a S uéres faK Plusd’efti- “
• f»"'
5 I Am'srÎQ'UAINS. 69
qui fe foient fouciées cic cultiver cette Plan¬
te , & celles qui la cultivent , ne le font
que pour nourrir les Païfans ou la vo¬
laille.
:c|i f Culture des champs .
-
... En Canada dés que les neiges font fondues,
les Sauvageflfes commencent leur travail.
Elles ne fement point l'Automne parce que
k Maïs e(t du nombre des femenccs qu’on
apelle d’Elté , ^./Uva ; telles que font le Sé-
farne , le Millet, le Panis , & les autres légu-
mes i ou bien parcequ’il en eft de cette"ef-
pcce de graine comme du Bled apelle 77/-
«^*pàrThéophra{le & par Pline, f parce
qu’il ne lui falloit que trois mois encre la
: ; ftmence & la récolte ft toutefois pn doit
attribuer cela à une efpéce particulière *, car
l’ufage de la Nouvelle France nous fait voir
tout le contraire , dans toutes les efpeccs de
Froment ou de Bled François , qu’on ne fé-
mc qu’au mois d’Avril ou de May , 8c qu’on
recueille au mois de Juillet ou d’Août. A la
Floride 8c dans les Païs plus Meridionnaux ,
on feiri£ le Maïs & on le recueille deux fois
Tannée.
La première façon qu’on donne aux
Champs, c’elt de ramafler le Chaume & de
le brûler. On remué enfuire la terre pour la
difpofer à recevoir le grain qu’on doit y jet-
ter. On ne fe fert point pour cela de la
Charrue, non plus que de quantité d’autres
înftrumem du Labourage, dont l’ufage ne
leurefl: pas connu,8c ne leur eft pas néceflaire*
Il leut fufïit d’un morceau de bois recourbé ,
de trois doigts de largeur, attaché à un long
4 ïbtopb. Lib . S. t fltàus» Lib , 18, tb»7%
;>]ü£
K£
■
70 Moeurs des Sauvages
manche qui leur fert à farder la terre&af
la remuer légèrement.
Le champs qu’on doit enfemencer ne fe -
rangent point par guerets 5 & par filions fé¬
lon la méthode d’Europe ; mais par petites P
mottes , rondes de trois pieds de diamet-
trc. On fait neuf trous dans chacune de ces
mottes, tk dans chaque trou on jette un,
grain de Bled d’Inde qu’on a foin de cou. ^
vrir.
Toutes les femmes du village s’uniflenjL
enfcmble pour le gros travail. Elles font di- f
yerfes bandes nombreufes , félon les diiFc-
rens quartiersoù eiles ont leurs Champs, &
elles partent d’un Champ à l’autre > s’aidant
ainrt toutes-mutuellement. Cela fe fait avec
d’autant moins de peine > & avec d’autant
plus de promptitude , que les Champs ne
font point féparez par des Hayes ou des
Foifcz , & ne paroi fient faire tous enfemble
qu’une feule pièce ; fans que pour cela elles
aient des difpntes pour leurs bornes, que
Chacune fçait fort bien reconnoïcro.
La Maître rte du Champ , dans lequel on
travaille , diltribue à chacune des travail¬
lantes le grain de femence qu’elles re¬
çoivent dans de petites ^Marnes ou Corbeil¬
les , de quatre ou cinq doigts de hauteur, &
d autant de largeur, de manière qu’elles peu¬
vent fupputer jufquesau nombre des crains
qu elles donnent.
Outre le Maïs , elles fément des feve-
roles ou de petites fèves , des citrouilles
j Un « e ,P ece différente de celle de France;
des Melons d eau & de grands Tournefols.
Elles fement les fèves à cô:é des grains de
eur Bled d Inde , dont la canne ou la tige
leur fert d appuy, comme l’Orme à lavi-
L*
• r ;:
ul
k
?ei
Ameri qua i n s. 71
gne. Elles font des Champs particuliers
pour leurs Citrouilles & leurs Melons ;
limais avant cjue de les femer dans leurs
Champs , elles préparent une terre noire 8c
légère, dans laquelle elles les font germer
Rentre deux écorces dans leurs Cabanes, au-
: de/f< s de leurs foyers.
Elles tiennent leurs Champs fort propres ,
elles ont grand foin d’en arracher les herbes
jufques au temps de la récolte. Il y a en¬
core un temps marque pour cela, où elles
^travaillent toutes en commun 6e alors cha¬
cune porte avec foy un faifeau de pentes
baguettes de ia longueur d'un pied , ou d’un
pied 6c demi, qui ont leur marque parricu-
■ù liére , & qui font enjolivées de vermillon*
Elles leur fervent à marquer leur tache, 5c
à faire connoître leur travail,
j, - Le temps de la moiflbn étant venu on
ciieille le bled d’Inde, qu’on arrache avec
les feuilles qui environnent l’épy , & qui
en forment le -calice. Ces feuilles, y étant
fortement attachées , leur fervent de lien
pour le mettre en trèfles , ou en cordes ,
comme on en ufe pour les oignons.
C’eft fans doute une fête de celles que les
Anciens nommoient ce*(aies , & qu’ils ce-
lebroient à l’honneur de Cérés, que celle de
treffer le Bled. Elle fe fait pendant la nuit
dans les champs, 6c c’eft la feule occafion
où les hommes , qui ne fe mêlent ni de
champs, ni de la récolte , font apellcs par les
femmes pour les aider. Je ne fçais s’il n’y a
point en ceci quelque refte d’un cuire Re¬
ligieux. Je n’en ai pointdcmandc les parti¬
cularités ; i! y a cc pendant apparence que
c’eft à la Religion qu’on en doit l’Inftltution.
Je ne par.e ici que de l’uiâgc de EAmérique
Jl Moiüis DïS Saüvaces
fcptcncnônalc > je ne fuis pas allez înftruk
de ce qm fe fait ailleurs *, &c les Aureurs,
qui nous ont par.e des Amériquains Méri¬
dionaux , fe contentent de dire en général
que les hommes fe rendroient infimes s'ils
avoient feuiement couché au métier , ou
bien à ce qui clt affecté aux travaux du
fexe.
* Diodore de Sicile dit des premiets Peu-
pies de la grande Bretagne , qu’ayant ieparé
les épis de leur tige > ils les mettoient ûans
des greniers foütcrrains , d’où ils rctiroiera
chaque jour ia proviljon qui leur éroit nécef-
faire en commençant par les plus vieux , &
qu’ils faifoient leur nourriture de ccs grains
pilés & broyés.
Les Sauvageffcs font dans leurs champs de
ces fortes de greniers foütcrrains , pour y
mettre les Citrouilles, & leurs autres fruits,
qu’elles ne fcauroient autrement garantir de
la rigueur de fhyver. Ce font ce grands
trous en terre , de quatre od cinq pieds de
profondeur, nattes en dedans avec des écor¬
ces , &: couverts de ferre par-deffus. Leurs
fruits s’y confervent parfaitement bien,
fans recevoir aucune atteinte de la gelée, donc
les neiges, qui les couvrent, les garantirent.
Pour ce qui elt du bied , bien loin de l’en-
fevelir , à moins d’un cas de ncccdîté > on
le fait efforer fur de grandes Perches , SC
fur l Auvent, ou veftibuic extérieur de leurs
Cabanes. A Tlonnonrouan , on fait des
greniers d ecorcc en forme de tourelles, iur
des lieux élevés , & on perce les écorcesdc
tous cotes , afin que : air puifîe y jouer &
que le grain ne moiriffe point ; à la F.onde
on
Sic.
» , A 71
on Je tranfporte dans des greniers publics où
on Je Janre juTques à ce qu’on le diltnbuë
d une maniéré proportionnée au befoin de
chaque famille , & au nombre des personnes
qui les compofent. Apres un certain temps ,
on tan fecherlcblcd dans les cabanes fur ies
perches de traverfe , qui environnent les
f^ux » & qui portent fur les poteaux de foû-
tien; la fumée qui s’exhale jour & nuit de
leurs foyers , noircit un peu le grain à la lon¬
gue, mais elle lui ôte toute l’humidité qui
pourraient le «ter. En hyver , quand il eft
bien fcc , on 1 égraine , & on le met dans les
grandes Caiifes decorce, dont j’ai parlé , ÔC
onl y prend a mefure qu’on veut s’en fervir.
Un laïue uniquement à ia fumée, celui qu’on
Manière de préparer la Nourriture*
J a Y apporté ci-deflus une quatrième rai-
lon , pour iouremr Ja conjecture que les Maïs
avon etc connu des Anciens > &c avoit été le
fondement de la nourriture , tout au moins
es I cuples qui ont fait transmigration en
Amérique. Cdt la manière dont le s Anciens
«A« ar0,a î C eu . r , s Blcds pour ,es mettre en
, a laquelle celle de nos Sauvages fe
trouve parfaitement conforme ; & ceft ce
qu il faut que j explique icy .
1 a f â Cn n ^ us connu la pratique auc
cS Anciens ayoïent de torréfier leurs grains
S r ? u . e d ? les mettre en farine. Entre une
infinité de témoignages des Anciens . je me
contente de citer fe vers de VirciJc *
Tome il j. ” jj
* Lib • i« t s£u.d k t». iSj,
74 Moeurs des S a"u V âges
Et torrettparant Flannii & frtttigttt faxo*
Il n'y a aufïî qu’à rappeller ceque j’ai dit
de l’étymologie du nom Ador> qu’on donnoit
au Far , du verbe aduror , pareequ’on le tot-
réfioit avant que de le moudre. § Apollonius
de Rhodes nous donne à entendre combien
cet ufage étoit ancien , par ce qu’il nous ra¬
conte de la douleur des Argonautes , &dcs
Dolioniens, après la mort de Cyzique leur
Roy, Car elle fut fi vive, qu’ils furent plu¬
sieurs jours,fans avoir feulement le courage de
faire moudre leurs Dleds, mais qu’ils foutm-
rent leur vie dans la criltcife , en mangeant
par cy par là , quelques grains , tels qu'ils
etoient, tous crus, &: fans meme les avoir
fair torréfier-
La farine qu’on tiroit de ces grains ainfi
grillés dans les cendres, en étoit beaucoup
plus favoureufe , les grains eux-mêmes
étcienr plus faciles à moudre , & ils fedé-
poüilloient par-là plus aifément de leur fon,
ou de leur première pellicule.
Avant d’avoir l’ufagc des Moulins, ils bn-
foient leurs grains dans des piles, ou des mor¬
tiers de bois , avec des pilons de même ma¬
tière. * Héfiode nous donne la inclure de
la pile , & du pilon des Anciens, & de nos
Sauvages , dans ces paroles. » Coupez-moi
» une pile de trois pieds de haut, & un pilon
» de la longueur de trois coudées, f Pilunine
en fut l’inventeur ; ^ c’eftpour cela qu’il étoit
ff AfoU Khoi. Lib.i.v. 107 ».
» Hifiod- Optra & Dus v. 411. ;
+ Sirvius in Lib. fi. Xirg. tÆ.ntii.
k'Strvius in Lib. IX. ts£ntid Init. Pilumnui pinfendi
frurnenti ufiim invenit; Iode à P-llonbus colitur : abipln
CUaia piluai dicitur,
A M É R I <^ir AINS- • 7Ç
honore des Bergers & des gens oc la campa-
pne, le (quels le Servirent encore long-temps
de cette manière de préparer Jcurs'grains,
après qu’on eut trouvé l’ufagc des Moulins ,
n étant pas en état de faire la dépeniè pour
les faire moudre aux Moulins bannaux. *
Caton met auffi la pile Si le pilon, au nom¬
bre des meubles ruftiques de fon temps.
Les Pifons prirent leurs noms de cette ma¬
nière de piler le bled , f ainfi que plusieurs
autres familles Romaines tirèrent le leur de
différentes efpéces de Plantes frumentacées,
ou de légumes, qui étoient chez eux en ufa-
gc. Tels étoient les Fabiens , les Lentulcs ,
& les Cicérons , qui avoient pris leurs noms,
des fèves , des lentilles & des pois chi¬
ches. • ,
On appclloit auiïi les Boulangers du nom
de Piltores , à Pilo ou Piftit/e. f Pendant les
cinq cens premières années après la fonda¬
tion de Rome,il n’y eut point de Boulan¬
gers publics y Si lorsqu'ils commencèrent à
s’introduire , ils étoient en même temps »
Meüniers, Boulangers Si Cuifiniers.
On nefaifoitdu pain que par délicatcfle,
comme on fait aujourd’hui des pièces de four
Les particuliers lefaifoient chez eux 5 Si c e-
toit-là l’emploi des femmes, comme ce l’elt
au jourd’hui chez la. plupart des Nations par¬
mi le petit peuple. Le vivre commun Si or-
<hnairc , ctoit une eipéce de boiiillie faité
avec de fa farine délayée dans de l’eau, ou du
bouillon, comme le Far.« des Italiens. § Pline
& Valére Maxime nous en rendent deux fore
* Cato de Re Ruft,
t P lin. Lib. 18. C ap.
Lib. 18. cap. iï .
7 6 Moeurs des Satjv a g es
beaux témoignages. li ell évident, du 1 U-
* ne , que les Romains ont vécu long-temps
~ de boliillie,& non pas de pain.f Nos ance-
* très, dit Valérc-Maxime , étoient hatten-
»» tifs à la frugalité 5 qu’ils faifoient un plu^
grand ufage de bouillie que de pain. C cft
ce que Juvénal exprime vivement, à la ma¬
nière , dans la comparaifon qu’il fait des
•Mœurs des Romains de fon temps avec celles
eje leurs Ancêtres, f
Quin (J magnis fratribus horum »
A [crabe & futco redeuntibus , altéra totna >
Amplior , & grandes futnabant pu'tibus olU,
Cette farine délayée dans l’eau pure , étoit
}e fondement de la vie des hommes > & ils ft
paffoient de cela > quand ils n avoient rien de
mieux -, mais quand ils avoient des viandes >
de quelque efpéce qu’elles fuflent > ils les fai¬
foient cuire avec cette bouillie. C étoit ce
qu’on appelloit Pulmentum , ou Pulmcntamm.
Car le Puimcntm n’étoic pas un mets , qu on
fit cuire féparément, & qu’on mangeat en-
fuite avec cette bouillie , laquelle tint lieu de
pam; mais, ou cette boijillie pure, & iim-
ple j ou bien , uncompoiede viandes cuites
préparées dans cette bojiillie meme, a la¬
quelle on a fait fuccéder le potage, lorfque le
pain a été plus commum.
On donna aux Romains le fobriquet de
Pultophages ,ou de mangeurs de bouillie>
à caufe qu ? ils retinrent apparemment plus
long-temps cet ufage que beaucoup d’autres
Nations; car il ne leur étoit pas particulier.
Les Romains donnoient eux-mêmes, leme-
+ l/xlere Maxime Lib. x. cap . 6»
Satjr, 14, v % 16?%
I
Amertq^tains. 17
me fobriquet aux Carthaginois. * Fortunatus-
Licetus, dans une de fes réponfes, que cet
ufage étoit chez les Perfes, chez^ les Cartha¬
ginois > chez les Romains > & meme chez les
Grecs, j“ Car quoique Pline femble dire le
contraire , parlant des Grecs , dans ces paro¬
les. Viaeturque tam puis ignoia Gnci a , quam lta¬
lé polenta , Fortunatus-Licetus l’explique, &
dit , que c’étoit la même chofc fous différons
noms*, Mais que ce terme Puis , étoit auffi
{ )cu ufité en Grèce , que celui d c Polenta en
talie. On pourroit , je crois, l'expliquer
mieux , en difant, que la préparation étoit
effectivement la même, mais la matière étoit
differente.Carce qu’on appclleit Polenta étoit
fait de farine d’orge mondé , & ce qu’on ap-
pelloitP«/j , étoifde Fat ou de froment. Or
Pline, félon cette explication , a eu raifon de
dire, que l’un étoit auffi inconnu à Tltalie ,
que l’autre fëtoit d la Grèce j félon ce que j’ai
déjà dit moi-meme , de la nourriture com¬
mune des uns des autres, les Romains n’u-
fantque du Fles Grecs de farine d'orge.
Cette frugalité des Romains , & des autres
Peuples dans les premiers temps , leur étoit
d’un grand fecours pour l’entretien de leurs
armées. Un foldat portoit fes vivres avec fon
petit bagage. Un petit fac de farine lui fuffi-
foit pour long temps. Il lui coütoit peu de
de préparer fon repas , Sc ce repas étoit bien
peu de dépenfe : les Officiers , & les Géné¬
raux même , fe diltinguoient peu du fimple
fantaflin, pour les aprêts de leur table. Dé
cette maniéré, les troupes croient toujours
fur pied, toujours prêtes à fe tranfporter d’un
D $
* F ortunat Licetus. Pefponf. ai ^uafita,p. 17 * &f e i*
t PUn. Lib f 18. cap.%
7$ Moeurs des Sauvages
lieu à un autre où on vouloir les conduire : SC
ie luxe , 8c la delicatefle , qui fe font intro¬
duites de nos jours parmi les Militaires, ne
ruj'noient point les Etats, par les frais excef-
fifs qu’on clt obligé de faire en provifionsde
bouche , plus qu’en toute forte de munitions
de guerre, & ne faiibient point manquer les
meilleures enrreprifes, lefquellcs demandent
une diligence 8c une promptitude incompa-
lible , ce femble, avec de grands préparatifs.
Enfin cette frugalité fournifiottà la Républi¬
que des hommes forts, robuites, courageux»
capables de fupporter la faim 8c la foif‘, qui
penfoient plus à aller chercher l’ennemi »
quafauver leurs équipages 6c qui, n’étant
pas énervés par la bonne chère , ne faifoient
pas confiner les avantages d’une campagne» 1
à avoir bien fait les honneurs de leur Table»
y faifant fervir ce que l’abondance peut four¬
nir de plus exquis, 8c de plus recherché.
Quoique le pain ne fut pas de l’ufage ordi¬
naire, fon origine elt cependant trcs-ancien-
ne. La première efpéce étoit de ceux qu’on
faifoit cuire fous la cendre, & dont l’Ecritu-
xe-Sainte fait fi fouvent mention. L’autre
étoh de ceux qu’on faifoit cuire dans une rar-
tiére de terre , ou de fer, * car c’eft ce que
les Auteurs entendent par les mots 8C
CUbanus. Ces fortes de pains avoient difrérens
noms qu’on peut voir dans Athénée, 8c dans
Caton, f Ces différens noms pouvoient ve¬
nir des divers lieux où on les taifoir, ou de
différences compofitions qui y entroient.
Car, outre les diverfes efpcces de farines,
qui cnétoient comme la matière principale,
»ru Hirduiwtn in nat, ai Pli», lib. 18 ,
J Aibtn. lib. j.
Americlü AINS. . . 7 jf
on y mcttoit de l’huile > &c de la grame, du
miel , des fruits, de la femence de Naltur-
cc , &c d’anis, du cardame , du pavot > &*C.
La fagamité des Sauvages n’eit autre cho-
fe > que cette forte de bouillie faite de leur
bled d’Inde > torréfié dans les cendres , broyé
dans des Piles de bois à force de bras , patte
dans des fas groflîcremcnt faits, avec de pe¬
tites branches liées enfemble ? bc vanne dans
des écorces * ou dans des paniers plians fait®
de jonc, le ne fçais d’où vient le mot de faga¬
mité , dont les François Canadiens fe fervent
pour fignifier cette bouillie , que les Iroquois
nomment Gnnonura dans leur langue, C elt
peut - être un mot tiré de quelque dta-
ic< 3 e de la langue Algonquine. Qiioiqu U
en foit, il cil reçu en Canada dans le langa¬
ge corrompu entre les François & les jauva-
ges. Les Iroquois , & les Hurons pronon¬
cent Sainouut.
Tous les matins les femmes préparent cette
faeamité , 8c la font bouillir pour 1 entretien,
de la famille. Avant que les Européens leur
euflent apporté des Chaudières de deçà la
Mer elles fe fervoient de vaille aux de terre
à potier qu’elles travailloienr allez propre¬
ment , leur donnant une forme fpérique par
en bas , & fort evafée par le haut ; 8c après les
avoir faits féchct au foleil, elles les laifoienc
cuire à un feulent avec des écorces. Les Na¬
tions errantes n’avoient que des Chaudières
de bois » moins fragiles , 8c dop 1 I e tram porc
écoit plus aifé. Elles y faifoient cuire les
viandes, en jettant dans 1 eau , fucceflive-
ment, plufieurs cailloux ardents ,qui echaut-
foieiu cette eau peu à peu , o£ la railoient
bouillir iuffifamment pour des gens qui
s’accommodent allez de viandes a demi
crues. *
*0 MdrVRS DES S AÜVAGES
La fagaorité étant faite, on la di/tribuë en
autant de petites Chaudières , ou de petits
plats, faits d’ccorce, ou de racine d’arbre,
qu il y a de perfonnes, dans la cabane, lef-
quelles y touchent à toutes les heures mar¬
quées par leur appétit . foit le jour , fort la
nuit. L appétit elt chez eux l’unique horloge
fur laquelle font montées toutes les heures du
repas. On remplit outre cela un grand plat,
qu on peut appeller le plat des 'hôtes , &
qu on fert a routes les perfonnes qui viennent
rendre vi/îte dans la Cabane, /oit qu’elles
/oient étrangères, foit qu’elles /oient du vil¬
lage meme.
* Le R. PereDom Auguftin Calmer, dans
les notes fur la Gencfe, a fort bien obfervé ,
que dans les temps héroïques , les hôtes ne
difoient ordinairement, ni qui ils étoient,
m d °h ils vendent, qu’aprés le repas ; fou-
Ve™ meme on attendoit trois , quatre, ou
meme dix jours, fans s’en informer. C’elt
aufli le dernier compliment que font les A-
menquams, chez qui l'hofpitaiité n’eftpas
moins facréeque dansTantiquité : ôc ce com¬
pliment , quoique muet, elt très- éloquent ;
<x beaucoup plus fenfé que nos révérences,
o£ des quc/tions, qui doivent paroître hors
de propos, par rapport à des gens , qu’on
dit fuppofer lasfatiguez du Voyage Qui*
conque entre chez eux dl bien reçu. A pefne
celui qui arrive , ou qui rend vi/îte cft-il cn-
^3“°"'“' ? n ? n ffer devant lui , fans
& i , U1 t mcm , c man S e <àns façon,
fer P rl . r la b , OUC n C P our déclarer le fu.
jet qu 1 amené. Les Brefiliens , lés Sioux,
& quelques autres Peuples ,*ufent après cela
envers les étrangers de beaucoup de^é/émo!
* # Cmmtmir, Lit./w U Gemfî, ( l la p ,, 4 . Vt }}f
4
Ameriqjj ains. 8r'
nies que j'expliquerai dans te fuite. Il s'en
trouve encore > qui ont 1a coutume de leur
laver les pieds, laquelle étoit fi religieufe-
ment obfervée par les Hébreux.
Lafagamité pure ell une viande bien creu-
fe,&: les Sau vages avouent eux-mêmes, quel¬
le ne fçaucoit les foütenir long temps, s ils
n’avoient pas dequoi i’alfaifonner avec de la
chair , ou du poiflon , qui fervent à la lier *
& à lui donner du corps, & du goût.
Ils ne manqueroient point d’aflaifonne-
ment , aufli fonvent qu’il leur arrive d en
manquer, s’ils içavoient un peu mieux le mé¬
nager. Mais il leur e(t prefque impoiïibie dans
leurs principes d'avoir cet efprit de ménage¬
ment , & de réferve: la coütume reçue, eft
de manger tout, tant qu’ils ont dequoi, duf-
fent-ils crever, comme s’ils ne dévoient ja¬
mais manquer, & de tolérer te faim avec pa¬
tience , & fans fe plaindre , quand ils n’ont
plus rien. . . .. ,
J’avois cru d’abord que c ctott brutalité >
& faute de prévoïance ornais , après avoir
examiné les chofes avec maturité > j’ai com¬
pris qu’ils ne peuvent abfolument enufee d u-
rte autre forte , fans violer toutes leurs loix
de civilité, & de bienféancc. Un particulier ,
pour peu qu’il foit confidérable, s il a tait une
bonne chatfe * ou une bonne pèche , doit *
félon les occafions., faire des diltributions
eux anciens > aux pàrens , & aux amis ,i 8c les
fortes de largefles èpittfeat tout, mais ils n o-
feroient y manquer , & ne pourroient le faire
fans fe rendre infâmes. Il elt des temps, oit
ils font obligez de fournir leurcontigent, cC
de contribuer aux dépenfes publiques du vil¬
lage pour les fsltins > qui font toujours de
grandes confommauons , parce que la plus-
8i Moeurs'des Sauvages
crande partie du village y eft invitée. Utt
îiomme , au nom de qui on a fait feitin >
cft obligé de faire paroi i> 5 c de répondre à
une civilité par une autre civilité fembla-
ble. J’ai déjà parlé des feftins à tout man¬
ger , où Ton ne doit rien laiffer , 6c ci
Ton eit fouvent contraint de mener des
Ombres , &: des Paraiîtes , qui trouvent '
leur bien être à fuivre par tout les An¬
ciens , 6c les confidérables pour atrappeÇ
quelques bons repas, & pour leur fervirdelé-
conds à manger tout ce qu’on leur fert.
Ces fortes de feffns, qui font trés-fre-^
quens , 6c dans lefquels on fc fait un point
d’honneur de 1 abondance & de la profu/îon y
ne permettent certainement pas depenferi
accumuler des provifions pour long-temps.
Au rette, c’cft véritablement l'honneur qui
les fait agir. Je n’en veux point d’autre preu¬
ve que ce que ce même honneur leur fait faire
dans Pextrême néceffité. C’eft dans les temps
dechaffe , où ils font ii fouvent expofes à la,
faim, qu’il n’efè prefque point d’année qu’el¬
le n’en fafTe mourir quelqu’un. Alors, ii une
Cabane de gens affamés en rencontre une au¬
tre , dont les Provifions ne font pas encore
entièrement épuifées, ceux-ci partagent avec
les nouveaux venus le peu qui leur rcite, fans
attendre qu’on le leur demande , quoiqu’ils
demeurent expofez par-là au même danger
de périt}, où fe trouvoient ceux qu’ils aident
à leurs dépens avec tant d’humanité & de
grandeur d’aine. En Europe , nous trouve¬
rions peu de difpofîtion dans des cas pareils*
à une libéralité fi noble &c û magnifique.
La néceffité où ils fe trouvent bien tôt ré¬
duits par ces fortes de profufions, les oblige
4 manger de tout, fans difeerneaaent &£ à
Amer i^atn<?. 8$
trouver tout bon. Comme dans leur abon¬
dance , ils ne donnent pas le tems à la viande
de fe mortifier , qu'ils la mettent dans leur
chaudière encore route vivante , ou qu ils la
font rôtir dans de petites broches de bois ,
qu’ils enfoncenc dans la terre par un bout,
& qu’ils ont foin de tourner quand elle eft
cuite d’un côte , pour la faire cuire de l’au¬
tre; ils ne fe font point aufli un fcrupulede
la manger puante & prefque pourrie > quand
ils n’en ont point d’autre. Iis n’écument ja¬
mais leur chaudiére,de peur de rien per¬
dre. Ils y mettent cuire les grenouilles entier
res , & les avalent fans horreur. Ils font fé-
cher les intcfhns des Chevreuils fans les vui-
der » y trouvent en les mangeant le meme
goût que nous trouvons à ceux des Bécafïcs :
Ils boivent l’huiie d’Ours > de Loup- matin *
d* Anguille > &c. fans s’embarraffer fi ces
huiles font rances & infectes. Le fuit des
Chandelles dt pour eux un vrai ragoût. Ils
n’ont point encore abandonné les glands ,
qui ont rendu les forêts de Dodone ii célé¬
brés , ils les font feulement bouillir dans
pluficurs eaux pour ôter leur amertume. Ils
amaflent avec foin le fruit des Hêtres & les
font affoler. Ils mangent avec piaifir des
pommes de terre > divèrfes racines infipides >
& toutes fortes de fruits fauvages & amers
ils ne leur donnent point le rems de meurix
éc de croître , de peur que d’autres ne les
préviennent & ne les enlèvent. Four mieux
dépouiller un arbre, ils le çpupent par le
pied , fans fe mettre en peine des avantages
qu’ils pourroîent en retirer les années fur-
vantes. Les Algonquins &C ceux qui ne fé-
ment point étant encore plus miférables *
font forcez de manggr quelquefois une ep
T7
84 Moeurs des Sauvages
péce de moufle, qu’on apelle tripc-de-rc»
che , la tunique intérieure , ou fécondé écor¬
ce, ôc les bourgeons des arbres. C’efl pour
cela que les Iroquois ne donnent point -d'au¬
tre nom aux Algonquins que celui de Ron«
tal^s , c’dt-à-dire, les mangeurs d artres. *Le
Pere du Tertre dit des Caraïbes, qu’ils man¬
gent fouvent de la terre toute pure vce qu’il
attribue à leur humeur fombrc Sc mélancoli¬
que , laquelle produit dans les levains de
l’cltomach une affeétion déréglée , fembla-
ble à celle des perfonnes du fexe qu’on voit
dans certaines maladies, manger avec plaifit
de la craye & du charbon.
Les Sauvages qui ont du bled , le ména¬
gent un peu mieux que les viandes, & ce
qu’ils regardent comme tenant lieu d’aflai-
fonnement; ils font en forte d’en avoir leur
provifion annuelle, & meme au-delà s’ils
peuvent. Quand le refte leur manque , ils
mettent ce bled à toutes les fauces afin de
'varier, & de corriger par différentes prépa¬
rations ce que cette nourriture légère pour-
roit avoir de fade & de dégoûtant.
fcorfque le bled d’Inde eft encore tendre
& prefque en lait, on le fart un peu rifloler
fans Je féparer de fonépy $ il eft alors trés-
agreable au goût. On fait aufli une provi¬
sion de ce bled tendre en cette manière. Apres
i avoir fait bouillir dans fon calice , on ôte
les fcüillcs qui i enveloppent, & on le fait
ï n t° rr éfier; alors on l’égraine, on le
fait fccher au Soleil fur des ccorccs , & on le
garde pour les meilleures occafions. Car de
cette forte il eft plus délicat , & fait la plus
excellente fagamité. Il y en a une efpéce
qu Us font pourrir dans les marais, pour le
* Dti Ttrtr *> Ui ti des AmiUer, Traité 7< çkap x u
A M Î R I A T N 5.
fendre puant.Ils aiment celui-là avec palfion,
& lorfqu’ils le retirent de l’eau , ou plutôt
delà boue, on leur voit lécher 6c favourcr
avec plaifir cctrceau qui en découle , 6c dont
l’odeur elt infupportablc. Les Sauvagcfles
ont une manière de le leiliver, c’eft-à- dire ,
de le faire cuire avec des cendres , qui en re¬
lèvent le goût. Elles ne broient point celui-
ci dans les piles -, mais apres l’avoir bien la¬
ve , 6c l’avoir amolli dans Teau bouillante ,
elles brifent chaque grain entre deux pierres,
ou les mettent eu ire tous entiers dans la chau¬
dière. Je n’ai point allez étudie les régies de
leur cuifîne pour donner un détail exadt de
toutes leurs iauces, aufquelics je ne touchois
pas volontiers. La manière dont leur bled
me paroilîoit plus fupportable, c’étoir de le
manger auffi-totaprésque les grains rôtis ont
etc retirez des cendresjil prend un petit goût
de brûle , qui me paroît allez bon. Ils en ont
fur* tout uneefoécc particulière qu’ils non>-
ment Ogarria , ce que nous apellons Blé Fieu -
ri , parce que dés qn’il a fenri la chaleur, il
éclate , <Se s’épanoiiit comme une fleur. Ce¬
lui-là pafle tous les autres en faveur. Les
François l’aiment beaucoup , ôe les Sauva¬
ges ne manquent pas d’en faire un régal aux
perfonnes qui les vi/ïtcnt , 6c qu’elles veu¬
lent difhnguer.
Elles font quelquefois du pain de leur bled
d’Inde. Je dis quelquefois, 6e par délicate fle,
car elles ne fçauroient en faire un ufage ordi¬
naire , leurs champs ne leur fourni (Tant pas
allez à proportion de leur travail, pour four¬
nir à la depenfe 6c à la confommauon que le
pain emporte. Rien n’efl plus pefant 6c plus
m lipide : c’cff une maffe de leur farine, pé¬
trie mal proprement, fans levain 6c fans feh
S 6 M OETT RS D P. S S AV V A G PS
Elles Tcnveloppent de feuilles de bled din¬
de » & le font cuire fous U cendre, ou le font
bouillir dans : la chaudière. Elles y mettent
fb îvent de l’huile, de la graiffe, des feves ,
& des fruits. Il eit encore plus dei.igreab.e
de cette manière y mais pour la bouche d ua%\
Sauvage celt un régal & "un mets délicat.
Ce pain n’elt point de conf rvc > & n’cft
- guère bon qu’à être mange chaud en lortant
du four. J’ai vü en Italie une efpéce^de pain
prefque entièrement femblable , qu'on vend
au petit peuple. Celt une mafle de farine
fort preffee , détrempée dans ic fafran qui la
tend fort jaunâtre* Ôt cuite avec des aman¬
des ou des pralines. Je ne fai pas regardée
d’aflez prés pour en fçavoir la compofîrion
au jafte y mais je croirois quhl faut avoir l’e.
fiomach bon pour la digérer aufft bien qu’u¬
ne autre efpéce de pain peu différent qu’on
fait enGafcogne&enBearn, lequeleftconv
pofé de cette farine de bled d’Inde , ou de pe¬
tit mil, bien bluttée > '& quen langage dü
païs on nomme crucbidt»
Sifame . ,
* L’Auteur de la nouvelle Hifloire de Vir¬
ginie dit, que les Indiens de ce païs-là 5 font
du pain de la femencedes Tournefob, qu’ils
font venir dans leurs .champs. Je n’ai point
v.u-que les nôtres en fiffent cet ufage. Les
Sauvagcfles n’en f ment que très- peu, & el¬
les en font de l’huile pour fe graiffer, auflS*
bien que de certaines petites noix amères»
& de quelques autres fruits ou plantes. Je
crois néanmoinsce qu’il en rapporte y car il f
a toute apparence que le grand Tournefoi»
* (U UFir&init; Lfr, çh*
A M E R I Q^tr AINS, tj
connu des Botanilles fous le nom de Helioiro-
p:um magnum , * elt le Séfame , dont les
Anciens Egyptiens; & les premiers Peuples
faifoient du pain, & de l’huile..
£ ■
Folle- Avoine*
Quelques Nations dans rAmérique Sep=-
tcnirionale tirent leur fubfiitance d’une forte
de grain que la nature produit d'elle- même >
on le nomme la F oH^ \Avowt , dont les Fran¬
çois ont tranfporté le nom à quelqucs-une&
de ces Nations. C’dt une plante marécageu-
fc y qui approche afTez de l’Avoine , mais qui
eft mieux nourrie. Les Sauvages vont la cher¬
cher dans leurs canots, au rems de fa maturi¬
té. Ils ne font que fccoiier les épys *, lefqucls
s’égrainent facilement y de forte que leurs
Canots font bien-tôt remplis, & leurs provi¬
ens bien-tôt faites , fans qu’ils foient oblif
gez de labourer ni de femer.
Racines*
Ce n’efl pas feulement des Plantes frumerN
taepesque les hommes ont euTindultrie dé¬
lirer des farines, & de faire du pain pour leur
nourriture. L’antiquité nous fournit plufïcurs
exemples de divcrfes racines qui fervoierit à
cct ufage, *£elle étoit la racine bulbcufe de
l’Afphodêle , la racine nommée çkira , dont
il eft parlé^n^ f Céfar , & dont ce grand
homme > peu de temps avant la célébré jour¬
née de Kiajjfalje , fe fer vit pour nourrir fon
armée, a qui l’L pire ne fournifïbit pasd’arte3*.
* Au/H'uarli Auclor apudjoin, Stobtum* in Km* adtjs£>
3. Lib. S. Thtophr .
t C*f*r <U btUo Civiii . Lib,
-
85 Moeu rS des S a v v ag es
grands fecours de vivres. Telle étoit la plante
du papier > fi cclcbre chez les Egyptiens, &
donc nous aurons occalion de parier plus en
détail dans la faite. Telle croît encore dans
ces derniers temps celle , que le petit peuple
de quelqu’une de nos Provinces 5 fçut em-
ploïer utilement après l’hyver de 1709 * pour
fe garantir des dernières extrémitez , où 1 au¬
raient jecté la famine St la difecte.
Il y a dans les Indes Occidentales diverfes
racines dont on fe fert, non-feulement pour
les cas de néceflité, mais encore dans l’ufage
commun & ordinaire. La plus célèbre elt cel¬
le du Manioc^ ou Mandio , laquelle elt la même
que celle qui eft appelée Tuca dans les pre¬
mières Relations, tk dans celles des Auteurs
Efôaghols. Cette Plante cfi: une efpeced’ar-
bufli , dont le bois elt fort tortu , & fort ten¬
dre j fes Quilles font étroites > ferrées, un
peu longuettes comme celles du chanvre ;
elles ne viennent pas toutes en même temps*
mais à mefure que la Plante croit, celles
d’en-bas tombent, Si celles d’en-haut pouf¬
fent *> de forte que Parbufte c(l tou puis vccd.
A la £hûte de chaque ftiiille il le forme un
noeud de la geofleur d’une fève. Ses racines
font femblabies à celles des carottes, lefquel-
les deviennent plus ou moins grofles., félon
la qualité du terroir, de les foins qu’on leur
donne. Il leur faut prés d’un an pour venir à
une parfaite maturité. Ce n’elt pas'qn elles ne
pùifTent feconferver plus long temps danrla
terre v mais elles fe reniplifKnt d’une trop
grande abondance de fuc , qui perdant de fa
con fi fiance, les rend trop aqueufes. Il y en a
de fix ou de fept fortes , qu’on distingue par
les différentes couleurs de feuilles » & des
écorces.
A M ER IQJtT A IN S. S<?
Comme c'eft de la faune feulement que
Jeshabitans du pays rirent leur fubiiitance ,
il faut connoîrre ces differentes efptces, dont
les unes étant meilleures que les aurres don¬
nent aufïi de meilleure farine de meil¬
leur pajn.^Le Manioc violet a une écorce aflez
épaifle d’un violet fort obfcur ; mais le de¬
dans en eft blanc comme neige. Celui ci fe
conferve plus long-temps enterre* & fait le
pain de meilleur goût. Le Manioc gris a l’é-
Corce du bois & de la racine grife mais il eft
fort inégal i quelquefois il 'rapporte beau¬
coup , & quelquefois très-peu * le pain en eft
payable. Le Manioc^verd , ainfï nommé à
caufe de la verdure de fes feuilles , n’cft pas
plus de dix mois à venir à maturité , mais il
fe conferve peu en terre : le pain en eft fort
bon. Le blanc a l’écorce du bois blanchâtre ,
il eft plutôt meur que toutes les autres cfpé-
ces -, mais fes racines fe réfolvem toutes en
eau ; de forte que quoique la farine foit d’u¬
ne fore belle couleur d’or, 8 c d’un fort bon
goût, étant de peu de profit > il eft aufli de
peu d’ufâge , 8 c il n’y a guércs que ceux
dont les provifions font courtes, quiayent
foin d’en planter pour en avoir bien-tôr. Il y
en a uneautreefpéce qui ne différé guércs du
blanc pour fa forme ; elle eft rare dans les
Iflcs, 8 c communedans la grande terre : elle
fe mange crue , rôtie , bouillie , ou de quel¬
que autre façon que l’on veut fans en expri¬
mer le fuc, ce qu’on n’oferoit faire des au¬
tres efpéces de Manioc , leur fuc étant un ve¬
nin des plus préfens, 8 c des plus mortels.
Il eft bien fingulier qu’une racine aufïi ex¬
cellente, foit pourtant fi dangereufe , & ait
des effets aufli funeftes. Car il eft certain
que le quart d’un verre de ce fuc feroit mou-*
Moeurs dis Sauvages
'nr lin homme dans un quart-d hcurp , n on
n’y apportoit un prompt remede. Les Indiens
l’éprouvent fouvent,fe faifant mourir volon»
tairement avec cette liqueur, comme les Sa.ii-
vages Septentrionnaux en prenant de la ci- '
gué. Au commencenremcnt de lacopquêce
des Efpagnols * , ccs pauvres malheureux ne
pouvant fouffrir le joug de cette fervitude,
s’invitoient les uns les autres à lé faire mou-
tir par compagnie , & on en voyou dés trou¬
pes de cinquante, qui s’empoifonnoient avec
le fuc d r Yuca* Le Pere du Terre t croit que
w tout ce qu’il y a de malin dans ce fuc, &
* 6c même dans toute la racine , ne vient que
» d’une abondance de nourriture dont l’eftcv
» mach n’efl pas capable y car quoiqu'il foiï
» mortel en effet, il opère neanmoins d’une
» manière toute différente des autres poi-
» fons, qui caufent des ardeurs érranges, s’tfs
» font chauds , ou des affou pi démens s’ils
» font froids-, ce qu’on ne remarque point dit
** tout en ceux qui ont pris de ce Aie * ou
«mangé de cette racine -, mais feulement
» unerépletion d’eftomach qui les fuffoque,
« &c qui les fait mourir. De plus, on ne trou-
«ve aucune des parues nobles des animaux
«qui en font morts , endommagez > mais
« feulement leur effomach enflé *, de forte
que ce Pere prétend qu’il arrive pour lors la
même chofe qu’on a vu arriver après une fa-*
mine, à ceux qui crevent pour avoir trop
mangé de bled nouveau ; ou bien aux chc- .
vaux,qui boivent après s’être trop remplis
de froment , qu’on ne foupçonnera point
d’être vénimeux.
♦ Géniales d'Oviedo , Hiftor, Ge». lïb. 7. cap. 1.
t D*Tertre, Hift. naiirtUc des Antilles > Trw 7. cb, t*
f ♦ *4»
AmîRI QJJ A T N S. *>y
TI y n apparence que ce qu’il y a de nuifible
dans cette racine, c’clt fon phlegme*. En
effet> ce même fuc fi dangereux & fi morrel ,
après qu’on l’a bien fait bouillir , devient
une liqueur douce , miellée , & fort bonne à
boire -, le feu en ayanr corrigé la crudité > ou
ayant fait évaporez ce qu’il y avoir de trop
aqueux j\ Les indiens font de ce fuc tout pur,
des bifeuits d’un goût très-fin & très-relevé,
en le faifant épaitfir au foleil , ou bien au
feu , qui en confumc toute laférofité. Ils fonr
suffi de la racine de Manioc féchée , des
boi/fons fort bonnes , 6c qui font d’excellens
reftaurans pour les malades. Oviedo dit § >
qu'ils en font de bons bouillons, mais que
lorfque la liqueur commence à fe refroidir,
ils ceflent d’en boire. La raifon qu’ils en ap¬
portent , c’efl: que quoiqu’elle ne foit pas
mortelle à caufe de la première cuiffon , die
cil néanmoins indigelte lorfqu’elle eltfroi-
de ,& ne fe cuit pas aiféraent dans l’eflo-
mach. Les Sauvages Tapüias , 6c quelques
autres du Continent, auffi bien que les ani¬
maux > mangent le Manioc de l’efpcce la plus
dangereufe , tout crû 6c fans aucune prépa¬
ration. ^11 faut néanmoins qu’ils s’y faffent
peu à peu , 6c qu’ils y foient accoutumez de
bonne heure, fans quoi il leur nuiroit com¬
me aux autres a .
Mais quelle que foit la nature de ce fuc,
comme il a en effet toute la force du poïfou
le plus violent , le Pere du Tertre fuggere
trois remedes pour lui fervir d’antidotes. Ces
remèdes font, de boire de l’huiic d’ohve avec
de l’eau tiède : ou bien quantité de fuc d’A-
* Thevtt Cofm. Vniv. Liv i*. ch. tt. p. 9S0.
•f De Ltet lad. Occid.Lib . i>. cap. iq. £ Dviidâ
f los* eu. 1 Du Tort" U* cit ,
Moeurs des Sa uv a g es
nanas, avec quelques gouttes de jus cle ci¬
tron: ou enfin> de prendre le fuc de l’herbe
aux couleuvres, dont tous les arbres deccs
pays-IA font revêtus, & qui elt un fbuverain
contre-poifon , dont on peut ufer contre tou¬
tes fortes de venins.
Pour féparer de la racine ce fuc vitieux &
nuifible , les Sauvageflcs , félon l’ancien ufa-
ge , la ratifient d’abord , & la dépouillent de
fun écorce *, elles Ÿègiâgtnt en fui te à force de
bras, fur une râpe faite de plufieurs petites
pierres pointues &raboteufes, qui fc trou*
vent fur leurs rivages, & qui font enchaflêes
dans une planche d’un pied 6c de mi de long,
fur fept ou huit pouces de large. Une extré¬
mité de la râpe appuyé controleur eftomach,
& l’aurre fe termine dans un vaiffeau propre
à recevoir la rapure de ces racines, qu’elles
ramafTent après cela dans des couloirs tiffus
de jonc fk de lataniers, lefquels érant mis
fous une prefTe,ou fufpendus dune branche
d’arbre par un bout ,avec une groffe pierre
qui y fert de poids, & qui eft attachée d l’au¬
tre bout, tout le fuc s’en exprime fi bien,
qu’il ne refte plus qu’une farine féche , raf-
fembiée en grumeaux, & blanche comme la
neige.
Caffave.
Cette farine ayant été bien bluttée , &
paffée par une efpéce de tamis > qu’on ap-
{ >elle Hibichet en leur Langue, elles en font
eur pain de caflave en cette manière. Elles
ont un vaifleau de terre comme une platine,
qu’elles mettent fur le feu , enforte nean¬
moins que la flame n’y touche pas: lorfqu’ii
eft bien échauffé, elles le couvrent de i'épaïf-
feur de deux doigts, ou environ, de cette fa«
Amerto^uainj.
rine bien féche, & qui n’cft détrempée d'au¬
cune liqueur ; la chaleur la pénétre bicn-tôr ,
& la lie, 6 c quand elle eft cuite d’un côte, el¬
les la tournent de l’autre avec de petite: plan¬
ches qui fervent à cer effet *, & la caffave fe
trouve faite prefque en auffi peu de temps »
qu’il en faut pour cuire une aumeiette.
Le pain de Caffave elt un bon aliment, &C
d’un goût trés-favoureux ; quelques-uns le
préfèrent au pain de froment ; mais pour le
manger bon, il faut le manger frais d’un jour
ou deux j il feconferve néanmoins trés-long»
tems, fur-tout quand on l’a fait fccher pen¬
dant queîquetemps au Soleil. On lui donne
aufli une telle préparation , qu’il devient
comme une efpéccde.bifcuit,dont les Euro¬
péens qui trafiquent dans ces quartiers, font
leurs provifions pour leurs voyages de long
cours. Le pain commun efl de l’épaiffeuc
d’un demi-domt > on en fait de plus mince,
qui a encore plus de délicateffc.
Les Sauvagcffcs font auffi de cette farine
de Manioc, de même que de celle du Bled
d’Inde, une forre de bouillie , dans laquelle
elles font cuire leurs viandes. On la nomme
Minant au BrcfiJ > 6 c c’clt lamêmcchofe que
la Sagamité ces Amériquains Septentrio¬
naux.* L’une & l’autre farine c(l d’un goût
favoureux , & n’a rien de fade , comme J’eft
la nôtre en forçant des moulins. Les Indiens
les mangent fouvent toutes lèches, fans mé¬
lange , ôc fans autre préparation. ?
Outre la racine de Manioc , & le bled
d’Inde , l’Amérique Méridionale fournit en*
core un nouveau fccours à fes Habitans dans
les Patates , lefquelles peuvent tenir lieu de
pain, &c font une fi excellente nourriture,,
qu’on a obfervé, que ceux qui en ufent, font
54 M oî tr n $ b é s' 5 a tr v a g ï s
ordinairement gras, & d’une famé vermeil-
Je } Avantage qui dévroit leur taire donner U
préférence fur la farine de Manioc , laquelle
étant trop deflicative > ne donne jamais ni em¬
bonpoint , ni coloris.
Patates , oh Vitates.
Ta Patate c(t une racine bulbeufc , qui
f touffe des tiges rampantes, chargées de feiiil-
es molaffes , d’un verd fort obfcur, 6e peu
différentes de celles des épinars. Il y en a de
différentes efpéces, qu’on diihngue par les
couleurs des racines \ car il y en a de vertes>
de blanches, de rouges, d’orangées, de mar¬
brées , &c. Elles font toutes bonnes. On les
fait cuire fous la cendre, ou bien dans un
pot, au fonds duquel on met tant foit peu
d*eau pour les empêcher de brûler ,& qu’ona
foin de bien couvrir. En cuifant elles devien¬
nent molles comme les châtaignes, & ont
prefque le même goût *, mais elles font beau¬
coup meilleures, ne chargent point iefto»
anach , 6c ne font point venteufes, comme la
piûparr des autres Racines& en particulier
les groffes Raves du Limofin , auxquelles on
pourroit les comparer. Pour leur relever le
goût, les Européens leur font une fauce com-
pofée de jus de citron, d’huile d'olive , 6c de
piment, ou de poivre long.
Les autres vivres dont uienc les Peuples de
I*Amérique Méridionale , ne font point (i
nourriffans , ni fi fubftantiels que ceux des
Amériquains Septentrionaux , lefquels ont
de toutes fortes d’animaux que le Païs 6c la
chaiTe leurs fournifferit. Ceux-là vivent plus
de poiffon que de chair ; ils n’ofent pas meme
en manger de toute cfpéce : la Tortue en par*
Ameriq^i/ains.
ticulier, leur eft aufli défendue cjü’elle l’étoit
anciennement aux Troglodytes. Ils ne man¬
gent pas non plus de chair de Pourceau , ni
de celle de Lamemin. Ce qu'ils trou¬
vent plus facilement, 8c dont ils fe conten¬
tent auffi plus aifément, ce font des Crabes
& diverfes fortes de coquillages qu’ils man¬
gent à la Vifntniadei c’eft-à-dire , dans une
fauce de jus decitron, 6c de piment, laquelle
ils font ordinairement fi piquante , que les
Européens , qui n’aiment pas les ragoûts lî
épicés, ne fcauroienc abfolument s’accom¬
moder de la manière dont ils la préparent.
Mais fï les Amcriquains Septentrionaux ont
fur eux l’avantage des viandes , ceux-ci 1 em¬
portent par la qualité, 6c la quantité des lé¬
gumes , 8c des fruits, que la terre leur pro¬
duit en abondance > ou d’elle- même , ou avec
très-peu de foin 8c de culture \ de forte qu’ils
trouvent par tout de quoi vivre, & ne font pas
fi fou vent expofés à mourir de faim que les
autres.
Le Manioc vient mieux de bouture que de
graine. Les graines ne produifent que des
racines féches & maigres. La coûtume eft
donc de prendre dw bois de fa tige , qu’on
coupe de la longueur d’un pied ou environ ,
6c qu’on plante de deux manières, ta pre¬
mière demande plus de façon , 6c produit
aufîi de plus belles racines. Après avoir brûlé
les herbes du champ 8c avoir difpofc la terre
par mottes , on met dans ces terres relevées >
trois de ces bâtons couchés en triangle , qu’on
a foin de couvrir.Cela s’apelle planter à lafoffe .
La fécondé méthode eft plus facile, mais d’un
moindre profit. Il fuffitdcnfonccr en terre,de
diltance en diftance,ces bâtons ce bois de Ma-
ruoc, obfçrvant de meure les nœuds en haut >
'Moeurs des Sauva6fs
ce qui s’appelle planter en piquet. On a foin
de farcie r la terre > & d’entretenir les champs
propres, jufquesà ce que le Manioc foitallez
fort pour prendre le deflus, &c n’être pas fuf-
foquépar les mauvaifcs herbes. Cette Plan¬
te ainfi cultivée a une fi grande fécondité,
qu’un apent de terre qui en elt femé , nour¬
rit plus de perfonnes que fix autres, arpensen-
femencés du meilleur froment.
La Patate veut être dans une terre légère,
modérément humide , &c un peu remuée.
On y fait des trous de demi pied de profon¬
deur , le plus prés qu’il fe peut, & on y inet
deux ou trois brins de fon bois , ou de fes
tiges rampantes , qu’on couvre de terre. Ces
tiges ayant repris, en jettent de nouvelles en
fi grande quantité , qu’elles couvrent tout le
champ où on les a plantées. Il s’y forme au
pied » ou dans chaque trou , cinq ou fix raci¬
nes de figure différente, dont quelques-unes
font groffes comme la tête.
Plufieurs Nations Sauvages font du pain
de purs fruits féchés SC réduits en farine.
Ce pain cft fort dur, mais alfez favoureux.
Celles du Nord qui vivent la plus grande
partie du temps de leur pêche , & qui ne fé-
ment point , font aufli du pain de poiifon
feché & boticanné au foleil. Elles lebrifent
dans des piles & ie reduifent en farine com¬
me on fait le bled.
Soins des Champs .
Les Sauvages ont grand foin de leurs
champs, & y fement outre cela diverfes for¬
tes de légumes, & des fruits. Ce qu’il y a de
fingulier, c’cft que les Caraïbes obfervent ios
temps de Ja Lune pour faire leurs femence?>
preuve
A M E R ! QJ7 A T V S. «7
preuve encore.fenfible de l’Antiquité de l’er¬
reur ou de l’opinion que la Lune y fait quel¬
que chofe. Le foin deschamps eft pour elles
un travail fort rude , f, l’on conlidcre Je peu
de fecours qu’elles ont , n’ayant que de
nichantes houes de bois pour remuer la
terre.
Tout ce qu’elles fémentou plantent , de¬
mande de Jaculture. Le bled d’Inde en deman¬
de encore plus que le relie ; de manière qu’il
difparoitron entièrement d’une Terre , fion
n en prcnoit le même foin que du froment.
Amfï-quand Hérodote dit de cette efpéce de
millet , qui. vient aux Indes , & que je crois
être le Mais, que la terre le produit d’elle-
meme , il y a apparence que cet Auteur a
etc trompe en ce point ; car je fuis perfuadé
qu il ne pourrait croître ainfi fans dégénérer ,
comme il arrive d’ordinaire à ces fortes de
Plantes qui demandant de la culture déperif-
fent lorfqu’on n’en prend plus de foin. En
citer je ne crois pas qu’on voye nulle parc en
Amérique du Maïs qui y croiffe de lui-même.
Il ne paroit pas même dans les endroits où il
a etc autrefois cultivé.
Tranfport des Villages*
Comme les Sauvages ne fument point leurs
terres, &r ne les laiflenc pas même repofer ,
elles s epuifcnt bientôt & s’énervent *, ce qui
Jes met dans la néceifité derranfporter ailleurs
leurs \ îiiages > & de faire de nouveaux
champs dans des terres neuves. Ils font enco¬
re réduits à cette nécefïité , au moins dans
1 Amérique Septentrionale , & dans les Pais
froids> par une autre raifon plus prenante ;
Tome ni. r £ *
9 Htrod • lib, 3 », 109
■
<*? Moeurs des Sauva g es
car comme il faut que cous les jours les fem¬
mes portent à leurs cabanes le bois de chaut.
gS^ïus leur Village relie dans un meme
endroit, plus le bois s’éloigne ; de forte qu a.
prés un certain nombee d’annees , elles ne
peuvent plus tenir au travail de charroyer de
fi loin le bois fur leurs épaules.
Ceux qui font au voilînage des Villes Fran¬
çois dans la nouvelle France , ont vouu
parer à cet inconvénient, & fc font mis de¬
puis quelque temps en pofleffion d avoir des
chevaux pour conduire à la cabane leur bois
en traîneaux pendant l’Hyver,& fur le dos des
mêmeschavaux pendant l’Eté.Les jeunes gens
ravis d’avoir des chevaux à mener prennent
volontiers cette peine , & les femmes dé¬
chargées par ce moyen d un fardeau tres-one-
teux n’en ont pas moins de plaifîr qu eux >
mais ils font tombés dans un autre inconvé¬
nient i car ces chevaux, qui font en grand
nombre , fe répandant par troupe dans
leurs champs de bled d Inde , ou il n y
point de hayes & de clôture pour les arrêter ,
les défolent entièrement, fans qu on puilie y
porter remède. Car n’étant pas en état d
nourrir dans des écuries , tout ce qu on peu
faire c’efl de les enfermer dans de ^mauvai
parcs , que ces chevaux franchtiTcnt aile
nient -, fou que ne trouvant pas aflez de nour¬
riture dans ces enclos, ils foient portes d eux-
mêmes à en aller chercher ailleurs dans les
bleds d’Inde , qui les affriandent plus quel a-
voine -, fou que les enfans , qui font fans ec i
occupés à les animer pour les faire battre, les
pteflent, ôc les forcent de fauter par-deltus
leurs barrières. .
Us prennent leurs mefures de bonne heure
pour ces fortes de tranfports -, & font en (orte
que leurs vieux champs puiffem leur l« vl
t A m m o^ir a i n s, 99
fiîfqucs à ce que les nouveaux /oient en état
de pourvoir à leur fubfillance f de manière
qu'ils puj/Tent les abandonner fans en fouffrir.
Quelques années donc avant de quitter leur
Village , ils vont marquer la place des nou¬
veaux champs dans les bois ; ils s’y tranfpoc-
tenr pour cet effet durant Thyver , Sc y dref-
fent de petites cabanes pour leur hyverne-
menr. Ils trouvent à cela un double *avanta-
ge*, car ils défrichent leurs champs en cou¬
pant les mêmes arbres dont ils ont befoin pour
ie chauffer , & qui étant aux portes de leur
cabanage , leur épargnent la peine d'un long
transport. Ce font les hommes par toute l'A¬
mérique qui font chargés de marquer les
champs, & d’en abattre les gros arbres. Ce
font eux auflï, qui en tout temps font obli¬
gés de couper les gros bois, dont les femmes
nefçauroientvenir i bout, en forte quelles
n’ont jamais que la peine de le débiter par
éclats ,& de le voiturer.
Ils. n’a voient anciennement que des hache*
de pierre, fefquellcs netoientpas fuffifantes
pour couper les arbres d'une certaine grof-
îèur *, ou qui neTeuffent fait qu’en leur don¬
nant beaucoup de peine. Les Européens
leur en ont apporté de fer bien acéré , & leur
ont donné l'exemple d’abbattre le bois, de le
fendre, & de le icier. Ils n’en ont pas beau¬
coup profité néanmoins , & ils fe font arrêtés
à leur ancienne méthode , qui efl de cerner
les arbres , de les dépouiller de leur écorce
pour les faire mourir, &: de les laiffer fécher
fur pied. Quand ils font fccs > ils les abbat-
tent en appliquant le feu au bas du tronc ,
& les minant peu à peu avec des petits tifons,
qu’ils ont foin d’entretenir, & de rappro¬
cher. Ils les coupent par billes de la même
100 MôïüRJ DSS S AU VA G E *
manicte , lorfqu’ils font renverfes en P^çant
de femblables tifons de diltancc en diftance
fur le corps de l'arbre. Pour ce qui eft des
fouches, qui relient en terre » ils les laiffent
pourrir à la longue > de les arrachent enluite
facilement. , . . ^
Ces haches de pierre dont je viens de par-
lcr, font d’ufage dans toute 1 Amérique de
temps immémorial*, elles font faites d une ei-
péce de caillou for t dur & peu caflant,elles de-
mandentbeaucop de préparation pour les met¬
tre en état de fervice La manière de les pré-
parer eft de les aiguifer en les frottant fur un
grez , &C de leur donner à force de temps oc
de travail, la figure à peu prés de nos haches,
ou d’un coin à fendre le bois. Souvent la vie
d’un Sauvage n’y fuffit pas > d’où vient qu un
pareil meuble , fût-il encore brute & impar¬
fait , eft un pcétieux héritage pour les enfans.
La pierre perfectionnée, c’eît un autre em¬
barras , pour l’emmancher : Il faut choinr un
jeune arbre , 8r en faire un manche fans le
couper > on le fend par un bout, on y infère
la pierre, l’arbre croît, la ferre, &
re tellement dans Ion tronc, qu il eft difficile
Sc rare de l’arracher. Il fe trouve encore en
France dans les cabinets des Curieux des
pierres femblables qu’onnommeC<r«#i«»«.
ou Pierres de foudre , qui ont été trouvées
dans le Royaume , en des endroits dont les
pierres ordinaires font d’une nature toute
différente. Ces pierres font encore une preu¬
ve que les premiers liabitans des Gaules en
faifoient un ufage femblable à celui qu’en
font aujourd’hui les Amériquains , qui
n’avant point ou prefque point de commerce
avec les Européens , font obligés de s’en tenir
à leurs anciennes pratiques. Les Sauvages ont
A M ER1 Q^tr A I N 5. 1&Ï
au/Iî des efpeees de couteaux de même matiè¬
re que leurs hache*, qui ne doivent pas être
dîfférens de ceux dont fe fervoient les Juifs
pour leur Circoncifion, 5: de ceux qui.étoient
en ufage chez les Gentils pour les Prêtres de
Cybéle.
On doit remarquer par rapport à ces trans¬
ports de Villages des Sauvages , 6c à la néqgfi-
fité où ils fe trouvoient de changer fouvent
de terrain, que cette néceiTité ayant été c-
gale dans les premiers temps , éc peut-être
encore plus grande , eu égard à la difette > 8c
au peu d’induftnedelapiûpart des Nations,
on en doit conclure , que les Villes des pre¬
miers Peuples ctoient auiîi ambulantes que
ces Peuples mêmes. Et que celles qui dans la
fuite ont été fixes quand on a bâti d’une ma¬
nière plus folide’ > & que Part a fuppléé au be-
foin des hommes , n’ont pas toutes été les
premières du même nom, ni des mêmes Peu¬
ples qui les ont fondées. Ce principe peut
fervir à éclaircir les doutes qui peuvent naî¬
tre dans la comparaifon de la Géographie
nouvelle avec l'ancienne.
De la vigne & du vin.
La vigne vient par roue en Amérique ;
mais les Sauvages ne la cultivent nulle part,
& ignorent le iccret d’en faire du vin. Ils
font tous naturellement de fi grands yvro-
gnes, qu’on peut bien juger fans leur faire
tort , que ce n’elt pas leur faute. Il faut donc
que ce foit celle du terroir , ou de cette vi¬
gne même, qui ne produit prelque par tout
que des lambruches. En Canada le grain en
ell fort petit, de fort acide dans fa plus gran~
de jjytunté. Dans les Pais un peu plus
- w
loi Moeurs des Sauvages
chauds, il eft un peu plus gros * &c a plus de
douceur. Les Européens ont tenté en divers
endroits d’affranchir cette vigne fauvage,
mais je ne fâche pas qu’ils y ayent réuffi juf-
qu’à préfent. Le plan apporté d’Europe a dé- i
généré au Brefîl > dans la Nouvelle France , I
& dans la Nouvelle Efpagne , excepte au
Jàérou & au Chili > où il a parfaitement bien
fait. 11 n’eit pas croyable que dans un Pars
auffi vafte que Teft P Amérique> il ne fe trou¬
vât pas ailleurs quelque terroir qui fut pro¬
pre à la culture de la vigne * Air tout dans les
Climats qui répondent à ceux de l’Europe ,
où fe cueillent de fi excellens vins de toutes
fortes* Il faut donc qu’il y ait quelque raifon,
autre que celle du terroir, laquelle ait em¬
pêché qu’on n’y ait eu Je fuccés qu’on s’en
croit pu promettre. On m’a affiné que nos
Millionnaires vers les Ilinois , avoienr tenté
de faire du vin des raifins du pats, qu’ils s’en
Soient même fervis pour dire la Melfe; je
croirois en effet que ces païs là y feroient des
plus propres j mais l’épreuve qu’on en a faite,
ne me paroît pas fuffifante, pour porter fur
cela un jugement alluré.
L’antiquité du vin & fon origine fontaf-
fès connues par la fainte Ecriture j mais» ,
comme je l’ai déjà dit, le plus grand nombre
des Nations n’en avoit pas î'ufage. La plu¬
part des peuples fe contentoient de l’eau pu¬
re. D’autres fuppléoicnt au défaut du vin,
& faifoient des boiffons enyvrantes , avec
diverfes fortes de grains & de fruits ,auf- L
quelles on donnoit auffi le nom de vin»
comme à çelle qui étoit faite du fruit de la
vigne. Celt ainfï qu’ils faifoient, & qu’on
fait encore du vin de Palmiffe. Les Egyp¬
tiens en faifoient avec le Lotos, c’eiitfdpft i
?
\ __
ces raanc- j umniu.
AMEM QJJ AINS. 103
tux qu’on doit l’invention de la Biete.
Beijfons enyvrantts.
Les peuples de l’Amérique Méridionale
& les Mexiquains ont aufïi le fecret , & un
ufage de temps immémorial de faire nés
boulons fortes &c enyvrantes> avec lesjne-
jncs racines, les memes grains» & les memes
fruits » qui fervent à leur nourriture commu¬
ne. Il y en a de plulîeurs cfpéces, qui ont
auffi des noms différens •» noms qu’elles ont
tirées des diverfes matières , qui en font le
fonds , & de la manière differente dont on
ks compofê.
La Cbica.
La plus commune de ces bniflons > elè
celle qu’on nomme Caouin au Bréfïl > Cbica
chez les Indiens de la domination d’Efpagne,
& Ouicou aux Mes Antilles , & dans plu¬
sieurs endroits de la grande terre. La ma¬
tière de celle cyelt la racine de Manioc,
ou le Maïs. On coupe la racine de Manioc,
bien ratifiée , par quartiers, comme on en
ufe en Europe pour les navets , qu’on met au
pot : on fait bouillir toutes ces racines ainft
taillées par rouelles dans de grands vai/Teaux
de terre , jufqu’à ce qu’elles foicnt molles 8c
tendres -, alors les femmes , que cette fonc¬
tion concerne uniquement , s’accroupifïanc
en rond autour de ces grands vaiffeaux ,
prennent de ces racines ainfi amollies , les
mâchent , &T les tordent dans la bouche fans
rien avaler . & rejettent enfuite ces mor-
A ccaux mâchés dans d’autres vaifleaux de ter¬
tre , ou elles font bouillir derechef toutes
’7 ces racines enfemble , remuant continuelle-
V E 4
-
to4 Moeurs des Sauvages
ment avec de grandes fpatules toute cettfc
matière > jufqu’à ce que le tout foit cuir.
Aprés-quoi> fans la couler , & fans la pafler,
elles locent pour la fécondé fois de detfiisle
feu ? &: la verfent dans d’autres grands vaif-
jèaux de terre , feinblables à ceux dont on
fe lert en pîufieurs de nos Provinces pour
faire la ietfive , excepté qu’>ls font un peu
plus allongés 6c plus étroits par le goulet.
On apelle ces vaifieaux en langage du pais
du nom de Canari ; nom générique pour
jfgmner toutes fortes de va/es de terre , de
quelque grandeur qu’ils foienr* Ceux-cy
contiennent jufques à foixanre & quatre-
vingts pots. Toute la liqueur y ayant cté
vuidée , on la la iffç fermenter a découvert >
pendant quelque temps,apres- quoi on la cou¬
vre jufqu a ce qu’on veuille la boire, & alors
on la coule par un Hibicbet , ou crible du
pais.
Les femmes mâchent le Maïs boiiilli
pour en faire de la boiflbn , de la même
maniéré qu’elles en ufent à l’égard de Voui-
i0 “> Lalr des racines de Manioc. Thévet * a
©bfervé , que pour faire ccs liqueurs il y
avoit une fuperftition parmi ces peuples,
laquelle ne permertoft qu’a celles qui étoicnt
vierges de s en mêler ; & que fi par hazard
les rem mes mariées y étoienc apellécs, elles
dévoient s y être préparées en vivanr pen¬
dant quelque temps dans la continence , &
fe pare es de leurs maris. Le fieur de Lén t fe
mocque de cette obfcrvation & la contredit;
rnais, comme il avoue que les hommes n’o-
ieroient abfolument y toucher, & qu’ils di¬
rent que la liqueur ne vaudrait rien s’ils la
*TM*et Ctfmog.Vmv. Liv. *1 .ch. i g F. ,«i.
tfean it Lery , Ihjt. de l' Amérique, (baf, jy
Amimq.ua f»S. 10f
faifoient eux-mêmes ; 3c que_ d'autre parc
cette boiflbn elt le plus Couvent deltinée
pour ce qu’on apelle faire un vin , c’eft-à»
dire, pour ces aflemblées générales , que'
j’ay dit être marquées par un motif de Re¬
ligion ancienne , on pourroit dire que Thé-
ver a eu raifon en parlant pour ces occafions
où la Religion a quelque part, 3c que com¬
munément, on n’y regarde pas de fi prés „
quand il ne s’agit pas de ces fortes d’aflTem-
blées ; mais feulement d’avoir dequoi boire
pour l’ufage ordinaire , auquel cas le fieuc
de Léri n’aurait au/fi point de tort.
La falive de ces femmes elt un ferment
qui donne à ces liqueurs une grande force»
Il ne faut pas les voir faire, non plus que
nos cuifiniers lors qu‘ils préparent leurs fau¬
tes & leurs ragoûts ; mais le feu corrige
tout : & après la fermentation, ces fortes de
boilFons font aflfés agréables. Elles font
d’ordinaire aflfes épaiffes, 3c c’elf fans doute
pour cela qu’ils ne mangent point dans leura
feltins à boire , y ayant en même - temps
dequoi boire & dequoi manger. Elles eau-
lent aulfi une yvrelfe très - incommode >
comme nos meilleurs vins. Je croirais nean¬
moins par rapport à ceux qui feraient ac¬
coutumés également au vin 3c à ces boif-
fons , qu’on feroic yvre d’nne moindre
quantité de vin ,que de ces autres liqueurs i
ce qui montrerait qu’en effet , elles n’ons
pas en foy une fi grande force.
Lt Maby•
Le Maby elt une autre forte de boilïon
ordinaire •, mais moins commune : elle elt
compofce de patates pures 7 qu’on fait cuite
, If.*
io£ Moeurs des Sauvages
dans une chaudière. Les Sauvagefles mâ¬
chent aufïi les patates cuites» & les recra¬
chent dans un Coui , c’elt-à-dire la moitié
d’une calebafle, ou cela s’étant aigri, il fe fait
une forte de levain dont elles prennent gros
comme un œuf qu’elles font diffoudre dans
une bonne chopine d’eau , & cela fait fur le
champ une boiflon violente , qu’on peut
faire pafler pour d’excellent vin blanc , rou¬
ge > ou clairet, félon la couleur de la patate.
Elles ne font neanmoins cette forte de le¬
vain que pour les cas de nécellrcé , ou il faut
une boiifon qui foit prête fur le champ, car
la manière ordinaire de faire le Maby> c’elt
de verfer de l’eau fur les patates, & de les
laifler boiilliir comme le vin nouveau. Les
Européensqui n’aiment point la mal-propre^
té de ces racines mâchées , fe contcntentd e-
gruger deux ou trois patates cuites, qui
caufent une fermentation prefque l'ubite ,
après que la liqueur a été quelque temps
dans les vailfeaux.
te Palinot.
Le Palinot eft une boiffon compofee de
patate & de caffave brûlée. Les Sauvagefles
rompent la caflave &c la mettent dans les
vaifleaux , tandis qu’elle eft encore toute
chaude , Sc y ajoutent des racines de patates
crues, 6c coupées par morceaux. Elles font
auflï des liqueurs avec des Bananes , des
Ananas, & d’autres fortes de fruits. Mais
ces boiflons n’étant pas fi faines que les pre¬
mières, ne font pas d’un aufli grand ufage-
Les Nègres en Amérique font du vin de
Palmifte , & les blancs du vin de cannes
qu’on die être fort délicieux.
A M E K I dû A I N S. IOf
La commodité de toutes ces liqueurs ,
c’elt quelles fc font en peu de temps : que
la fermentation en elt bien-tôt faite > de la
boilTon bien-tôt dans fa boite > mais aulfi ii
faut bien-tôt les boire ? car en peu de temps
elles s’aigriffenr. Un fujet de confolation , de
le remède «à cet inconvénient, c’cft qu’on ne
manque guéres de matière pour en faire de
nouvelles.
Hornius * parlant de cette boiflbn apellée
Cbica y dit qu’elle cft commune aux Améri-
quains , aux Tartares , de aux Scythes :
trompé enfuite par la relfemblance des ter¬
mes , il confond la Chica avec le Cia des
Chinois, des Japonois , des Perfans > & des
Turcs. Le cia ou chia des Chinois , des Japo-
nois, & des Tartares, c’elt le Thé. La boif-
ibn des Turcs de des Perfans, c’elt le caffé y
or ni l’un ni l’autre n’a de rapport avec les-
boilfons enyvrantes faites avec le Mais.
Outre ces liqueurs, il y en a encore de trois
fortes,,de qualités , & d’efpéces toutes dif¬
férentes des premières , & entre-elles. Ces
liqueurs font le Chocolat, l’herbe du Para¬
guay , &c la Calfinc.
Le chocolat .
Le Chocolat elt un préfent que le Mexique
a fair à l’Lurope , où il elt aujourd’hui &
commun , fur- tout en Efpagnc , & en Italie *
qu’il femble que ceux qui y font accoutu¬
miez , particuliérement les vieillards , ne
fçauroient vivre fans cette prétieufe liqueur,.
Il n’étoit pas moins commun ni moins né-
ceffaire chez les Mexiquains , ainfi qu’on
peut le conjecturer de ce que le Cacao, qgi
E G-
+ Hqwu de C )rig, Gen % Amtrih tih A*
■
U
108 Moeurs des Sauvages
en fait le fonds , y tenoit heu de monoye,
& fervoit dans le commerce avoir toutes 1er
chofes néceffaircs à l’ufage de la vie, ainfi
que les métaux parmi nous. Les Mexi*.
quams varioient extrêmement cette boitfon,
par le mélange de plufîeurs autres mgrédiens,.
donc ils faifoïcnt difFérentes comportions>
qui en changoient la qualité & le goût, fé¬
lon la variété des divers mélanges & des*
différentes préparations. Les Efpagnolesen
ont fait une liquear fort agréable en ajou¬
tant au cacao i la vanille, la candie, & lefu-
cre , de la manière dont on le prépare au¬
jourd’hui communément en Europe. Le ca¬
cao qui , comme j’ai dit, en fait le fonds,.
& en elt comme la baze , eft un fruit de
Ja figure d’un melon ou d’un concombre,
rayé , cannelé & roux y plein de plu/ieurs*
noix plus petites qu’une amande. Ce font
ccs noix qu’on met en ufage, elles font d’un
tempérament froid * & humide, & d’une
faveur moyenne entre le doux & l’amer.
L’arbre qui les porte , eft femblablc à l’oran¬
ger y il â les ft üilfes de même, mais un peu
plus grandes : au fommet il a urreefpéce de
couronne. Cet arbre eft fort fcible, & fort
tendre ; de forte qu’il a befoin d’un autre ar¬
bre , que les Efpagnols nomment : La Madré
de/ Cacao -, 8z qui femble n’être fait que pour
lui fervir d’ombre. On djftingue des Ca*
caoyers-de quatre ou cinq e/péces*
L’herbe du Paraguay;
Comme je n’ai vû l’herbe du Paraguay
que fciche , hachée comme de la paille , &
hëiuid()I e H^T irit H ^ t nmulU dM CAtA * frt'&P
A xr t % y tj A r n & rej?
prefque réduite en pou/ïiére , je ne fçaurois
dire auffi quelle plante c’elt. 11 yen a deux
efpéces , on nomme Tune Hun a de Palos &C
l’autre Hierva de Camïm r laquelle efl beau¬
coup meilleure , 8e plus rare que la'premiè¬
re : on leur donne auiïi le nom d’herbe de
S. Thomas ou de S. Barthélémy , en confé-
quence de Kidée que fe font formé les Efpa^-
gnols > que l’un de ces Apôtres avoit parte
dans ces quartiers de l’Amérique, où il avoir
rendu cette herbe falucaire ,. de vemmeufe
qu’elle étoir , ainfi que porte leur rradkton.
Il y a apparence que c’eft des naturels du
pais que les Efpagnols ont appris à en faire-
ufage. Ils en font une fi grande confomma-
tion à la rivière d’Argent , au Chili > ôc au
Pérou , que fi Pon en* croit M. Frczier*,* il
en fort tous fes ans du Paraguay pour le
féal Pérou*, fooco. arobes , c’elt-à-dire r
tz {oooo. pèfant de l’une & de l’autre her¬
be, n’ont il n’y a cependant que le tiers
de celle qu’on apeile de Camini , & 2 ^ 000 *.
arobes pour le Chili, qui font la moitié de
ce qui en efi porté dans le Pérou.
La manière d’en ufcr y eft de la faire in-
fbfer à peu prés comme le Thé. On mec
l’herbe dans une coupe faite d’une nacre *
d’un coco , ou d’il'ne calcbafle armée d’ar¬
gent , 8c on y ajoute du fucre. On ver fe en—
fuite l’eau chaudedhfc l’un & fur l’autre , &C
fans leur donner le temps de prendre une*
teinture trop forte , on attire l’eau avec un
chalumeau d’argent, au bout duquel elt une
petite ampoulk percée en plufîeurs endroits r
laquelle fert à fcpârer l’herbe d’avec 1 eau
ou elle fumage j deforte qu’on ne fuçe que
Peau toutefçule. Quelquçsruns au lieu de
# Payait dt la Mtr du Sul f. *»*»
'W
no Moeurs des Sauvages
chalumeau pratiquent au fond de la tafle
une réparation d’argent percée de plufieurs.
petits crous, qui fait le même effets
La Ccfline.
La Cafïïne eft une boiflon particulière atir
Peuples de la Floride , les Auteurs anciens
& modernes en ont parlé >. mais je n en iça-
chc aucun qui nous ait fait connoître (i
compofition au jufte & il fe trouve entr’eux
une efpece d’embarras ou même de contra¬
diction qu’il n’elt pas facile d’éclaircir. *
Thevet nous la reprefenre comme une li.
queur faite de l’infufion d’une herbe qui a
la figure d’une laitue. Lefieurle Moyncde
Mourgues en parle comme d’une boiflon de
plufieurs herbes. Le Proteflant qui a impri¬
mé fous le nom Efpagnol de f François
Coréal , ne nous en donne aucune notion,
De Laet nous laiflc croire que c*c(t la dé¬
coction des feuilles d’un arbrej & fi j’en crois
ce que m’en a dit un Auteur grave, quia
fait le voyage de MiÆiflipi ces dernieres an*
nées, la Calfine n’eft autre chofe que la tein¬
ture des feiitiles de l’Apalachme, laquelle eft
un petit arbufte affez lêmblable au Myrte, 6c
qu’on connoït aujourd’hui en France, oùcn
Ta apportée de la Louihane depuis les der¬
niers établiiïèmens qu’on a faits en ces Païs-
ü.
De Laer &r le fïeur de Mourgues , parlent
de la Caifine plus au long que les autres qui
en ont traité. Mais ils en parlent d’une ma¬
nière fort différente. Ce qu’ils en difent mé-
xite d erre rapporté ici : on pourroit peut-
*T h ***'yCoflu. Uinv. Liv. t^eh. i. F (004.
*'*' aux lodtf Otçid, cb t
Amer iq^ua ins, in
être accorder ces Auteurs en difant que l'ut*
ns s’elt attaché qu’à une cérémonie de Re¬
ligion , où la Cafîine leur fcrt a tirer leurs
augures , & à choifir leurs Guerriers, pouc
les expéditions qu’ils veulent entreprendre >
& que l'autre ne selt propofé que l’ufage or¬
dinaire que ces Peuples en font. On en juge¬
ra par leur Relation.
» La Cafïine, dit de Laet, f eft un arbre
» qui ne porte point de fruit, 8c des feuilles
» duquel les Sauvages font un breuvage qui
« a une vertu finguliére pour provoquer les
» urines. II eft en telle eftime parmi les Ef-
* pagnois, 8c parmi les Sauvages , qu’à pei-
» ne y en art-il aucun qui n’en boive marin &
» foir , & même avec plus d’excès qu’on ne
» faic le Chocolat dans la Nouvelle Efpagne.
*> Pour le faire, ils prennent une certaine
••quantité de feuilles , qu’ils mettent à fée
» dans un pot de terre , où ils les font riflbler
*avec un rifon préparé pour cet effet , &
* qu’ils remuent de l'autre main fi longtemps
» que leur couleur verte foit changéeen rouge,
» Ils y verfènt enfuite de l’eau peu à peu juf-
» qu’à ce que le vaiflTeau fou prefque plein r
» alors ils vuident la feule liqueur qui reflero-
» ble pour la couleur au vin clairet, 8c rend
» une écume femblable à celle du Chocolat 9
» quand on y mêle t % Ath?te* ^Les Efpagnols>
» 8C les Sauvages boivent cette liqueur dans
» de grands coquillages de mer , ils la pren-
» nent aufifi chaude qu’ils la peuvent fouf>
» frir y 8c en fî grande quantité qu’ils en peu-
n vent porter *, ils croiroient même mourir
jCotn. de Laet , India Occid. lib. 4. cap . iÇv ^
* L’Achole cfl une boiflon faite «de grains de Maïs, anns!-
les Mexiquains fitfotent un £randufagc , fit fe fervOiCiuatf
heu de püfrnc vils la mcloicm avec lent Chocolat*
1*1 Moevrsdes Sauvages
•» s’ils avoient parte un feul jour fans en boire,
» Une heure & demie après en avoir bû, ils
» lâchent une quantité incroyable d’urine,
»• prefque continuellement pendant l’efpace
aune heure*, aurtfrs’cn trouve-t’il peuqui
» foienc fu jets aux affrétions des reins &de
“ la ve/fie. Les Sauvages fe iubftantent au/fi
»de cette potion, & quand ils veulent fe
»• purger, ils y mêlent de l’eau de mer, &
«par ce moyen ils purgent violemment les
^mauvaifcs humeurspàr haut & par bas. Il
w arrive même que s’ils en mêlent avec ex*
» cés, quelques-uns en meurent.
» A certain temps marqué de l’année, dit
» le fieur de f Mourgues , les Peuples de la
“ Floride tiennent un Confeil général, où ils
» s’affemblent tous les matins; Ce Confeil fe
» forme dans la Place publique où font pré-
»» parés des bancs rangésen demi cercle, fur
» lefqucls tout le monde s’afleoit autour du
* Chef y qui eft feul artis au milieu fur uns
* efpéce de trône fait de neuf pièce» de bois
35 arrondies, plus élevé & plus avance que
“ celui de fes Sénateurs. Le Chef fe place le
“ premier, tous les autres, par ordre ,i com-
» mencerpar le plus ancien des vieillards,
viennent ie faluer, élevanc leurs mains fur
“leurs têres,&: chanraar unechanfonàia-
* quelle tout lé chœur répond par des br , ioh
» Chacun ayant rendu le ialut en cette ma-
=• niére, 3c s étant afïis , Je Chef expofe à fon
* Confeil le fbÿerqui lesartemble, & confub
“ te tour 4 tour les fnouai y qui font les Prêtres
“ou Devins , & les Anciens, & îi leur de*
“ mande à chacu n leur a vis^car ils ne prennent
“aucune rciohit ion qu’ils n’en ayentaupara-
» vanr lelibécé lonç-renipsenfemblc, Cepcn->
11 Mojw dt Mwr&ui^ Uç, wt
ÂME RI CLU AINS. Iî$
«dantles femmes par ordre du Chef prëpa-
» rent la Caffine ; c’eft ainfï quTil's nomment
«une boi/Ton compofée de certaines herbes
» dont ces femmes ont foin d’exprimer le jus
«après qu’elles les ont fait infufer 8c bouillir.
» Avant que de la boire , un homme choifi
« pour cet emploi fe lève de fa place , 8c ffc
» tenant au milieu de l’Aflcmblée en préfence
«du Chef, fait un difeours pour fouhaiter
» que cette boiflon fou utile à ceux qui en
» doivent goûter , 8c qu’elle leur infpire un
» efprit de* force : Prenant enfuite de la main
» des femmes un grande coupe pleine de cet-
»re boiffon toute chaude, il la préfente au
«Chef avec beaucoup de cçrémome. Le
Chef l’ayant büë, il en offre à chaque par-
» ticulier une pareille dofe , dans la même
» coupe.Ces Peuples font une ii grande cfhme
» de cette liqueur , qu’il n’y a que les Guer-
» riers , 8c ceux qui fe font déjà fignalés par
» quelques exploits qui foient jugés dignes
« d’en boire. Elle a cette propriété , qu’au Ai-
« tôt après qu’on en a bû, elle excite une abon¬
dante fueur. S’il s’en trouve quelqu’un dans.
« l’AAemblce dont l’cftomac ne puifle la foü-
*> tenir, & qui foit obligé de la rejetrer, on le
» regarde comme inutlie , & comme incapa-
» ble de faire la Campagne , où il leur faut
» fouvent jeûner des trois & quatre jours de
«fuite. Après l’avoir büë, ils peuvent être
» vmgt-quatre heures entières fans reflentir
» la moindre atteinte de la faim ou de la foif*
« C’eft pour cela que dans leurs expéditions ,
les Hermaphrodites y( c’eft-à-chre, ces hom¬
mes habillés en femmes dont nous avons déjà
« parlé ) ne portent prefque point d’autres
» provinons que des calebaftes pleines de cet-
m te décoction ou de cette herbe , qui a la ver-
ii4 Moeurs dis Sauvages
» tu de les nourrir & de les fortifier ; mais
» qui n’eny vre point 6c ne porte pas à la tête
» ainfi que nous l’avons connu par expérien-
« ce lorfque nous leur avons vu faire de ccs
*• fortes de fêtes.
Les Floridiens faifoient des boifTonseny-
vrantes avec le fruit des Palmes ; mais le plus
grand nombre des Peuples de l’Amérique
Septentrionale , fur tout ceux de la Nouvelle
France , & du Nord , n’avoienr point d’autre
boiflon que de l’eau pure -, au/fi ne bûvoient-
ils que par pure néceiïrté, & très-rarement,
d’autant mieux qu’ils ont à boire & à manger
dans leur S’agamité , laquelle ell toujours fort
claire Sc fort liquide. Et pliit à Dieu , que les
Européens ne leur eu/Tent jamais fait connoî-
tre ccs malheureufes boifïons , qui ne fervent
qu’à les détruire, & qui font auili funeltes à
leurs avantages temporels & au bien des Co>
lonics : qu’à l’établilFement de la Religion,
£c au falut des uns Sc des autres.
i
V( quelques autres Piaules de l’Amérique.
Les autres Plantes le plus univerfellement
cult ivées dans les Indes Occidentales après le
Maïs, le Manioc , les Patates , & celles qui
ferventà la nourriture, font la célèbre Plante
du Tabac , Sc les Cannesde fiicre, qui font
aujourd’hui une partie des grandes riche&s
des Colonies Européenes établies cnccs quar¬
tiers du nouveau Monde. Mais comme ccs
Fiances font très-connues depuis affez long¬
temps , 6c que je n’examine ici proprement '■
que les mœurs des Sauvages , & les chofes
qui y onr rapport, en les comparant avec cel¬
les des premiers Peuples de l’Antiquité; je
n examinerai auili ces deux Plantes que pont ' ’
A M E R I Q^V AINS. ÎIÇ
voir les connoiflances que les Anciens nous
:n ont laiflees.
' r
Le Tabac .
Quoique le Tabac fut en ufage dans une
grande partie de la grande Afic , dans les In¬
des Orientales > & dans l’Amérique prefque
tonte entière, d’où il femble qu’on devroit
pouvoir tirer aflez de lumière pour remon¬
ter à fon origine , neanmoins il nous faut de¬
viner pour en trouver des traces chez les An¬
ciens > 8c bien loin que les témoignages des
Auteurs que nous pouvons citer, foient aflez
clairs pour former une évidence > ils peuvent
fournir des difficultés à ceux qui aiment à dit
puter.
Il eft certain en premier lieu , que quand
bien même les Anciens auroient connu cette
Plante, nous ne la connoilTons aujourd’hui
fous aucun des noms qui fe trouvent dans
les anciens Botamftes, 8c que quand il s’eu
trouveroit quelqu’un dans Théophrafte SC
danslesautres,dont la defeription lui con-
viendroit, nous ne pouvons en foire Tappli-
cation que par des conjectures qui feroient
toûjours aflez incertaines &: hazardées. Ea
fécond lieu , il paroît auflî aflez fur, que fup-
pofé que les Barbares , qui ont occupé les •
premiers la Grèce , en ayent fait ufage, ceux
qui leur ont fuccedé n’en ont pas hérité, ou
l’ont laifle perdre , aufli-bien que les Latins*
& les autres peuples de l’Europe.
î Pline* à la vérité nous en dit aflez pour ne
pas nous laifler ignorer que la Pipe 8c l’art
de fumer n’étoient pas inconnus de fon tems*
8c qu’on en ufoitdans la Médecine en cer«*
nf Moeurs des Sauvages
laines occasions. Il nous indique lui-même
rnnrrp la mplanmli#
dans un remède contre la mélancolie pat
ces paroles, lerqucllcs font décifives : « f./si
quoque andi ,fed pabuto vindi pi,/i. b°vt ,fumun
arundine hiujlum proUffe ttadunt. * On dit que
» la fumée de la fiente féche d’un bœuf qui
** a été mis au verd , attirée par la bouche a-
* vec un tuyau de rofeau , fait grand bien.
Mais dans ce partage il n’eft pas quelhon de
la Plante du Tabac , ni des autres herbes que
les Amériquains fument en guîfe de Tabac,
ou qu’ils mêlent avec le Tabac. 11 n’eltpas v
quelhon non plus d’un uiage aufli général
que 1 cil celui du Tabac , lequel quoique
regardé comme un remède , peur êtrcconfi-
déré auifi comme un amu Cernent Si une fan-
tai/îe..
Les Auteurs donc, fur le témoignage de
Les Auteurs donc, fur le témoignage de
qui nous pouvons nous fonder , ne peuvent k
en avoir parlé que comme d’un ufagedes
PpimlpC lilrtirMVOT /J’anv _ .___ I
Peuples éloignez d’eux, pour le temps ou
pour les lieux > & dont ils ne connoiflbient
tes moeurs qu’imparfaitemcnt, comme fai-
foient ceux qui don noient des Relations de
1 Amérique où ils n’avoient jamais été,fut
le récit des premiers venus de ces Païs nouvel¬
lement découverts. Tels font les partages que
je^vais citer. Iis ne Jai/Fent pas néanmoins
d ecre affez forts, &c d’établir une preuve,
laquelle paroïcra fuffiiante à quiconque vou¬
dra les approfondir.
Le premier eft de Maxime de Tyr *„» Il V
» a un Peuple des Scythes , dit il, & je crois
«qu il n y en a qu’un , qui quoiqu’ils ne
"* L> 01 vcnc que de l’eau , cependant lorfqu’ill
* veulent fê donner le plaifir de ryvreffe, ils
- allument un petit bûcher, dans lequelayant
* Tjrius t Serm. ir,
A M EMQJJ A 1 N S. TI7
» jetté des herbes odoriférantes 5 ils font un
• cercle tout autour , &c chacun attirant à foi
• la fumée , comme s’ils la büvoient dans
• des coupes , iis s’enyvrent auiïi bien que
• s’ils avoient bù du vin. C’eft pourquoi iis.
» danfent, ils chantent & fautent comme des
• gens yvres.
Cette façon de s’exprimer > comme s’ils U
tutoient dans des coupes , femble fîgnifier un
équivalent > & repréfente afïez bien une Pi-
3 e , d’où on attire à foi la fumée, 8 c le fuc di*
Tabac , comme on tire la liqueur d’une taiTe
sn buvant. Il n’eft perfonne qui ne fçache
la manière dont les Orientaux fument enco¬
re aujourd’hui, mettant fur une table une
!fpéce de réchaud ou de caflblette , laquelle
fcrt comme de Pipe commune , où tous ceux
qui font atîis autour, fument enfemble par
le moyen de plufîeurs tuyaux qui y aboutif-
fent, &: dont chacun prend le fk n.
Hérodote * rend à peu prés le meme té¬
moignage des Maffagétes s qui habitoient
au-delà de l’Araxe. Ils ont trouvé des ar-
» bres, dit-il , qui portent un fruit de telle
» nature , qu’en le jettant dans un feu qu’ils
» allument, ôc qu’ils environnent par trou-
» pes > ils s’enyrent par fon odeur, comme
« les Grecs par le vin ; 8 c qu’à mefure qu’ils y
*> en jertent, ils s’eny vrent de plus en plus ,
*> jufqu’à ce qu’enfin ils fe lèvent pour chan¬
ger 8 c danfer enfemble.
Ce qu’Hérodote 8 c Maxime de Tyr difent
des Peuples de Scythie , Pomponius Mêla 8 c
Solin le difent auiTi des Peuples de laThrace.
« Quelques Peuples de Thrace , dit Pom-
» ponius Méla>t ne connoiffent point l'ufagc
* Htfodot. lib. î.n, xu.
1 fwtp, MtU, hb.z, çi if. 1 . de Tbr*à* ê
!»lS M OE VKS D fi S S A uv AGES
9y du vin. Neanmoins quand ils font rcltin$ «
„ déb qu’ils ont jette quelques femencesdans -
„ les feux , autour defquels ils font alto,
„ cette odeur leur caufe une joye qui appto-
„ che de celle de l’yvrcfle.
„ Dans leurs feftins, dit Solin*, lissai-,
„ feoient autour des feux , hommes & fem-
,, mes, & y ayant jette les femencesdecer-
„ taines herbes* dés qu’ils les ont fentics, ils
„fe font un plaifir d’imiter lesyvrognesi
3> leurs fens en étant effeéHvement bleflez,
„ comme il arrive à ceux qui ont pris tropL
„devim
Scrabonf dans la defeription qu’il fait des
mœurs des Indiens,a voulu peut-être nous in¬
diquer le Tabac, en difanr, que chacun porte
toujours avec foi une poche pleine d’herbes
médicinales.Chaque Sauvage a toujours avec
foi fon fac à Pfturiy dans lequel il porte fon Ca¬
lumet ou Pipe , du Tabac ,& dequoi allu¬
mer du feu. Il m’eft auffi venu en penfée,
que l’ufage de fumer continuellement pour-
roit avoir donné lieu à la table , qui fe debi-
toir chez les Anciens^, qu’il y avoit un peu¬
ple de l’Inde lequel n’avoit point de bouche,
mais feulement deux foûpiraux par où il fe
nourriffoit de l’odeur, ou de la fumée des
fruits & des fleuri
On ne doit pas être furpris que les Anciens,
dans les notices qu’ils nous donnent des cho-
fes qu’ils ne fçavoient que fur le rapport d’au¬
trui , fk qui croient fort éloignées d’eux,
ayent toujours mêlé dans les deiferiprions des
chofes les plus lîmplcs, des circonltances ca-
pablesdeles déguifer*, puifque de nos jours,
s’il faut ainlï parler, ceux qui ont écrit au fu-
* Solin . cap. 15 . de Thracum moribnt.
t Strabo ,Ub, 454. J S;rabe , Lib . if. p. 4**»
i
A Mï R T Qjr A I NS. II?
jet de cette même plante dont il eft ici que-
ftion, & qui en parlent comme témoins ocu¬
laires 3 n’ont pourtant pas laifle de nous dé-
[ >aïfer, 3c de nous en faire des narrations fe-
on leurs idées particulières , dont nous
voyons manifeltement la faufleté.
Le Pere de Brcbeuf *, qui a vécu long¬
temps parmi les Sauvages, 3c qui a enfin
coniommé fon factifice dans les feux des Iro-
quois, dit qu’ils paffent quelquefois les tren¬
te jours à jeûner ? ne mat,géant autre ebofe que du
Petun . Le PcrcBiard ne nous allure* t-il pas
auflï , quili ufer,t de Petun , & qu'ils en boivent
la fumée de (a façon commune en France* Ne ju-
ceroit on pas fur ces exprefiions qu’ils aval-
lent en effet cette fumée > 3c qu’ils mangent
le Tabac comme les autres chofes comefti-
b!es? Lt cft-il perfonne qui voulût manger
du Tabac? Eft il aucun fumeur qui ne s’ex-
pofàt à vomir , s’il avalloit feulement quel¬
ques gorgées de fumée ?
Le Pere du Creux § dans fon Hiltoire du
Canada > eft tombé dans la même penfée que
les Anciens , &c s’eft perfuadé que les Sauva¬
ges ne fumoient que pour avoir le plaifir de
s’eny vrer. „ Ils ne marchent jamais , dit-il ,
b' 3> fans porter avec eux un tuyau affez long,
3) par lequel ils attirent cette forte de fumée
„ prefque jufqu’à l’yvrefle; car avec cela ils
ébranlent tous les fibres de leur cerveau , 3c
s’eny vrent enfin comme s’ils avoient bü du
„vin avec excès.
Bcnzef, 3c pluficurs autres Auteurs après
lui, ont donné dans la même idée. Tous dé-
* Relation de Canada de Van î . partie ch» 5»
•J Rtlar. de U Nortv. France par le F. Biard ,
ff Creuxius , hifi. Canad,lüt, l.f« 76.
g lîlt 1. C<*f. lé %
no Moeurs des Sàüvàôïs
dament contre le Tabac avec force , 6c le rc* {G
gardent comme une peftc £$ un poifon forù de -
l'enfer. Ces Auteurs ont été trompez fans p:
doute aufli bien que les Anciens, par l’effet ;
que produit le Tabac fur les personnes qui R
ne fçavcnt pas fumer , 6c qui ne font pas ac- I
coûtumcz àfon odeur* car elle étourdit effe- i
étivement, elle fait mal au cœur jufqu’às’en
trouver mal, 6c à vomir *, mais le Tabac ne te
caufe pas les memes fymptomes à ceux qui ij
en ont un grand ufage , ainfi que les Améri- [î
quains, lesquels en fumant, n’ont certaine- p
ment pas l’intention de s’enyvrcr. Ils peu- ré
vent encore avoir été feduns les uns & les ®
autres en ce que n’ayant pas pénétré Pe/brit |
de Religion renfermé dans cer ufage du Ta- «
bac , ils ont pris pour une y vreffe réelle & ■
véritable , une y vreffe affeétée, ou bien un k
air 6c des convulfions extatiques , lefquelles i
fuivent l’enthpufiafme , 5c font de l’apanage £
de ceux que l’efprit de Python fai fît > ou qui
font femblant^d’en être faifis. Oviédo*%ft
encore plus blâmable que les autres Auteurs}
car apres avoir décrit un vrai enthoufîaltc
dans Tufage que les Sauvages font du Tabac,
après avoir dit qu’ils ont foin de cultiver cet¬
te Plante 8c de la faire venir dans leurs jar¬
dins, non-feulement parce qu’ils la regar¬
dent comme utile à la fanté * mais encore jf
parce qu’ellea quelque chofe de facréchez
eux, oubliant dans le moment ce qu’il ena
dit, 6c ce que les Sauvages en difoient eux- *
mêmes , il retombe dans" la penfee des An- »
ciens. Il ne peut s’imaginer, dit-il, quel plai- 1
fn on peut trouver à cet ufage du Tabac en 1
fiiméc, (i ce n eü le plaifir brutal qu’onr ceux ‘
qui aiment à boire pour boire jufqu’à ce
qu’iis 1
* Oviedo , hifi. dt Us UdUt , lib, j. x s
AMERICAINS. ttr
*¥* ils tombent yvres morts. Il fait enfuite un
parallèle entier de cet ufage avec celui des
peuples deThracedont je viens de parler,
& cite , non pas les Auteurs anciens dont j ai
rapoué Jes témoignages , mais le içavanc
Toi’iat , qui en a fait mention fur celui
d Eufebc de CéTarée.
II elt certain que le Tabac efl en Amérique
une herbe confacrce à plufieurs exercices , SC
a pjufleurs ufages de Religion. Outre ce que
J ai déjà dit de la vertu qu’ils lui attribuent
pour amortir le feu de la concupifcence & les
révoltes de la cJiairjpour éclairer l’aniejla pu¬
rifier , & la rendre propre aux fonges,& aux
vifionsextatiques; pour évoquer les e/prics ,
& les forcer de communiquer avec les hom-
nies ; pour rendre ces efprits favorables aux
befoins des Nations qm les fervent pour
guenr toutes les infirmités de Tatne & du
corps ; je crois qu'il eft bon de^onfîrmcr de
nouveau tout ce que j’en ai avancé par les
témoignages d* Auteurs irréprochables, quon
puiflc oppofer à ceux qui nont rien appro¬
fondi, & n’ont rien vü au-delà de ce que
leurs fens leur ont préfenté.
* Thomas Hariot, dansfa Relation des a-
vamages de la Virginie, parle fçavamment
du 1 abac. Il en donne une defeription exac¬
te , & il expofe fort bien la manière dont les
oauvages en ufent, 6c les biens qu’ils en reti-
rent. Il ajoute enfuite, » Que cette herbe eft
19 “ cltiméedes Indiens, qu’ilscroycnt mê-
» me que leurs Dieux en reçoivent du pki-
93 lir quand on la leur offre. C’eft pour cela ,
* dit- il *.qu’ils, font de temps en temps des
» feux facrés, où ils jettent cette herbe ha-
Tome ni F
* Jh, Hariot , do Commodit incoL Fir&iuUp, if «
ïll MoïVKS.DES S iuva geî
h chée, ou réduite en poudre en gu lie de
» Vi6hrae:que quand lis font furpris de la
v tempête > ils en répandent dans 1 eau , & en
*> jettent en l’air. Ils en mettent auili dans
>» leurs Nattes r\euves pour être heureux à la
» pêche ; ils obfervent la même pratique
« lorfqu’ils ont été délivrés de quelque dan-
» ger \ il en jettent en l’air à poignées , fai-
„ Tant divers gcltes * chantant, danfant, fau-
« tant, & dliant toutes fortes de chofes fans
« ordre & fans fuite. Voilà ce que les An¬
ciens nous ont dit, & en meme temps divers
facrifices bien marqués qu’lis n’avoicnt pas
apperçus. . "
Dans le Chapitre /. de la Relation de ce
qui s’eft paiTé les années 1666 - tk 6 j. dans
la Nouvelle France , il y a un extrait d’une
Lettre du Pere Allouex Jéfuite Millionnaire
chez les Outaouacs , qui fair voir que le Ta¬
bac e(t aufli employé dans leurs Sacrifices.
Voici fes paroles. » Un Vieillard des plus
t> confîdérables de la Bourgade fan fonétioi»
*> de Prêtre \ il commence par une Harangue
„ étudiée qu’il adrefle au Soleil, fi c’eft en
M fon honneur qu’on fait le feftin à manger
*> tout, quicftcomme un holocaufle ; ildé-
oo clare tout haut qu’il fait fes rcrncrcimens
» à cet Altre, de ce qu’il l’a éclairé pour tuer
*> heureufement quelque bête : il le prie &
oo l'exhorte par ce fefiin à lui continuer les
» foins charitables qu'il a de fa famille. Pen-
dant cette invocation , tous les convies
» mangent jufqu’au dernier morceau ; après
quoi un homme deffiné à cela prend un
n pain de Petun , le rompt en deux , & le
« jette dans le feu- Tout Je monde crie pen-
*9 dant que le Petun fe confume > & que la
famés montc.cn haut $ & avec ces cia-
Amïmqjt AiMîi n j
meurs fè termine tout le facrifice. Ce Pe~
re poiivoit ajoücer au facrifice le chant & le*
danfes, qui fuivent toiijours ces fcftins * iC
qui en font pâme.
Lefieur de Péri >dans le détail qu’il donne
d’une danfe de Religion , dont j’ai déjà parlé*
& donc il fut lui*même le témoin , rapporte
une Angularité concernant le Tabac digne
d’être remarquée. Je ne changerai rien àYes
paroles.
»»* Mais fuivant ce que j’ai promis ci-def-
99 fus,quand j’ai parlé de leurs danfes en leurs
» Beuveries caouinages , que jedirois auiîi
« l’autre façon qu’ils ont de danfer , afin de
* les mieux réprefenter y voici les morgues ,
* geftcs,& contenances qu'ils tenoient/ Tous
* P r ^ s à prés l’un de l’autre , fans fe tenir
19 la main >ni fans fe bouger d’une place ;
puis étant arrangés en rond , courbés fur le
devant> guidant un peu le corps , remuans
** feul ement la jambe èc le pied droit, chacun
» ayant auffi la main dextre fur fes feffes &C
93 le bras &: la main gauche pendant , chan-
toient &c danfoient de cette façon. Et au
w furplus,parce qu’à caufe de la multitude il ÿ
avoit trois rondeaux ,y ayant au milieu
"d’un chacun trois ou quatre de ces Carai*.
* bes , richcmenr parés de robbes, bonnets
* & braceletSjfaics de belles plumes naturel*.
» les , naïves , & dediverfes couleurs : te*
* nant au rclte en chacune de leurs mains un
» Maractt , c’dt à-dire , Sonnettes , faites
» d un fruit plus gros qu’un œuf d* Autruche*
19 dont j’at parlé ailleurs ^afin, difoient-ils *
« que i’efprit parlât, puis après dans icelles
•» pour les dédier à cet ufage, ils les faifoient
F x
X44' MOEtTRS DES S ATT V A G E S
»» former à toute relie ... Outre plus ces Ca^
» caïbes ( ce font les Devins dont il veut par-
» 1 er ) en s’avançans & fautansen devant ,
»> puis reculans en arriére > ne fe tenoient
* pas toujours en une place comme faifoicnt
v les autres : meme j’obfervai qu’eux prenans
»> fouvent une canne de bois , longue de
» quatre à cinq pieds , au bout de laquelle il
»» y avoit de l’herbe de Peiu », dont j ai fait
*> mention autre part , féche & allumée ; en
* fe tournans 6 c foufflans de toutes parts la
» fumée d’icelle fur les autres Sauvages, ils
*> leurs dil'oient : ^ifin que vous jutmontu\ vos
s> ennemis , recevtous l’efprit de forte Et
» ainfi firent par plulîeurs fois ces maîtres
y Caraïbes.
C’elt fur tout pour les opérationsmagiques
que le Tabac elt mis en œuvre par les De¬
vins. * Quand ils veulent deviner , du Lo-
pes de Gomara, ( je cite les propres paroles
du Tradudteur) quand ils veulent deviner 8 C
r. ; po n cl re à quelqu’un touchant ce qu’il de¬
nt mdt-j ils mangent une herbe nommée co-
„ bob» ( c’elt le Tabac ) ou la pilent, ou bien
„ ils en prennent la fumée par le nez, & puis
3 , ils font troublés du cerveau , 6 e fe répré-
,, fentent à eux mille vifions : cette furie pa£
, fée , 5 e la vertu de l’herbe appaiféc, ils re-
citent ce qu’ils ont vu & entendu au con-
„ feil des Dieux , & difent que ce fera ce ;
„ qu’il plaira à Dieu , fans jamais répondre
,, à propos de ce, dequoi on lésa requis, ou !
„bien ils répondront en tels termes qu’on ne
,, les pourra entendre par leurs paroles.quielt
„ k Itile du père de toutes tromperies.
•f Pierre Martyr dit, qu’ils fonc une li*
* de Gomara * hijt. univ . des Indes , i, c, 17 *
J f ar, Martyr, diC, 1, JLib» z* * * ,
Tc>7/i. IJT. Patf. 12$.
2,5
■> - Amer i q^it a i n s. iiç
<jueur de cette herbe Coboba , que le Cacique
(qui elè en même temps un devin ) prend par
le nez; qu’au flï-tôt après il entre en fureur,de
manière qu’il lui femble que tout eii renverfé
dans la petite Café qu’on lui a drelTée pour
cet effet, & que la force de cette herbe eft
telle qu’il en perd toute connoiffance. Après
l’avoir un peu digérée , il s’aflcoir par terre la
tête baiffée , & embraffant fes genoux, ayant •
relié quelque temps en cette pollure , comme
s’il fe réveilloit tout-à-coup d’un profond
fommeil, il leve les yeux & regarde le Ciel,
marmottant entre fes dents quelques paroles,
qui ne font point entendues.Ceux.qui l’envi¬
ronnent le voyant un peu revenu à lui, ren¬
dent grâces à l’efprit, & interrogent le devin
fur ce qu’il a vü. Celui-ci comme un infenfé
qu’ilelt, répond qu’il ell vrai qu’il a parlé '
à l’efprit, lequel lui a promis la viétoire fur
fes ennemis, ou bien qu’il en fera vaincu &
défait , pour n’avoir pas fait quelque choie
qu’il lui avoir commandé. Il répond ainli fur
toutes chofes • fur l’abondance & fur la di-
Jette , fur la vie & fur la mort, félon que cela
fe préfence à fon imagination échaufce.
* C’ell fans doute un pareil cnthouiîafme
qu’Oviédoa voulu décrire, lorfqu’il diedes
Caciques de I’Ifle Efpagnole , qu’ils rece-
voient la fumée du Tabac par le moïen de
certains tuyaux faits comme un Y qu’ils ap-
pliquoient à leurs narines, attirant cette fu¬
mée à eux jufqu’à ce qu’ils tomballcnt par
terre privés de tout fentiment ; aprés-quoi
ils étoient portés dans leur hamac parleurs
femmes , à moins qu’ils n’euffent ordonné
auparavant qu’on les laifiat en cet état jufqu’à
« F ;
* Ctn^ QvitioHifii Ai Ut Indiut, Lit, i«
a
**<T M0ET7*3 DES SATJV AG! S
ce que les vapeurs dont leur cerveau étoft
cffufquc,fu fient entièrement^iifTipées.
Les mêmes Auteurs difent , qu’ils fe fer-
voient de cette même herbe pout la guerifon
des maladies, &: racontant dansle detail ce
<jue les devins font en ces occafions *, nous au¬
rores lieu d’en parler dans la fuite. Nous par¬
lerons encore du Tabac & de fan rapport i
la Religion,en parlant du calumet de paix.
Comme les Sauvages fument aufli par plai-
jïr, &c par habitude , quelques-uns fe font
perfnadés qu’ils ne faifoient un fi grand ufage
<du Tabac qu’à caufe de la vertu qu’il a de les
tiourrir, < 3 c de les faiitenir pendant plufieurs
^ours, fans le fecours d’aucune autre nourri¬
ture. Le fleur de Léry eft dans cette opinion,
Üc il cite dans fa relation des exemples fem-
f>lables. » Car Benze affure, dir-il > des habi-
tans du Pérou , que quand ils font en voya-
5, ge » ils portent en la bouche quelques feiiil-
les d’une herbe appeîlée Coca > qui leur fert
3, de pain,de breuvage & de pitance. Sembla-
3, blemcnt Matthiole en fes Commentaire*
3, far Diofcondes , alléguant Théophrafte,
3, rapporte que les Scythes fe contentoicnt de
3, la feule réglifle, dix ou douze jours fans
3, manger autre viande -, ce qui répond au pê-
3, run de nos Sauvages.
Il eft vrai que le Tabac «moufle les acides,
& qu’il ote ainfi la point-e de l’appetit; mais
je ne ciois pas qu’il ait d-’ailleurs une fi grande
vertu nutritive, comme eft celle qudn lui
attribue,& qu’il fut capable de faiitenir les
Sauvages auffi long-temps qu’on le prétend,
^s’ils ne s’accourumoient de bonne heure par
de longs jeunes à fupporter la faim.
* Plufieurs perfonnes fages, regardent tous
É Accjla, }bjt. dt Indiaj. Ub t 4. m/, %i %
Am e K i cl tr A T 1*7
les effets attribués à la coca dont parle le/ïeur
de Lery fur le témoignage de Benzc, comme
une pure imagination , ou comme une pure
fupcrftition , ainfi qu’Acolta l'avoue lui*,
meme. Cependant les Indiens du Pérou
croyent tous ce$ effets réels, & cet Auteur
iembie donner dans leur femiment, puifque
dans la vérité , dft-U, on leur voit faire plu*
ficurs journées 4 c fuite fans aucune nourritu¬
re, & ne fe foîuenant qu’avec une petite poi¬
gnée de cette herbe. Elle étoit dans une fi
grande cftime fous les Régnes des Rois In¬
cas , qu'il n’étoit pas permis aux gens du
peuple d'en ufer fans l'agrément duSouve».
rain , ou des Gouverneurs revêtus de fon au*
torité. Le Souverain lui* même n'a voit rien â
offrir aux Dieux en façrifice de plus prétieux
quelac^a , qu'il faifoit brûler devant lest-
doles, comme on a brûlé l’encens de tout
temps dans IqiLjfeniples du vrai Dieu , &C
des fauffes Divinités de toutes les Religions
de l’ancien monde.
La Coca*
- >’ X K H JJüilO>; t 04C * r
La Coca eft la fciiilie d’un Arbre de la hau*
teurde quatre à cinq pieds, fort tendre &
fort délicat, & qui pour cette raifon veut
être cultivé avec beaucoup de foin. II n'en
faut pas moins pour confcrver les feuilles
après qu’on les a cueillies. On les range à
caufc de cela môme fort proprement , & avec
une grande attention dans des corbeilles lon¬
gues & étroites ot'i elles font affujetties. Ces
feuilles font un peu plus unies & moins ner-
veufesque celles du poirier ,d*autrcs les com¬
parent «à celle de l’Arboifier *, .mais elles font
beaucoup plus minces, La manière dont ie$
*2.8 M OEFRS D'ES SaUVAG ES
Péruviens s’en fervent, efldc les mâcher mê¬
lées avec de la cendre d’oflemens calcinés ,
ou bien avec un peu de chaux, à peu prés
comme on en ufe dans les grandes Indes,
pour les feiiifles de Bétel tk les noix d’Arêkc,
qu on mêle auffi avec la chaux. Ce mélange
joint à i’aprêté de la feuille de la Coca , fait
peler la langue à ceux qui n’y font pas accou¬
tumés : elle fait jetter une écume dégoûtan¬
te , & rend ceux qui la mâchent d’une puan¬
teur in fu p or cable. Elle ferc de monnaye dans
lepays j & il s’en faifoit autrefois un fî grand
débit , cjue ce que nous avons dit du Cacao
& de l’herbe du Paraguay, eft beaucoup au-
deffous de ce qu’on en raconte. Du feul Po-
tofi on en tiroir tontes les années plus de cent
mille corbeilles. Elle n’eft plus d’un fi grand
ufage parmi les Indiens fujets des Efpagnols.*
parce que l’Inquifition ayant découvert qu’ils
s’en fcrvoient pour routes fortes de fuperdi¬
tions l’a défendue- fous de trés-tigoureufes
peines dans tout le Nord du Pérou & ne i’a
permife que dans le Sud , en faveur de ceux
qui travaillent aux mines, lefquels ne peu¬
vent s’en pafiTer. f M. Frezier femblc croire>
que cette herbe n’eft point nutritive , qu’elle
ne fait qu’ôrcr l’appetit, & qu’elle ne fert
proprement aux Indiens, que comme le Ta¬
bac à ceux qui font accoutumes à Je mâcher
fans l*âvaller.
Il n’en elfc pas de même du Ging-feng >
donc il eft probable que Théophrafte * a
voulu parler , & dont les Tartarcs , qui
font de véritables Scythes, font un fi grand
ufage. Il a véritablement la vertu de foû-
tenir , de fortifier, & de rappcllcr les forces
t Tre^ier voyage de la Mer du Sud. p. lii,
* ïhtofb, h’ft. plant. Lit, y, cai. ij,
America ains. 129
épuiféesv II a autfi un petit goût de régliffe ,
ainli que je l*ai dit dans l’écrit que j’ai
compofé au fujet de celui que j’ai décou¬
vert en Canada, 6 c qu’il e(t facile de s en
afTurer par l’eflay de la Plante meme. Théo-
f hralte ne donne point d’autre nom à la
lante, dont il parle , &c à laquelle il attri¬
bue une (i grande vertu , qui celui ce Scy -
t\)ica.
Les Amériquains ne prennent point le
Tabac en poudre , ni en machicatoire , au
moins ceuxîque j'ai vus. Ils n’en ufent qu’en
fumée 3 encore tous n’ont-iis point de Ca¬
lumet ou de Pipe. Les Brefiliens , les Caraï¬
bes , &vla plupart des Sauvages Méridio¬
naux , fontaine eipéce de pipe d’une grande
feuille d’arbre pliée en .cornet d’épice, ils
la remplirent de Tabac ^mettent le feu par
un bout , battirent la fumée par l’autre. U
eft au/îi à remarquer que le plus grand nom¬
bre des femmes no fqait ce que c’eltque de
• fumer. ns t u; j - ■ .
Dw Sucre%
La connoifTance du fucre ell mieux mar¬
quée dans les Auteurs anciens que celle du
Tabac. Pline elt le premier neanmoins qui
eltfervi du terme de Saaharum y qu’on trou¬
ve enfuite dans Gallien , x dans Diofcoride >
& dans d’aurres Auteurs qui font tous plus
recens que lui. Il en parle aulîi comme d une
cliofe étrangère i l’Europe, * qu’on n’avott
» VtinusUb . it. Cép. 8. Saccharon & Arabia fert , fed
Jauditius India : eft autetn me! in arundinibus coUe&UT* s
* gum'iiihim modo canidnm , dsntibus fragile » ampliiütiu^
uucis aYdlanxmagnitudinc 3 mc^icjn* untùm uûgN
*î 6 Moettrs des Sàvvagh
que par le commerce , qui fe faifoit en Ara¬
bie êc aux Indes , d’où on Papportoit. C'eli
ce que le partage de Pline explique , & dé¬
clare fort précifément. « L’Arabie porte du
■»> fucrç aurti-bien que L’Inde > mais celui de
>, Tlnde cft beaucoup meilleur.
Outre le nom de Saccha>um , que les A tu¬
teurs de la balte Latinité ont enfuite dé»
guifé en ceux de Zacharum , Z uccarum , Ziiha-
ra , Zu'cua , Zucru > on lui en donnoit encore
d’autres > car , premièrement on lui don-
noit le nom de Sel , & on rappel loi t le Sel
d’Inde > pour lediftinguerdu Sel ordinaire.
Le Sel dinde > dit Archigéne cité par Paul
Eginéte Livre feçond > pour fa couleur & fa
condenfité, e(t femblable au Sel vulgaire,
mais au goût il a toute la faveur du Miel.
C’ert pour cela qu’on lui donnoit aurti le
nom de Mielj & on Pappelloit Miel fau-
vage , H et ftlvefin , ou Miel desRofeaux^ai
«ctAc »fjtmf y comme on le voit dans Arrien ,
^ ou Canamella , Cannamdla > Calamellus > à Can -
ïia y & Melle.
Quoique les anciens ne nous lai fient aucun
doute fiir les Cannes & fur les Rofcaux 5 qui
font la matière dont on fait le fucre , ils
ne conviennent pas fur l’efbéce de ces Ro-
rfëaux. Solin * a cru que c’étoit du Bambou,
ou de ces Cannes des Indes qui font d’une
fi prodigieufe grandeur , qu’entre chaque
nctud on peut faire un canor , ou un petit
bâteau fort raifonnable. Varron f au con¬
traire a mieux recontré dans la description
f\ Arriatu m Veriplo maris Eryth.
* Solinus , cdp. <$. Qyx Palufuia funt ,< Indix loca)
Aruncfinrm créant > ita craftam ut fîffis internodiis , lerofci
*rcc veûitet navigantes. Eradicibus ejus exfrinaitux hux&OS
^ulcis ad Mcüeam i'uavitatem.
% V arro *pud J fit, lik % ij t cap, 7,
Ambriql-vains. vu
qiril fait de fes Rofeaux , qu’il dit erre un
arbre, ou une plante médiocre pour fa gran-
deur.
Indien , rien magna nimis arbore , crefcit a-
rundo.
UHus è ientis pYem'itur radicibus bumor ,
Dulcia cui nequeunt fucco contendere Mella*
Il paroîc d’ailleurs que le Sucre, dont de*
Anciens ont voulu parler, étoit fort diffé¬
rent de celui dont on ufe aujourd hui î car
en premier Ueu > il fcmb-le cju ils ont donne
pour du Sucre une cfpécc de manne > qui fe
forme d’elle même fur les fciiilies des Ro¬
feaux. On en voit encore de cette efpece
dans les grandes Indes, & en Amérique dan*
la Clarifornie. \ Le Père François^Marie I I-
coloen parle ainfï. »» Au mois d Avril > de
» May & de Juin , il tombe avec la rofee
>, une efpece de manne , qui fe congelé , cC
j, s’endurcir fur les feüiîles dés Rofeaux >
„ fur lefquelles on la ramaflè. J’en ai goûte,
f> dit-il, elle e(t un peu moins blanche que
>, le Sucre v mais elle en a toute la dou-
„ ceor.ct A cela fe rapporte parfaitement
eue Pline , Diofcoride & Senéque difent du
Sucre. « C’eit un Miel, du Pline , ramafle
„ fur les Rofeaux , blanc comme une efpece
,, de gomme, il fe brife fous la dent ?oC
„ n’excéde pas la grofïeur d’une noifette »
„ on n’en fait ufage que dans la Medecme.
„ Il y a, dit Diofcoride, * une efpece de miel
„ qu’on apelie fucre , lequel fe rc° uve dans-
F 6
t Mémoire it U Californie, frittes êdifiahus , Kiriefr
B Diojcvrid, Lib, a.. caf. 1C4.
ïf*, Moeurs des !auva«u
>, les rofeaux de l’Inde , 8c de l’Arabie heu*
V> reufe > il a la confidence du Tel , 6c il fe
brife entre les dents de la même manière
,,que le Tel commun. « j* Sénéque fatt plus :
11 expliqtie de quelle maniéré ce lucre Te
forme , & de fon fentiment , on conclud
que les Anciens penfoient ,,que ce miel étoit
formé par la rofée du Ciel , laquelle s’arrê¬
tant fur les feuilles des rofeaux s’y conge-
loir > ou que forçant du fuc de la tige à la
naiflance des feuilles , & tranfpirant par les
pores de la Planre en forme de gomme , H
fe durciflbit au foleil, comme i'e fël dans les
marais falans. C’eft , dis-je, ce qu’on voit
exprimé dans ces paroiesde Sénéque. Ahnt
invtmri apud Indos met in arundmeis foins quod ,
ûuiyos iltius Cœli , aut ipfius arundinis kumordulcis
& propinquior gignit^
Les Anciens ont nuflï connu un fucre
d’une autre efpéce tiré de ces mêmes ro'-
féaux \ mais ce n’étoit qu’un fuc , une lr-
queur , & tout au plus un firop. Lucain *'
défigne cette efpéce par ce vers.
Qui que bibunt tentrâdulces abarundine fuccou
C’cft auffi de celui-là que parlent Solini>
Sc Yarron , dans les partages que j’en aÿ ci¬
tés y mais ils font l’un 8c l’autre dans l’erreur,,
quand ils difent qu’on l’exprime de la racirre
des rofeaux , au lieu que c’eft de la moelle
de leur tige.
Gr le fucre dont on ufe aujourd’hui, eft
tm fucre faéticc. La canne dont on le tire >
efl une tjge noiicufe , fpoirgieufe , d’une
écorce fort mince , 8c pleine "d’une matière
• miellée d’une très-grande douceur*.. Oüj
J SèmU 9 8ife * iMcanm, Lit , 23 ?»
A M E R I CLtr A 1 N *. 12 x
brife les cannes dans des Moulins : on en
exprime touc le flic dans, des prclîbirs y on
purifie enfui te toute la liqueur fur le feu ^
& on. la verfe dans des vaifîtaux , où on la
laifTe fe refroidir , & le congeler de Ja ma¬
nière que Ton peut voir exactement détail**
lee dans, le Père Labat , & dans ceux qui en
ont traité avant lui.
Ce(t cette manière de faire le lucre & de
le raffiner que les Anciens nom pas con*
nue ou du moins qu’il ne nous ont pas fait
connoïtre.- Elle elb néanmoins ancienne &l
beaucoup antérieure à la decouverte de l’A¬
mérique. La connoiffance en elt venue en
Europe du temps des Guerres desCFoifadcs
par les voyages que les Chrétiens firent alors
vers l’Orient , amfi qu’il paroît par les té**
înoigtiagês des Auteurs* de ces temps - là
Albert ou Albéric Chanotne d’Aix-la-Char
pelle , Guillaume Archevêque de Tyr , Jac*.
ques de Vitré Evêque &c Cardinal > Sanu*-
tus, ,&*c.
Albert * rapporte que l’Armée des Croifcs
réduite à une extrême difette de vivres, fut
fort foulagée aux lièges d’Albarie , de Mar-
* Albertus Aqttenfis llift. Hieros Lib. f. cap . 57. Caîa-
mellos ibidem melîitos per camporum planieiem abundanter
i«pmos> quos vocant Zucra > fuxit populus » illorum fa!i>-
bri fucco ’æntus ï & vix ad fatietatem præ duJcedine ex*
{ deri hoc gufhto valebant. Hoc cnim genus heibae fummo»
abore agricolaruai prr fingulos excolitur annos d;inde tem-
poremeflh maturum mortaliolis indigçnæ.contu-ndunt, fuc-
cum colatum in vafis fuis reponences , quoufque coagulants
iftdurcfcat fub fpecie niris , vcl falhaibi. Quem tafum euro
pane mifeentes * aut curo.aquâ- terentes , pro puhnento fa-
mnnt , ÔC fopra favum mrilis guflantibUs dulce ac falubre
vidrtur. Aïunc quidam genus. me\lis. elle quod reprrien*
Jonathan fiîius Saül R-gis fùper faciem terræ., inobediens^
. gulhre præfumpfit. His ergp calamelüs rr.elliti faporis pa-
ih oblïdione Albanie- , Marra , ôc Archas rouitun*
fconenda famé vexatiu » cfl icfucilUius.
K 4 Moeurs des S au vàg es
ra , d’Archas, & aux environs de Tripoli,
par les cannes de fucrc qu’on trouv oit dans
la canapaçne , & dont la douceur fatfoli tant
de plaifir aux foldats qu’ils ne pou voient
s’en raflafier. » On cultive dans ces pais-la,
» dit il , cette Plante qu’on féme toutes les
T> années, & qui donne beaucoup de peine
» aux païfans. Au temps de la moi (Ion , U
» lorsqu'elle eit bien meure , les naturels du
«« pats brifent les cannes dans des piles, Sc
w après en avoir exprimé le fuc , &: 1 avoir
» bien purifie, ils le verfenr dans des vafes,
où il fe fige & blanchir comme la méfié >
» ou le & le plus blanc. Iis le râpent, & le
*> mêlent avec leur pain , où ils le font ai 1-
foudre dans Peau , & en a fiai forment leurs
» ragoûts. Ceux qui en ufent le trouvent
,, plus agréable &plus fain qtie le rayon de
,, Miel. C’elt de cette cfpéce de Miel, dic-
,, on , ajoute-t il enfuite , que goûta Jona-
„ thas fils de Saul , lorfc^uc tranfgreflTant les
,, ordres de fon pere , il penfa lui en coûter
,, la vie pour cette defobéifiance.
* Marin Sanut, dit Torxel, voulant exci¬
ter les Princes Chrétiens à fe liguer contre
les Turcs , ou les Sarazins maîtres de a Ter¬
re-Sainte , commence fon Ouvrage par met-
*re au jour les grands avantages que le ooul-
dan, ou Sultan, retirait du commerce des
* Marin. Sanntus TorfelLus fccrttor.Tidel. crucis, hb.u
ftrt i. Cap. x. Et aVn in terris Soldano fubjeais bo*nbiX
« Z ich arum crefcanc in nonmodica quantité* . dcqu>b«s
Soidamis & Saraccni percipiunt imçna pédala $t tribut* ,
fi Chrift ani adftt &i fuerint, Soldant) ÔC Saricenu damnum
non oiodicum evenict» cùn in Cypro tanta quantitas j.u-
rhoi mfcatnr , quoi Chnftiani potrruni corr.pstentcr lur-
niri. Srddî Zucharo nafcltur în Rhodc , An*orea , Marty
îc in Sicilia, & in aliis locis Cbnftiauoru.n Zucharum w
IK^tur , fi hoc fciociyanw*.
A M t H I A IN S. T?f
Indes , &: en particulier des épiceries qu'il
avoit fcul de la première mam^ ce qui fai-
foit fa grande puijTance & û. grande richelfc*
Il vient enfuite aux moyens de l'aflfoiblir , en
empêchant cc commerce dont les Chrétiens
pouvoient profirer. Apres un long détail, il
» dit, Q;ie la foyc de le fucre viennent dans
„ les terres du Souldan , de que ce Prince de
« lesSarazins en retiroientde grandsdroitsr
,, Que fi les Chrétiens voulaient fe liguer
» pour le voyage d’Oolcrcmer le commcr-
» ce de ccs ennemis de la foi recevroit un
«grand échec ; puifque dans la feule lilc de
«Chypre ,1e fucre naît en fi grande quanti¬
té , que toute la Chrétienté pourroit s'en
„fournir^ que les canrtcvs vendent au fil fort
3 , bien dans Plfltede Rhodes, dans la Morce ,
>,dans Pille de Malthe,& qu’elles croïtroicnc
» de la même manière dans la Sicile, & dans
>, les autres Terres des Princes Chrétiens,
>, s’ils fçavoicnt conno'ître leurs interets, &
>î s’armer contre l'ennemi commun.
Il paroît que les Princes Chrétiens profitè¬
rent de ces avis: qu’on cranfporta les cannes
de fucre dans la Stcrle, qu’on les y cultiva*
& qu'elles y firent fort bien.*Falcandus dit,
au fujet des cannes de fucre , qu'on cuîtivoit
auprès de Palcrme, cc Vous verrez des cam-
» pagnes remplies d'une moiflbn de Rofeaux
«dignes de 1’admiration ; les habitans les
,» nomment Cannes de Miel,à caufe de ladou-
„ ceur du fuc dont elles font remplies. Ce
* F olcandus in ’Ptafat. ad H'ift. de Calamit. Sicit. Ocenrret
libi mirardarum feg<*$ arunrfirmm ( in agio Panormitano î
qui cannae raellis ah -incoUs mmewf^ntur , nomen hoc ab
intrriotis fucci dutccdinc fojrticntcs. Harura fut eus moderare
fc düigenctr deco&us , in fpeciem rorllis tr iduciiur * fi vrrô
pcif-âub exco&us fuciii » in tæccaii fubfiantUna con
wtur,
'XxS M O E TT.R s DSS S à tfVÀGSS
*fuc> fl Bon lui donne cerrams devrez d une
>5 eu 1 don modérée , devient un iyrop , une
” efpéce de miel >fi on le fait cuire encore -
„ davantage , il fe conienfe , & k convertit
^îryavmtdésces temps-là pour brifer les ;
cannes > des Moulins qu’on nom mou /w*v-
ra dans la langue des Sarazins, ce qu on volt
par le t Diplôme . ou l’Aétc de donation fai¬
te par Guillaume fêcondRoi de Sicile, aun
Monaftére de Religieux de l Ordre de St Be-
noi(t, feue dans l’Archevêché de Mont-real
Nous lui accordons*, dit ce Prince > dans le
territoire dé Païenne 6c dans fa Banlieue, de
nôtrepropre mouvement & en pur don, 44 un
s, MouTm pour moudre les cannes de fucre,
qu’en ’ langue SaraSiwe ©m'appelle Alafara*.
„ avec fes droits dejuftïe*, & toutes fes au-
3 , très dépendances. Je ne crois pas qu on ait
continué à'cultiver les cannes de fucre en bu-
ropc v apparemment qu’elles ne continue/-
rent pasaulfrà bien faire, ou bien quc .e
commerce 1 étam plus tacite--dans le Levant,
©n trouva plus de profit d’en acheter des
commerçans, que de faire les frais aune cul¬
ture ingrate , 6c fî jette à trop de dépenle.
Les cannes de fucre viennent naturellement
en Amérique, 6c font une richefle qu'elle ne
doit qu’aux faveurs du Ciel , ôc à la bonté de
fon terroir, ainfi que le Père LabatPa fort
+ Ex D iplomate Guglulmi r. K*gis Sicilùe aptid Kocchk*
f irrhum mtitïà 3. EccUjlx Monrere gale nfis . In Panornw
etiam & pertinent iis ejus-Concedimus ei. ( MonaKe-
rio Tupradiao ) Libéré & abfque dacione aliqui , mole*
dininn unum ad raoiendas cannas roeilis , quod SaraieûtC®
dieuur Mipira , cutn- omnibus juftuiis & pçrtincntus
fuw, &c. .
*• Labfit » Nouveaux Voyants aux JjUs dt l'Atnw&.b
cfo. 5* ... M
A M E R T dV A T N S. J yj
iien prouvé contre les prétentions de queN
qties Auteurs, qui ont écric que les Efpagnols
les avoicnc portées des Indes Orientales dans
ks liles Canaries, ou Fortunée > & de-là en
en Amérique. Elles ne viennent pourtant
bien que dans l’Amérrque Méridionale, dans
les Ifles du Golphc du Mexique, Sc peut-
être aux extrémités de la Septentrionale qui
tirent vers le Sud. Les Amériquains ne pre-
noient pas même la peine de les cultiver , 8c
n*en tiroienc pas un grand avantage. Les Ef¬
pagnols furent aufïi aflêz long - temps fans
s’en avifer, 8c ceux d'entr’eux qui furent les
premiers à en prendre foin , n’eurent point
d’abord la penfée d’en faire dufucrc> ou ne
l’executérent point. Ce fut, félon Gonzales
.Oviedo*, le Bachelier Gonzales de Vclofa >
qui fie des dépenfes extraordinaires pour fai¬
re une fucrerie dans l’Iile E fpngnole , où i i fit
venir des Canaries des Maîtres entendus pour
faire le fucre 8c pour le raffiner; quelques-
uns prétendent néanmorns, que ce fut le Ca<-
itellan de la Véga > Michel Vaîeflrier de Ca¬
talogne. L’exemple -de.l’un & de l’autre ayant
bien téiitfi, fut fuivi de plufieurs petfonnes >
qui en ayant établi en plufieurs endroits de
ce Nouveau Monde, y firent fleurir le conv-
merce d’une Marchandée, qui vaut en quel¬
que forte les ncheffesdu Pérou.
t Vofliuscroit que l’étymologiecîe Saccbd-
rum , vient du mot Arabe “DO Sacar , ou de
l’Hébreu Schakar j qui veut dire s’eni¬
vrer , g caufe qu’on tirôit des Rofeaux qifi
font le fucre , des boiifons eny vrnntes : ce
que Scrabon § fetnble favorifèr au Livre if*
* Gonzales d'Oviedo , Hift. de tas India s , lib. 4. cap. 8.
t Peffi t* dt Thjfiol. chr fr Thwl» Omit, lib» cap, 144
$StrAbilibtiî»p,\77j
**8 Moettrs 0!S Sauvages ...
Car il nous aflure, fur le témoignage de Néat*
que , « que dans l’Inde les Rofeaux produis
„ fentdu Miel fans le fecours des Abeilles,
quoique ce ne foit point, dix-il ,unar-
„ bre ou une plante qui porte du fruit, celle-
„ ci néanmoins en porte un, lequel a la pro-
,, priété d’eny vrer.
Cette fin du paffage de Strabon eft aflfez
obfcure, & femble même renfermer une con-
tradition. Car quel eft ce fruit d’un arbre,
ou plutôt d’une plante, qui ne porte point de
fruit } Cela peut s’expliquer néanmorns par
ce que je vais dire. Entre les efpéces de Can¬
nes & de Rofeaux , il n’y en a point qui por¬
te proprement du fruit ; mais le Maïs > le
Gom qui eft auffi une efpéce de Maïs d’un
grain plus petit, 8c quelques autres plantes
îmiliacées étant auffi en même temps arundi-
nacées, ( quoiqu’on ne leur donne pas com¬
munément le nom de Rofeaux , ) ce que dit
Strabon peut fort bien leur convenir -, 8C
c’cft ainfi qu’on doit exphqucr ces Auteurs >
car dans celiesrlà on >peut trouver trois cho-
fes. La première , c’cft le grain dont les Sau¬
vages tirent leur nourriture commune , &
dont ils tirent des farines j en fécond lieu , les
boulons propres à eny vrer jC3r, foit du grain,
/oit de la nge , on tire de l’eau-de-vie, uri
vin aflez agréable , 8c de fort bon vinai¬
gre j en troificme lieu , de la canne du Maïs,
Jorfqu’elleeft dans fa fève, on exprime un fu-
cre très fin & trés-délicat, ainfî qu’il eft mar¬
qué dans le Dictionnaire Univerfel imprimé
à Trévoux* Je n’en al point vu de cette efpé¬
ce, 8c nos Sauvages ne le travaillent point*,
;ë n’ai cepen dant point de peine à le croire ;
car la cige du M iïs , lorfqu’elle eft pleine de
fonfuc, eft remplie d’une eau miellée, h*
A M ER I <*TT A T N-S. T
quelle efl très-faine & très-raftaîchiflante.
Les Iroquois nomment ces tiges Obéré , tk Jes
François les apellenr Sncru. On arrache pour
l'ordinaire dans les champs de bled d’Inde,
les tiges qui ont manque ,& qui n’ont point
d'épi j & après les avoir dépouillées de leurs
feuilles ÔC de leur'écorce, laquelle dt fort
mince, on en face la moelle qui elt fort char¬
nue , & quia un goût auifi agréable que l'hy¬
dromel. Les autres Cannes de fucre ne por¬
tent point d’autre fruit, que le fucre même.
On fait aufîi de celles-là de l’eau-de vte, un
vin trés-délicat très-gracieux , & de fort
bon vinaigre. Ainfi de quelque manière qu’on
explique le paflage de Strabon, îleft toûiours
vrai de dire > que les Rofeaux produifent un
Miel qui n’dt pas l’ouvrage des Abeilles , Sc
que de leur fruit, ou de‘leur fuc, il le fait
des liqueurs capables d’cnyvrer.
Le même Strabon nous apprend , que les
valtes régions de la Scythie produifoienc
suffi leur miel V où les Abeilles n'avoienç
point de part. Mais il était différent de celui
des Indes, & de l’Arabie heureufe , en ce que
ce dernier étoit produit dans les Rofeaux. Au
Jieu qu'il dit fimplcmeM que dans THircanie
& dans quelques autres païs voifins, c’é-
toient des atbres , qüi croient comme autant
de ruches, & dont le miel découloit pat tou¬
tes les feiilles. Strabon parle encore ici dans
les principes de l’ignorance commune aux
Auteurs de l’Antiquité , touchant la manière
dont fe faifoit le fucre > de forte qu’il paroît
ccre dans la même erreur où étoient ceux
qui croyoient que le fucre fut une gomme »
une liqueur, ou un fel > qui tranfpiroit pat
les porcs des feuilles j ou bien une rofcecclo
lie laquelle fc chriltallifoit & fe condenlbit »
1 4 ô M OE tT R s t> E S S Â tr V A G E s
comme la Manne II clt cependant naturel de
penfer que Strabon ne tait que nous indiquer
ici la manière dont nos Sauvagefles font le fu-
cre, qu’elles expriment du Tue des arbres , &
en particuiier des Erables : ce que je vas
maintenant expliquer.
Au mois de Mars 3 lorfque le Soleil a pris
tin pou de force , & que les Arbres commen¬
cent à entrer en lève , elles font des incitions
tranfverfalcsavec la hache fur le tronc de ces
arbres , d’où il coule en abondance une eau ,
qu’elles reçoivent dans de grands vaiflèaux
d’écorce ; elles font enfuire bouillir cette eau
fur le feu , qui en confume tout le phlegme>
& qui épaitfk le refte en confiftance de fy-
rop , ou même de pain de fucrc > félon le de¬
gré & la quantité de chaleur qu’elles veuienr
lui donner. Il n’y a pointa cela d’autre my-
ftere. Ce fucre clt trés-pcdïoral , admirable
pour les médicamens *, mais quoiqu’il foit
plus fam que celui des Cannes, il n’en a point
l’agrément , ni la délicateflc , & a prefquc
toujours un petit goûr de brûlé. Les François
le travaillent mieux que les Sauvagefles de
qui ils ont appris à le faire ; mais ils n’ont pu
encore venir a bout de le blanchir, & de le
raffiner.
Pour que les Arbres donnent leur eau en
•abondance, il faut qu’il y ait au pied une
certaine quantité de neige, laquelle entre¬
tienne leur fraîchcur^qu’il gèle bien pendant
la nuit, & que le jour foitpur, ferain, fans
vent &C fans nuages i car le Soleil ayant alors
plus de force , dilate les pores des arbres que
le vent au contraire reflerre 5 de forte qu’il les
empêche decouler.Lcs Arbres ceffentde don- ^
ner , lorfque la fève commence à prendre
plus de con/îftence, & à s’épadïir. On s’ea
*
Umdtrl
rages L _ _ ,
fuc .les fleurs ,* comme faifoienc autrefois
* ApfoUont AUxand, Hiji , Cmmnt , (ap. 38 .
r c 1
A-MERIQ;V A’INS. I4l
tpperçoit bien-tôrj car outre que les Arbres
tonnent' moins , l’eau qui en fort, cfï plus,
jlaireufe* 6c quoiqu’elle au plus de corps
iuç la première, elle ne peut plus le chri-
tallUèr, ni être mifecn pain de lucre , ÔC
ie fait plus qu’un fyrop gluant &c lmpar-
fait.
Les Poètes , dans les deferiptions qu’ils .
iont de l’Age d’or , ou des Siècles qui peu-
/cntlui être comparés, nous difent cntr’àu*
res merveilles , que les chênes les plus durs
dîlHltoicnc du nuel , ou qu’ils en diftil-
Icront. S’ils ont prétendu mettre cela de
aiveau avec leurs Hyperboles, ou d’autres
phénomènes purement fymboliques «X mé-
aphoriques > comme quand ils difent que le
Biel coulera des rochers, que les bu 1 don s
Éoduiront des grappes de raifin ; qu’on verra
Sortir des fontaines de lait 6c de vin $ nos
Sauvages font voir qu’ils en fcavent plus
qu’eux, ayant fçû tirer des érables, qui font
une cfpéce de chêne très-dur , un fuc naturel,
lequel a autant, ou plus d’agrément, que le
miel que font les Abeilles,
i II fe trouve beaucoup d’arbres &c de plan-
f' tes,dont on peut faire du fucrc & diverfes
liqueurs, fans parler des efpéces de palmlfle.
k Les Noyers donnent une eau beaucoup plus
[ miellée que celle des érables. Le fucre en elt
|fo.rt bon. Celui d’eau de frêne df trcs-déli-
|cat j mais il faut une quantité con/ïdcrable
jjde cette eau, 6c beaucoup plus qu’il n’en
ffeut pour faire celui d’érable. On fait un fu-
|cre encore plus fin des fleurs, du cotonnier 5
|V<ohnu efes B namlles fous le nom d’ Apocynur*
jr atadtnft ; mais je ne fçachc pas que les Sau-
3 'âges tirens aucun fucrc , bu aucun miel du-
[\\/iicdcs fleurs / comme faifoicnt autrefois
* AptoUon, Altxand, Hiji, Cornant, cap, 38.
* P
Î4* MoïTJltS D FS S AU V A G 1$
les Z gantes , Peuple d’Afrique , lefqucp 3
cga.oient en ce point le travail des Abeille*^
‘t L’Auteur de la nouvelle Hiftoire de
Virginie parle d’un arbre qui y porte le mie ! >5 ul
lequel effc contenu dans une gonfle épaiff*
» tk enflée , qui paroît de loin comme F ^
coflê des pois ou des fèves. § Strabon dP^ 11
<|uc dans les Indes > il fe trouve un arbre d’u Vir2j ‘
ne médiocre grandeur , qui porte des écoflt™
de la longueur de dix doigts , pareilles à ceF *
les des feves , & qui font pleines de miel) 1 ™
mais d’un miel fi dangereux , que ceux quF^
en goûtent, ont bien de la peine à en réf^
<çhappcr. ^ Le même Auteur fait mention de ■ ? 1
certains arbres qui portoient une ejpéce di : f
miel aux extrémitez de leurs branches, ofW
dans les boutons de leurs fcüdies; ce mie-ta
rcndoit fols ceux qui en prenoient*, & il
conte que les Mofinœctens, dans le païs dcf :re ^
<jueis ces arbres fe trouvent, fe'feTvircntaveFM
adreflfe de la douceur de ce miel, pour faitfwà
une trahifon aux Troupes du grand Pompée ^
Ils vinrent au-devant d’elles fous le femblanPw-
d’une feinte amitié , ils les régalèrent, leuMc
firent boire de cette liqueur en quantité,
taillèrent en pièces trois Cohortes entière^
lorfquecette boiffbn les eut mis horsde ferapôut
&c hors d état de fe défendre. Il y a apparent
ce que les Mofinœciens faifoient decemie^e.
des liqueurs agréables -, mais qui enyvroient
comme le vin , ceux qui en bûvoient avec
excès, & que les Troupes Romaines, qui
n’y étoient pas accoutumées, furent plutôt -n
yvres que ceux qui les inviroient,& leur A
tenoient compagnie à en boire. Il e(t auifi .1
M’
W f e V \ r & me » Liv. i. t b*p. 4 . A. 6 , ? A*
jf Strabo , Ltb . tf. p. 477.
fj Srrabo >Lib. n,
Amer iqvains. t4$
très-probable * qu’Hcrodote parle d’une
boiiîbn enyvrante , fous le nom de miel ,
Jorfqu’ii dit des Ouvriers de Callarébc en
Lydie , qu’ils faiioienr un miel artificiel a-
vcc du froment 8c des bruyères.
L’eau d’Erablc dt rrcs-graticufe à boire
fans être cuite. Elle aigrit d’elle- même , &C
fait un vinaigre payable , fi on la conferve
quelque tems. On en peut faire un rrcs bon
hydromel avec fon fyrop -, mais on ne pour-
roit pas en tirer de l’eau-de-vie comme on le
fait des cannes de fucre.
Les Auteurs modernes croient que les An¬
ciens ne fe fervoicnt du fucre que dans la
Médecine. Pline le du 8c les autorife, ainfi
que je l’ai déjà remarqué, & cela peut cire.
Mais le fucre ayant le même nom que le
miel > 8c ayant dans fon ufage quelque cho¬
ie encore de plus agréable , qui les empê-
choit de s'en lervir au lieu de miel, qu’ils
nettoient à toutes fauces> jufques dans leur
pam 8c dans leur vin.
LesSauvageifes font cuire leur bled d’Inde
enginfede Pralines dans leur fyrop d’Era-
bic j 8c elles mêlent leur fucre broyé avec les
farines groulécs, dont elles fonr les provi-
fions pour tous leurs voyages. Cette farine
s’en conferve mieux , 8c elt beaucoup plus
agréable.
-, Arbres portant la cire .
J’ajouterai ici par occafion 3 que comme iî
JV a des arbres & des plantes qui predutfent
lin miel, lequel n’çlt point l’ouvrage des
Abeilles, il y a auili des plantes, qui pro^
duifenr de la cire où les Abailcs n’ont poin t
4 Bcrodot, Lib. 7. n. $i«
ï44 Moeurs des Sauvages
de parc. C’eft un petit arbulte , qui vient 1ÛW|
le bord deslacs, des rivières 6c des maréca- je,
gcs. Il a aflez l’air d’un Myrthe , fa feuille ne -je
diffère prefque point de 1* Apalachine, qu on ^
a découverte à la Loüifiane. Il porte des
bayes de la grofleur d’un grain de poivre, tire
On fait bouillir ces bayes dans l’eau, fur la
fur face de laquelle il s’élève une graifle ou 3 ;,
une matière onéïueufe , qu’on receiiille , &C ^
qui elt la fubftance de ces bayes mêmes ,1a-
S icile en bouillant fedétache de fon noyau.
n fond cnfulte toute cette matière eniera- l| K
b!e , laquelle en fe refroidiffant fe met en
conliftance d’une cire verte , tranfparente,
dure, 6c d’une odeur très-agréable. J’en ai
vu des bougies, qui ne couloient point en
brûlant, & "qui répandoient une odeur auffi
balfamique que celle des plus doux parfums,
fans porter à la tête & faire mal au cœur,
comme la plupart des ca Ablettes,
Ce n’di point aux Sauvages qu’on en doit
l’invention. Us ne fe fervent encore que des
chandelles de Gérés ; c’elt à-dire , de torches '
d’un bois fort combu/tible , ou d’ccorce rou- ;
lée de Bouleau , ou de quelqu’autre arbre
gommeux. Ce fut, dit-on, un Chirurgien de ;
Ja Nouvelle Angleterre , qui s’avifa le pre* ;
niicr de fondre ces bayes, 6c qui de cette ;
même cire , donc on a fair enfuite des bou- ;
gies , fit encore plufîeurs belles opérations
dans la Chirurgie , en la faifant entrer
dans
fes Médicamens
De i Plantes dont on tire le fil.
Les SauvagcAes ne fement point dans leurs
champs le chanvre , ni Je lin. L’une 6c l’autre
Amérique produisent d’elles^ mêmes plu-
fieurs
Am SU! QT 7 A I N s. 14^
fleurs plantes filacëes, dont c||es fçavent faire
ufage, & quelles mettent en œuvre fans beau¬
coup de peine, &c fans fe fervir de fufeau &
de quenouille. Telles font une forte de chan¬
vre fauvage , diverfes efpéces de Pites dont
on tire un fil très- délié : deux ou trois fortes
de Cotonniers, dont les femmes des Caraïbes
font les beaux lits de coton^, qu’on nomme
Hamacs , & dont nous avons déjà fouvenc
parlé. Tels font encore le Mahot, le Bou¬
leau , Scc.
Les Iroquoifes & les SauvagefTcs de la
Nouvelle France, font une forte'de fil de l’é¬
corce du bois blanc, dont elles font les facs
à mettre les provifions de leurs maris quand
ils vont en voyage ^ les colliers ou leslong.es
dont elles fe fervent pour tranfporterles far¬
deaux , & divers autres petits ouvrages fé¬
lon leurs petits befoins. Elles enlevent de
cette écorce celle qui e(t la plus délicate ÔC
la plus voifïne du corps ligneux*, elles la cou¬
pent avec l’ongle en rubans, qu'elles font
roiiir & macérer dans l’eau , comme on en
ufe pour le chanvre pour le lin ; & après
quelques préparations, que je n’ai pasaffez
fui vies, elles la réduifenc en de fi petits fila-
îriens, qu’elles peuvent aifément la tordre
fur leurs genoux & la mettre en peloton.
Dans les petits ouvrages qu’elles font avec
ccs differentes fortes de fils, elles entremê¬
lent fort proprement le poil d’Elan, de Bœuf
fauvage & de Porc-épy , teint en divetfes
couleurs. Pour faire ces diverfes teintures ,
elles fe fervent de différens fucsqu’ellesex-
priment de certaines plantes , ou bien elles
les font bouillir avec des racines des her¬
bes qui leur £pnt connues, avec des écorces
& des copeaux de quelques arbres, dont 1$
ïom lll. G
?ê ssSÊzm
d? ta“nS“ofb,e° U dcflonRes faite,
font d’un fort bon ufage & d une gtanac
propreté!
,;tnn
j «fo
W5PÈi
de la GUERRE ;
L ES Hommes,qui font fi defœuvresdans t {
leurs Villages, ne fe font une gloire de ^ai
leur indolence qiie pour donner acnten. te
dre qu’ils ne font proprement nés que pour les te
grandes choies , & fut-tout pour la Guerre, fcd
faquelle expofant leur courage aux plus rudes k
épreuves,leur fournir de frequentes occJîons l&
de mettre dans fon plus beau jour toute la no- k
bleflc de leurs fentimens,8d inébranlable 1er b
meté d’une grandeur d’ame vraiement heroi bfc
que. La chatte & la pcche,qui apres la guerre ^
emoortent toute leur attention, ne leurionc^
agréables, que parce qu’elles en font 1 image,
& peut-être en laiifcroient. ils le foin aux
^ An nruirrirnrf» ne tOUt
ex peut-ecrc eu wmuun-.u u, ~
femmes , ainfi que de la nourriture & de tout ;
Je refte, fi elles n’étoient en h:ême-temps un J0
exercice qui les forme à fe rendre terribles* -«
des
A M E R 1 QJT A t K S.
ennemis encore plus redoutables ,
*47
que
ne les font les bêtes féroces.
Il falloit que les Peuples de Thrace fuflènc
bien belliqueux, puifque pour donner l’idce
de leur valeur , toute la Fable a concerté de
ta faire naître chez eux le Dieu Mars , & que
les Grecs jaloux de toutes les Nations ,ôc qui
ont pris des Barbares tout ce qu’ils ont pû»
(3
ta
B
*«■■1 - - n
n onr pourtant pas ofé leur ravir fa naiflance
pour s’en faire honneur. Si mes conjectures,
i iHMÉtiÉaiiiü i m '
îur l’origine des Amériquains, font bien fon¬
dées > on peut dire que leur bravoure ne fert
(J qu a fortifier celle-ci davantage. Ils ont tous
le cœur haut, l’air fier & noblejils font tous
coniïtter leur gloire dans leur courage, SC
kuT réputation ne s’établit que par les preu-
rj Ve $ fréquentes qu’ils ont données d’une in-
rrépide fermeté.
Mais fil’Arcskoui des Hurons Srdcslro-
quoisell l’Arés des Grecs , ou le vrai Mars
de la Thrace , il faut avouer auifi que les Iro-
quois & les Hurons font encore plus dignes
d’appartenir de plus prés au Dieu de la Guer¬
re, que les autres Nations Barbares de l’A¬
mérique , par la fupériorité qu’ils ont fur
elles du côté de la valeur. Ils peuvent céder
i quelques-unes quelques avantages de l’ef-
prit & du corps : la vivacité dans la conver-
fation ; la douceur dans la phy iîonomie , l’a-
dreflé en différons exercices , la legéreté à la
courfe, ainii du relie > mais ils ne" cèdent i
qui que ce foie pour la bravoure, ils paffenc
incontellablement pour être les meilleurs
foldats, & on ne peut au moins leur di/puter
la qualité de braves.
La'guerre cil pour les Iroquois & pour les
Hurons un exercice néceffaire , 8c peut-être
t ell-ce la même chofe pour tous les autre*
G *
«48 Mm»«! P* s J 5 ^ t V oî.îeles mo- |f
Si» qu’on a de k décUt« àto fc
c
kcuimes. en leur donnant de juftesfujeti de
plainte elle leur eft encore comme indlfptn- L
Fable par une de leurs loix fondamemales f
Les familles , ainfi que iç 1 ai déjà obferve, y
ne fe foutiennenr que par le nombre de ceux
qui les compofent, (bit hommes, fou fem- ■
mes ; c’elt dans ce nombre que consent *
leurs forces & leurs principales richefles. La
perte (Tune feule perlonneeltunc grande pet- j ^
?■ .mais une perte qu'il faut neeelTaiteine» f;
5 rpTTP nerfonne qui
te
me perte qu « --- - ,
•cparer , en remplaçant cette perfonne qui
manque, par une ou parplufieurs autres fe- ‘
Ion que la perfonne qu on do t remplacer, ^
étoit plus ou moins conJïderable. x .
Ce n’cfl point à ceux de la Cabane a rep - .,,
ter cette périmais à tous ceux qui Y ont des ‘
alliances, ou leur Aibnnt, comme ils par
i el -vr • Si voilà en quoi confilte 1 avantage
d’une Cabane d’avoir plufieurs hommes, qui f ■
v ayent pris naiflànce. Càr ces homme q - T
ciueifoies chez eux & bornes a.eux-memes,
mariant dans des Cabanes différentes > les P>
SSS qm “aiifcnt do ces divers Mamg, |
deviennent redevables a la Cabane de s f
Pcres , à laquelle ils font etrangers , CL con ■
tradtent l’obligation de les remplacer , d i
forte que la Matrone qui a la principale auto-
rué dans cette Cabane, peu..obliger es en- !U
fins d’aller en guerre comme bon lui femble. Il
les retenir s’ils vouloient entreprendre »
» nnorrp nui ne lui ollit PâS.
JU ICS ^ ; -
me guerre, qui ne lui plut pas. ... a
Ouànd donc cette Matrone- juge qu U «*
émus de relever l’atbre, ou de remettre lur
. natte, quelqu’un de ceux de fa famille que
St!
Amertq.ua in s. 149
Ja mort lui a enlevé, elle s’adrefle à l’un de
ceux , qui ont leur Aihonni chez elle , ÔC
qu’elle croit le plus capable d’executer fa
commiïlîon. Elle lui parle par un collier de
porcelaine , & lui explique fes intentions
E our l’encagcr à former un parti ; ce qui elt
ien tôt fait.
Il faut qu’il y ait quelque choie de fembla-
ble établi parmi les autres Nations : mais qui
peut varier néanmoins félonies régies dont la
Gynécocratie elt établie parmi elles. En cer¬
tain temps les femmes de la Floride viennent
toutes cnfemble devant le Chef, & fc met¬
tant en fa préfencc en pofture de fupliantes,
elles pleurent les morts de leur Nation , cha¬
cune lui répréfentant les pertes qu’elle a fouf-
fert dans fa famille, & elles lui demandent
toute de donner quelque foulagement à leur
douleur, en tirant vengeance des ennemis
qui l’ont eau fée. Parmi les Caraïbes & les
Brefilicns , ce font auflï les femmes , qui
font chargées du foin de folliciter les guerriers
de vangèr les injures faites à leur Nation
par leurs ennemis communs. C eft pendant
leurs feitins que les femmes pleurent parmi
eux , exagérant ce qu’elles ont fouffert, s’ef¬
forçant par leurs plaintes & par leurs paroles
d’échauffer le courage de leur jeunefle , afin
de l’animer d marcher hardiment au combat,
à y donner des preuves de leur valeur &c de
leur amour pour ceux de leur Nation donc ils
vangent la mort. .......
Il faut outre cela qu’il y au quelque obli¬
gation particulière dans les familles , de
prendre en main la querelle les unes des
autres , avec des Loix néanmoins un peu dif¬
férentes de celles des Iroquois. C elt ce que
j’infère dç ce qu’en a du Thévet dont je raj?-
* G i
35
Sre Moivrs ïis Sa vV Aft t s
porterai les propres paroles. « Quant aui-
(ütes femmes veuves, clics ne le remarient
point, fi ce n’eft aux frères & plus proches
parens de leur défunt mari , lefquels au-
- ' paravant faut qu’ils vangent la mort dudit
oo défunt > s’il a été pris &c mangé de renne-
35 m i 4 5’ii e ft m ort de vieilleffe ou maladie,
t>0 il f aut que celui qui doit prendre la veuve
00 pour femme amène un pnfonnier qui ne-
05 toïe fur la foffe du trépaffé , foit qu’on ait
^changé de Village ou autrement : auffi que
35 toutes les pennafTeries , colliers , arcs ÔC
flèches d’icelui foient lavées par ledit pri-
03 fonnier > même fon grand lit où il cou-
05 choit de fon vivant. Encore ne fe rema¬
nient jamais lefdites veuves > à un moins
fort & vaillant qu’étoit leur mari > car au-
2X5 crement on les dénicroit, & leurs enfans <x
0> alliez mêmes en feroient fâchez & mal
03 contens , de façon que s’il n y a rencontre
03 pareille , elles aiment mieux demeurer am-
fi veuves tout le relie de leur vie, & finir
03 leurs jours avec leurs enfans : & encore
^qu’elles fe remarient , fi e(t-ce toutefois
05 plus d’un an après le trépas de leur mari,
03 & autres chofes ci-deffus accomplies. A
03 ce propos je vous raconterai ici d une feni-
03 me, laquelle après la mort de fon mari ,
03 qui avoit été pris 8 c mangé de fes ennemis,
ne fe voulant jamais remarier, parce que
nul des parens dudit défunt ne s’étoit effor¬
cé de vanger fa more, & pour cette caufe
prenant Tare & flèches s’en alla elle-me-
me en la guerre avec les hommes, & ne
05 tant qu’elle amena des pnfonniers , qu’elle
ô ' bailla à tuer à fes enfans* leur difant * tués,
mes chers enfans , vangez la mort de VÔ-
# Ybevet Copnofr nniv> kv. u t c, t, f. ^174
C> 1
* 3 i
Ami riqjtai ns. îfï
35 tre pere défunt , puilque nul de les parens
î)ncn fait autre vengeance : c’elt pofTible 5
03 parce que je ne fuis pas affez jeune ex afiez
belle , mais une chofe e(l en moi, c cit que
35 je fuis forte &c vaillante , pour venger la
*’mort de vôtredit pere mon mari *, ce de
35 fait cette femme fit tant, qu’elle print plu-
ficurs de fes ennemis prifonmers , quelle
3 : faifoit tuer, même aux jeunes frères & ne-
veux dudit défunt : de forte que remettant
^tousadtes féminins & prenant les mafeu-
35 lins & virils , ne portoit plus les cheveux
^ longs comme les autres femmes ou comme
3) die avoir accoutumé , ains s accoultroit
35 avcc des pcnnafferies & autres chofes con-
3> venantes aux hommes. Revenons à notre
^propos : après avoir donc bien banqueté ,
^faifant des flattes des os de bras & jambes
35 de leurs ennemis , & autres xnltrumens,
35 comme tabourins faits à leur mode , ex s en
Sî vont fautans, & danfans joyeufement tout
aî autour de leurs loges là où cependant les
plus anciens ne ceilent tout le long du jour
*>de boire fans manger, félon la coutume,
font fervis par les veuves du défunt ce
parentes d’icelui, & m’étant informe d eux
a Me ces façons de faire, me répondirent,
35 que c’éton pour haufler le cœur a la jeu-
03 nefle, &c afin de l'animer à marcher hardu
ment en guerre contre leurs ennemis , avec
l’efpoir d’un tel honneur, apres qu ils lc-
ront décédez.
Les guerriers n’attendent pas toujours
qu’on les follicite , leur devoir les avertit
fuffifament, & le defir d’acquérir de a gloire,
les prefle encore plus vivement que le devoir
& l’ufage. Celui qui a envie de lever un parti,
ou qui eft ainfi engagé à le faire, fournit un
y 4
içi Moeurs des Sauvages » t
collier, ou bien s’il Ta reçu , il le montre i
ceux qu’il veut enrôler dans Ton expédition, T
comme le lignai de Ton engagement, & du
leur , fans leur dire neanmoins ni qui l’a fol.
licite d’alier en guerre, ni qui ett la perfon- }‘ r
ne qu’il veut remplacer} que s’il fait tant que
de s’en expliquer à eux > c’dt un fccrer entre
les guerriers dont le Village n’a point de
connoifTance.
La guerre peut être regardée ou comme'
particulière quand elle fe fait par de petits
partis, dont il y en a prefque toujours quel¬
qu’un en campagne ou comme générale
quand ils marchent en Corps d’armée , &
quelle fe fait au nom de la Nation,
Les Anciens ne font pas toujours confultés
par les Chefs de ces petits partis ; mais ils ne
s’y oppofent pas, quand l’intérêt de la Na¬
tion n’y e(t pas lui-même oppofé. Ils font au
contraire bien aifes de voir que leur jeunefle
s’exerce , &: s’entretienne dans cet efprit
guerrier , qui fait leur fureté en les rendant
formidables. Mais s’ils craignaient que le
nombre de ces partis n’affoiblit trop leur vil.
lage , qu’ils allaient infulter quelque nation
qu’ils veulent encore ménager, ou bien qu’ils
euflent befoin de leurs Guerriers pour quel¬
que deffein fccrer, alors ils font agir fous
main pour arrêter les chefs. Si leurs négocia¬
tions ne font pas allés heureufes , ou qu’ils
voyent quelque difficulté à y réiiffir , ils les
laiffent partir & les font revenir par de faux
avis qu’ils leur font donner adroitement en
chemin j mais le plus fur moyen qu’ils ayent
en main pour rompre leurs entreprises, c’elt
de gagner les Matrones des Cabanes , où ceux
qui fe font engagés avec le Chef ont leur A -
thonni >car celles-ci n’ont qu’à interpofer leur
AMERI CLU AINS. JSi
autorité pour faire avorter tous les projets les
mieux concertés j ce qui montre quelles ont
lin crédit en quelque forte plus réel que le
confeii meme des anciens. Mais on employé
rarement ce moyen , parce que les Sauvages
fe ménagent extrêmement les uns les autres,
& ne veulent que difficilement mettre en
œuvre ces voyes de crédit &c d’autorité > qui
peuvent faire violence à l’inclination.
Ces petits partis ne font compoics d’ordi-
paire que de fept ou huit perfonnes d’urî
Village *, mais ce nombre groffit aifez fou-
vent par ceux des autres Villages, ou des na¬
tions alliées qui s’y joignent j * & ils peuvent
être comparés aux Argonautes, qui pour leur
célébré entreprife , compofoient une armée ,
laquelle n’étoit pas plus nembreufe que la
moindre Compagnie d’infanterie.
Les Partis détachés * qui fe forment ainfi en
pleine paix , pour ne pas intérefler la Nation
par des Holhlités, lefquellespourroient avoir
des fuites fâcheufes, vont porter la Guerre
chez les peuples les plus reculés. Ils feront
deux ou trois ans en chemin, & feront deux
ou trois nulle Helies, à aller &c venir pour caf.
fer une tète , & enlever une chevelure. Cette
petite Guerre eltun véritable aifaffinat , &c
un brigandage, qui n’a nulle apparence de
jufhce , ni dans le motif qui l’a fait entre¬
prendre , ni par rapport aux peuples à qui elle
eft faite : ils ne font feulement pas connus dp
ces Nations éloignées , ou ne le font que par
les dommages qu’lis leur caufent, lorfqirils
vont les aflommer, ou les faire efclaves pref-
que jufques aux porres de leurs Paliflades. Les
Sauvages regardent cela néanmoins comme
une belie aétiom
G S . ..
* yiïi Apo U t RW.W, u Ar$pnm%
ÎC4 MoitTKS dïs Sauvagïs
La Guerre , qu’ils fe font entre voifins, effc
ordinairement plus motivée. La jaloufte> qui
régne entre tous ces peuples> fait que le pro¬
curant mutuellement divers dégoûts , ils ne
tardent pas long-temsà avoir des caules lé¬
gitimés d’une rupture. Pour peu qu ils frient
aigris, ou qu’ils croyent avoir raifon d erre
mcconcens les uns des autres , ils ne laiflent
point pafler.les occafions qui fe prefentent de
prendre à leur avantage ceux dont iis peuvent
aifément fe défaire > lotfqu’ils les rencontrent
dans leurs Pa’is de chaffe > ou qu’ils paffent a
l’écart fur leurs Terres , en revenant de faire
la Guerre dans les Pars éloignés. L’efpérance
de l’impunité, & de pouvoir dérober a lacer*-
noiflfance des intéreffes ces fortes dalialii-
nats, enhardit beaucoup à les commettre;
mais ils ne peuvent être li fecrets que le my-
ftére ne s’en découvre tôt ou rard > par 1 im¬
prudence des coupables , ou qu’ils ne biffent
de violensfoupçons, qui font des playesauffi
profondes que les preuves les plus complet-
tes, & les mieux développées. La Nation >
qui eft en faute , tâche alors de fe jultiner le
mieux qu’elle peut. Elle fait précéder lesex-
cafes les mieux colorées, elle va enfuite cou¬
vrir les morts, & faire des prefens pour rei-
ferrér les nœuds d’une intelligence prete à le
ferrér les nqpuds d’une intelligence prete :
rompre *, mais bien que ces prefens foient ac¬
ceptés 9 û la conjoncture des temps n’elt pas
propre au defïèïn qu’on auroic d’en prendre
une vengeance entière, on ne doit pas fe da¬
ter que rinjure foie entièrement oubliée.L’ap¬
pareil qu’on a mis fur cette playe ne fait que
la couvrir fans la fermer >ellle faigne intérieu¬
rement , tandis que l’ennemi n’en a point re¬
çu tout le châtiment que le reffentiment îni-
pjre : le Confeil tient un Regiltre exaô de
>
Américains.
ceux qui ont été tués dans ces forces d occa-
/ions, & on en rafraîchit la mémoire jufqu’à
ce qu’on foit en état d’en prendre la facisfa**
étionlaplus éclatante. ,
Le Conieil ne fe détermine point a la
Guerre , fans en avoir couvé long-temps le
ledeffein , &C fans avoir pefé toutes les raifons
du pour & du contre , avec beaucoup de ma¬
turité. Toutes les Aflemblées roulent fur cet¬
te matière. On y examine avec foin toutes les
fuites d’une entreprife de cette confequcnce i
on y met en délibération les moyens ôc les
niefures qu’on peut prendre,& on ne néglige
aucune des moindres précautions. Ils n ob-
métent rien en particulier pour s aiturer de
leurs alliez &de leurs voifins > ils envoyent
chez tous des ambaffades fecrétes & des col¬
liers fous terre , pour les engager a embraiter
la même caufe , ou pour les obliger a fetemr
neutres , par les motifs de défiance qu ilsont
foin de femer, afin de les tenir en refpeét les
uns par les autres.
La paix dans le Confeil a Tes partifans ze-
lez aufli-bien que la Guerre. Ceux qui ne
font animez à la vengeance que par la perte
de leurs concitoyens , quoi-qu ils ne voient
pas ces fortes de pertes avec indifférence ,
les .fentent cependant bien moins que ceux
qui pleurent leurs freres ou leurs proches y
ils font auflî plus en état de juger s il con¬
vient mieux d’éclater ou de diflîmuler. mai
ils ne font pas toujours les maîtres de fa re
goûter la folidité de leurs raifons. Dan
cas de partage , ceux qui font les plu .
font quelquefois engager la pâme fous-mam.
& commencer les boitilliez par ûesavanui-
riers détachez, qui font pancher la ba QttÇ »
& hâtent la conclufion d’üne Guerre qûc les.
G 6 "*
Moeurs des Sauvages i
circonstances rendent alors néceifaire.
La paix étant ainfi rompue, ou toutes les
mefures étant bien concertées pour la rom-
{ >re , on lève publiquement la Hache, on
'envoyé porter folemnellcment félon la cou¬
tume, aux Nations alliées, & on chante la
Guerre dans tous les Villages. La terreur du
nom Iroquois eit tellement répandue , que
dans ce moment tous leurs voifins tremblent
chacun pour foi, & ne forcent d’inquiétude
que lorfqu’ils ont vu où le coup doit aller
frapper. C’clt une politique dans ceux-là,
lors même qu’ils chântenr la Guerre , de ne
point fe hdter de parrir, & de balancer long-
tems le coup pour les tenir tous en haleine \
de différer fou vent d’une année à l’autre,
pour endormir 8c pour engager dans une
fauife fécurité , ceux qu'ils veulent furpren-
dre: mais c e(t autfiune politique ordinaire
dans les autres de donner cours à tous les
bruits de Guerre , quelques faux qu’ils puif-
fèru être , de les fomenter , de les réveiller,
ou de les répandre eux mêmes, afin de tenir
leur jeunefle fur le qui-vive , & de nêtre
point pris au dépourvu.
La Guerre ayant été établie par la néce/fi-
té de fc mettre à l’abri de l’injuftice , de re-
pou/Ter la force par la force > & de fe faire
raifon des injures que les Peuples pouvoient
recevoir les uns des autres, fut aufîi fanéh-
fiee par la Religion, ainfî que je l’ai dit, 5 C
avoir fes Loix univerfellement reçues qu’on
obfervoit fcrupuleufemenr même entre en¬
nemis, a fin qu’elle ne fortit pas elle-même
hors^ des bornes de la jufjice , 8c qu’elle ne
P as droit.dcsGens qu'elle dévoie
plutor maintenir. Sur ce principe , nous
nm mmmm
A M E R 1 QJT AINS.
voyons que dans f Antiquité , * on ne com-
mençoit point une Guerre fans avoir de ju- #
ftesraifons de la déclarer, & fans ravoir dé¬
clarée dansJes formes Les Romains en par¬
ticulier avoient cette exactitude. Ils avoienc
des perfonnes établies pour juger de la ju-
ftice de leur caufe, Sc quand ils prétendoient
avoir été lézés par les peuples voifins, ils
envoyoienr quatre Héros demander la fatis-
fadtion gui leur droit due. Ces Héros ayant
E ris des Verveines au Capitole , &: d’autres
erbes apeîlées Sagmina , qui étotenHa mar¬
que de leur Légation , & ayant la tete cou-
ronnéede bandelettes de laine , nlJoient ex-
pofer les prétentions du peuple Romain •> 8c
fi après un certain tems marqué on ne faifoic
pas droit à leur demande ils retoumoient juf-
ques fur les limites des Terres de leurs en¬
nemis ^ là le Chef d’entr’eux , qu’on nom-
moit Pater Patratus > qui feul avoir droit de
déclarer la Guerre, ayant prononcéen pré-
fence de trois témoins , certaine formule de
paroles folemnelles, ufitées enccs occafions»
d’une voix claire & didincte > qui fit donnée
à cette cérémonie le nom de c /arigation , jet-
toit fur la Terre ennemie une Tance arméede
fer, ou feulement un bois de lance teint de
* Vide Alexandrum ab Alex, Génial, dier, Lib • 5 . cap . $4
Servium in lib. 9 tÆneid.
Alex, ab Alexandro Genialium dterum. lib. f. cap. $4
Ibat Parer Patratus ad hoftium fines & verba foleran a pi*-*
latus, bellum à populo Romano contra praEferipcos hollea »
ob légitimas quas cenfuerat caufas , clarâ voce indïccbac *
poft quam Clarigationera , fnos erat » ul de Senatus connwo
& populi >uffu » feciahs haftam ferratam , aut fonguineaa
præuftam > ad fines illnrum jr^ceret : ôc non minus tribut
puberibus prJCfentibus bellum indiceret. ÔC ira denunciati
& indici ji.ftum piumqur bellum putavêre , ÔCc.
■f Servius in hæc verba , Lib 9; Æneidos. tn > a>t 4
( Tumus ) & }*culum int$rqtétas emitni in auras , pnwt*
fium pugna , fie habei» Hoc de Romaftà foleoUUUU tu&ui*
i s î Moeurs des Sauvages '■
couleur de fang, & brûlé par le bout -, apres,
quoi il étoit permis de commencer les holti<<
lirez.
Il y a encore en quelques endroits de l’A-
mérique un relie de cet ancien ufage. A la
Floride la manière de déclarer la Guerre étoit
,-d’aller planter lur les Terres des ennemis»
dans les paflages les plus expofez > des flè¬
ches au fommet defquclles on attachoituii
floccon de cotton ou de laine. Plufieurs au¬
tres peuples de l’Amérique Septentrionale »
au lieu de flèches mettent ur> cafifetête peint
de noir &c de rouge y mais cette manière de
déclarer la Guerre dans les formes elt rare.
Peu fcrupuleux fiirla juftice de leur caufe »
ils le font aujourd’hui encore moins à obfer-
ver les formalitez anciennes » ne penfant
qu’à accabler leurs ennemis » ils ne vinfent
auflî qua les furprendre » & à tomber fur
eux lorfqu’ils y penferont le moins.
L’animofité des deux Nations ennemies
n’eft pas toujours fi vive que l’une & l’autre
s’arment pour s’entre-détruire , & cherchent
leur ruine torale. On en a vu de rivales, com¬
me Rome & Carthage > fe modérer dans leur
viéloire ; cefifer de regarder leurs ennemis
comme tels , dés-lors que leur défaite avoit
oté cette égalité qui caufoit l’émulation >les
épargner, afin cfe leur donner le temps de ref-
pirer & de le relever , pour difputer de nou-
tft. Cùnenim volebant bdfum indicere » Pater Parratufj
hoc princeps fecialium proficifceb atur ad hoftium fines .*
èc præficus quædam folenani* » clarâ voce dicebat fe bellum
indicere propter certaj caufas , aut quia focios læferant, a\iC
quia nec abrepta animalia , nec obnoxios redderent. Ff ha«
€Utigxrio dicçbâtur i claritate vocis. Poft quam Clariga-
tionem fuftâ in eorum fines mida , indie.ibatur jam pugn*
prrncipiu.n. Pod tertium autem & tricefïnauro diem quu*
tes rcpetjfliat ab hpftibus j féciales h*foaa wiucbàiu*
A M E R I QJJ A T N S.
feaa Favantage & la primauté. 11 s’cfi: trouvé
au (fi des occa fions où la guerre ctoit un con¬
cert de politique entre les chefs des partis op*.
pofés pour tenir leur jeunefle alerte , & qui
n’avoit d’autre but que de fe harceler pour
mettre leur valeur à l’épreuve.
Le Père Garnier m’a raconté un fait que jet
raporte ici volontiers 5 à eau le de la Angulari¬
té , & fur-tout k caufc d’une expreflion re¬
marquable qui fe trouve dans la fainte Lcri-
tureavec la même fîgnification,& pour une
occafion pareille. Sbonnonlçtritaoui > Chef des
Tfonnontouans , ou hier \Sagofendagtîe , Che f
des Ônnontagués ( je ne me fou viens pas :al¬
lez dillinélcment lequel des deux ) fit follici-
ter le Chef de la Nation Neutre, de permet¬
tre que leurs jeunes gens allaient en guerre
les uns contre les autres, & fe harcelaient
par de petits partis *, Celui-ci intimide par
cequivenok d’arriver aux Hurons fesvoi-
fins, dont le fang fumoit encore & ^9 nt
faite entière étoit toute récentcslui nt repon¬
dre qu’il n’y pouvoit confcntir, & qu il ap-
préhendoit trop les fuites funeftes 5 qui P°H r C
roient naître de la facilité qu’il auroit eue a
donner les mains à cette proportion. L lro-
quois, qui ne pouvoit trouver à redire a cette
raifon , mais qui pourtant vouloit toujours
en venir à fon but > lui fit demander avec
qui donc il vouloir que fes enfans jon^flent. Ab-
ner * fe fervit autrefois de la meme façon de
parler, lorfque fon armée , 8c celle de Da¬
vid fe trouvant en préfence, il fie propolcr a
loab un duel entre des gens choifis de part OC
d’autre , qui leur en donnaient le divemffe-
sient à la tête des deux camps. Dixitqut Ab~
ttr an hab : furgant futri & luciant coram nfbfs•
•le&.LH, X. Mp. *.*.
\6 o Moeurs des Sauvages
Et rtfponditjoab , furgant. Le duel fut accepté :
Il fortit alors des deux armées douze braves
contre douze > qui s’étant failis les uns Icsau-
tres par la tête , fe percèrent mutuellement, |
& finirent ce jeu en expirant des coups qu’ils
fe portèrent j adhon mémorable , qui confi¬
era le lieu où elle s croit paflec , par le nom
qm lui en refta, de f Champ des Forts. Am -
Robuftorum,
Soit que le Chef delà Nation Neutre fe
rendit enfin à la propofition qui lui avoit
été faite , foit qu’il y fut forcé par quel-
ques efcarmouches faites contre fes gens, ia
pente guerre commença. Mais malhèureufe-
nient, dés les prémicres rencontres, le propre
neveu du Chef Iroquois fut fait prilonnier,
oc donné dans une Cabane , où on le con¬
damna au feu. Le malheureux onde , qui
s croît perfuadé qu’on devoir avoir des égards
Pour une perfonne qui lui touchoit de fi prés,
rut extraordinairement irrité contre le Chef
ennemi, & difoit fouvent dans les accès de fa
douleur. » Mon frère , pourquoi n’as-tu pas
» iauvé ton neveu 8c le mien ? » Les efpnts
setant ainfi extrêmement aigris, la Guerre
s envenima cour de bon 8c ne finit que parla
deitruclion totale de la Nation neutre, dont
iC r» f Æmblou avoir prévu la ruine.
Dans le temps que deux Nations puiflân-
tes font ainfi fortement animées, de manière
qu i femble que la Guerre ne puifle finir que
par la perte de 1 une ou de l’autre , le feid
éclat de leur rupture eft capable de foiilever
prefque toute 1 Amérique Septentrionale, &
de la mettre en armes d’un bout à l’autre.
ÇLie I Iroquois par exemple déclare la guerre
a i Outaouach, ou à Illinois ,il n’en faut pas
4 t V . lé.
m Ame*.! qjj a i n s. i <f i
davantage pour caufer un embrafement aufli
général j que le fut celui que caufa la fameu-
fe Guerre de Troye , où la Grèce entière fe
trouva armée contre l’Alîe. La comparaifon
cil julfe. Le Royaume de Priam , fi vanté par
les Poètes , ctoit borne à la Troade 8c à la
Phrygie,qui étoitunaflez petit paysdel’A-
fîe Mineure. La Guerre que les Grecs lui fi¬
lent > réunit dans un Corps d’armée tous les
Peuples diffétens de la Mer Egée & du Pélo-
poncfe, fous divers Capitaines qu’on honore
du nom de Rois , 8c dont les Etats confi-
ftoirnt dans quelques Villages. Le plaifant
Roi, par exemple, que le Roi d’Ithaque, le¬
quel étoit un de ceux qui figuroient davanta¬
ge dans cette célébré Ligue. Priam vit aufli
‘courir à fa défenfe fous divers Chefs, non-
. feulement tous ces petits Peuples de l’Afie
Mineure, qui étoient fes alliez & fcs voifins,
tels qu’ctoient les Lyciens* &c. mais encore
les Nations les plus reculées de la grande Afie»
Penthéfilée Reine des Amazones y vint des
bords du Tanaïs -, Rhefus s’y tranfporta du
fond de laThracc , 8c Memnon qu on dit
être un Général des Egyptiens, des Aflyriens,
ou des Ethiopiens, y conduifit les troupes de
l’Aurore. Cette quantité de Nations ne fai-
foit pas de nombreufes armées. Quel fccours
de trouocs Auxiliaires amena Rhéfus, que
Diomède & UlylTe fculs défirent pendant le
fommeil, la première nuit de leur arrivée »
avant que leurs chevaux eu fient pû boire les
eaux du fleuve Xante î Ec fans parler de 1 exa¬
gération des Poetes , fi l’on veut confideret
quelle pouvoit être alors, 8c la (fruéture 8c a
capacité des Vaifleaux , le nombre de mil¬
le, qui compofoient la Flotte des Grecs, n é*
toit peut-être pas capable de compoicc
tSt Moeurs des Sauvages
une Armée de vingt mille hommes. : -
, La Cabane Iroquôife réunie, n’dt pas en
état, à ce que je crois, de compter beaucoup
au-delà de trois mille combatrans. Cepen¬
dant l’Iroquois feul caufe de la jaloufie aux
Nations les plus reculées , depuis l’emboû-
chure du fleuve St Laurent &. les côtes de la
Mer Océanc, jufqu’aux bords du Mifliflippi.
Cela ne doit point paraître furprenant à ceux
qui ont quelque connoiflancede l’Amérique, -
oc des Barbares quü’habitenr.Quoiqu’il y ait
une multitude aflez grande de Nations difê-
rentes, chacune de ces Nations en particulier
eu réduite à un petit nombre de Villaee£ &
pluiieurs même à un feul j de /orte que quel¬
ques-unes ne fçauroient fournir iufqu’à tren¬
te guerriers.En fécond lieu,elles occupent des
pays immenfes de fombres forêts, ou de prai¬
ries incultes, & elles font dans un fi sjrand
eioignement les unes des autres , qu’il faut '
quelquefois faire deux & trois cens lieues,
/-~^ nl r^ Ue C ^ c re ncontrer «ne ame vivante.
Cela fait que le chemin elt compté pour rien
dans ces valtes folitudes où une trés-pctitc
troupe,peut marcher long-temps fans crain-
9 U un voyage de fept ou huit cens
lieues y elt regardé, comme on regarderait
en france une promenade de Paris a Orléans,
D ailleurs les petites Nations , qui étant au
vonnage les unes des autres, dévroient fe
defendre mutuellement, ne s’entendent pas
îSîfff c, - es a caufc r de leurs difFérens fu-'l
jets dv jaloufie ; ou ne font pas aflez à portée, !
quoique voifines , de fe prêter la main en cas !
de furprife . contre un ennemi plus redouta¬
ble , qui elt a leurs portes lorfqu’il elt le
moins attendu ; de forte que pour réfifèerà
*et ennemi commun , elles fom obigées dî |
,r Ar* r
A M S R I QJÜ A T N S.
. 1*5
*
ftirc alliance avec les Nations qui i
tre extrémité de l’Amérique Septentrionale,
afin de faire une diverlion, & de l’affoiblit
en l’obligeant à divifer fes forces.
C’elt fur ce double fondement du petit
nombre de perfonnés , dont étoit compofce
chaque Nation dans les premiers temps, &C
de la valte étendue des pays inhabitez, que
nous devons raifonner, pour expliquer les
longues courfes > les tranfmigrations &c les
alliances de certaines Nations trés-éloignees,
lefquelles fans cela feroient très intelligibles.
Diodore de Sicile nous fait une peinture de
la Gaule Méridionale, entièrement fembla-
hle à celle qu’on pourroit faire aujourd nul
du Canada. En effet , les Gaules, les Eipa-
ci.es, la Germanie, l’Italie même , & les au¬
tres parties de l’Europe, étoient des Régions
hériflëes de forêts que la nature y avoir mi-
fes, & de Montagnes couvertes de neiges ,
où l’art n’avoit point encore travaillé pour y
pratiquer des routes & des rentiers. H étolt
facile dans cesaffreufes folitudes aux Gala-
tes &c aux Ibériens de fe tranfporter d Ahe
dans les Gaules, & dans lesEfpagnes ; il ne
l etoit pas moins pour retourner delà en Aiie«
Les Nations éparfes çà & là étoient tres-
peu nombreufes ; fans cela comment feroit-
îl poilible de comprendre qu’une armeeaufli
petite que celle des Argonautes, eût pu tra-
verfer une aufli grande étendue de pays que
les Poetes leur font courir, & défaire autant
de Nations, qu’il y en avoit qui s'opposaient
àleur paflage , &C à leur entreprife te eu un
récit fabuleux , me dira-t-on , je le yeux
ctoire , quoique félon les régies du Poeme,
il ne doive pas l’être quant au fonds w a la
fubltance de l’objet principal j mais dans le
1^4 Moeurs des Sauvages
fabuleux même , les Poètes ont foin de con- ip;
ierver la vrai-femblance dans les chofes qui S
font naturelles, 5c qui ne demandent pas des n
prodiges , ou des denoiiemens, lefquels ne :Eg
peuvent fo faire que par rentremife des i
D ‘ eux - . . J . jfü
v-t que je viens de dire peutfervir à éclair- xi
ir un endroit de l’Ecriture Sainte * qui a
m N’Srr n /T'A -- 1_ o » 1
cir
, 1,, * c i xLLriture mainte ^ quia
emoarraiie les Interprètes 3 5c que je rappor-
terai ici , parce qu’il clt de mon Ai jet, à eau-
fc des conjectures que j’ai fur Foraine des
Iroquois & des Hurons. Il s’agit des quatre
Kois alliez pour faire la Guerre aux cinq au-
trèsKois de ces Villes criminelles, que Dieu
confuma par le feu du Ciel *. Ces quatre
Kois étaient, Chodorlahomor Roi des Ela-
nutes , ou des Perfes, Amraphel Roi de Sen-
mar , ou de Babylone , Arioch Roi de Pont,
Thadal Roi des Nations. Les Verrons f
varient davantage au fujet de ces deux der¬
niers. L Hébraïque , qu’Onkelos & les Sep¬
tante ont fuivie , appelle, Arioch 7(ot d’He/ta-
fa* ■> a veriîon Arabique , Roi de Satina-, celle
oc oymmaque, Roi des Scythes ; mais St Té-
rome , fuivanr la traduction d’Aquila , le
nomme Roi de Pont. On eft encore plus incer-
tain au fu/et de ce Thadal, à caufe de l’uni-
verialtte du terme Roi d e < Notions. L’Hébreu
de \9° im ’ & le Syriaque traduit Roi
rtn' ^ a ‘ S ccs P a ys d’Hellafar , de Sa-
nus lins ^ e j9, olm > (ont entièrement incon¬
nus dans la Géographie ancienne & moder¬
ne. Quelques-uns , après Synimaque en¬
tendent par le mot G ntmm , la Pamphilie
eu pour mieux dire, cette partie de l'Afe
Mineure qui comprenoirplufeurs peurs peu-
* Gen. cap. 14
f a pf 14 . Gtnef,
t r>d* Totfilm* & BiblU Maxim* »
AMEU O^V AIN S.
pics féparez , donc chacun éton maître chez
foi, & que l'Ecriture Sainte appelle Popnius
Qtntium , comme elle nomme les Iflcs de la
Mer Egée , inful* Gtnüum > les Ifles des Na¬
tions.
Le fujct de l'embarras des Interprètes, c't fl
le grand éloignement qu’il y a d’un païs à un
autre , & l’efpéce d’impoflîbilné, qui jfemble
rêfulter de ce grand éloignement , que ces
Rois puflent être alliez enfemble pour faire
la Guerre à cinq Rois, lefquels étoient aflèz
voiiîns. Pour éviter donc cet embarras , ils
tachent de r'approcher le plus qu’ils peu¬
vent les Etats de ces Princes , & difent qu’A-
rioch étoit Roi d’une Ville de la Ccelefyrie ,
qu’Ltienne nomme Elias > &: ils placent le
Royaume des Nations dans cette partie de la
Galilée,qu’on nommoit Galilée des Nations,
GatiUa Gentium * ; mais à qui on a donné ce
nom par une anticipation , dont on trouve
ailleurs des exemples dans les Livres Saints y
car cette dénomination eR moins ancienne
queMoyfe, &: ne fe trouve point dans ]o-
fué , quoiqu’ils fa fient mention l’un & l’au¬
tre de la Galilée. La baflè Galilée ne fut en
effet nommée Galilée des Gentils que long¬
temps après, àcaufe des Phéniciens & autres
petits peuples Idolâtres de la race de Cha^
man > qui l’habitoienr.
Mais le fondement de ces difEcultez cft
nul, fi l’on fait attention qu'il n’étoit pas
plus difficile à ces Rois de s’allier enfemble,
qu’il le fut à Priam d’être allié à des Peuples
très-reculez dans l’Âfie 6c dans l’Afrique ; &
& qu’il l’a etc aux François dans la dernière
Guerre qu’ils ont faite en Amérique en 1716.
q;;and pour aller fecourir les Tionnontatés *
* Mafiusjfofue , cap. ix. 9*
ï£<? Moeurs des Sauvages
il leur fallut faire fix ou fept cens lieuës pout :!>c
aller juiques chez les Outagamis les forcer :;c
dans leur Fort , où ils étoient un trés-pecie int
nombre de Guerriers. Or fuppofé que les E- vil
tats d’Arioch & deThadal euflent été dans i.
l’Afie Mineure , ils n’étoient pas éloignezde in
É lus u’environ quatre à cinq cens lieuës des nti
tats de Chodorlahomor &: d’Amraphel, SC
ceux à qui ils faifoient la Guerre, euflent été :iæ
dans cette hypothéfe , au centre par rapport if j
aux uns & aux autres.
Je crois cependant qu’on peut r’approchet^lt
davantage les Etats de ces Princes , en feij'il
tenant à la vulgate , & aux autres verrons, Ja
qui placent Thadal, & Arioch dans le Pont, -M
& vers les Portes Cafpiennes, dans la Scy- :;î
thic Aflatique. Le nom d’Arioch, queEu- ■
fébe nomme Artïos , convient à ? Arts des j;iti
Barbares , & à cette Province nommée «
Autant , laquelle étoit voiiïne de la Perfe, ,
& s’étendoit jufques aux Portes Cafpiennes. 4 t
Le nom même d’Aréiane , ou d’Ariane, fc ±
xaporte fort au Roïaume de Sari an de la H
verfion Arabique. Thadal Roi des Gélites,
félon la verfion Syriaque , étoit fort voifin
d’Arioch ; car il y a apparence que les Géli¬
tes étoient les mêmes que ceux, qui font ap¬
pelles GeU , ou Gtli dans la Géographie an¬
cienne , lefquels étoient au/fi vers la Mer
Cafpienne. Piine * les confond avec les Ca-
dufiens, Srrabon f les diitmgue , & dit que
les Cadufiens a voient prefque autant de '
pied que les Peuples de l’Ariane. 11 n’y t.
avoit pas au reite un fi grand éloignement ,
des Etats de ces deux Princes , en les pla¬
çant dans le Pont en cirant vers l’Afic Mi- Z
* Tlin. Lib. £. câp. i ë.
fStrdbo , Lib, u* />. $jo. & jtf©.
ÀMÉfclQ^TTAÎNS T £7
nenre, de ceux de leurs deux autres Confc-
dérez -, car il eft rapporté dans Arricn , f que
pendant quVAlcxandre traverfoit la Pcrie , il
il lui vint des Ambafladeurs des Nations ,
qui habitoient vers le Pont-Euxin , par un
chemin très-court ; de forte que ce Prince
en fut très-furpris. On peut ajouter que les
Villes & les Nations étant ambulantes dans
ces premiers temps > on pourroit rapprocher
encore plus facilement les Etats des deux
autres Roys, fur-tout de celui des Elamitcs,
dont le païs n’étoit pas fi éloigné ni fi éten¬
du qu’il le fut depuis. On ne peut nier que
les Elamites , ou les Perfcs , jufques au
temps de Cyrus, n’ayent vécu à la façon des
Sauvages, ainii que je l'ay prouvé par Hé¬
rodote. . ’
Cetrc Guerre dont parle l’Ecriture , n e-
toit pas dans un fens fi petite qu’on veut la
faire car quoique les Rois de la Pentapole
fuflent voifins > la Guerre ne laifioit pas
d’embrafler une grande ctenduë de pays
ce qui paroît manifestement par la fainte
Fcriture même ; puifque ces quatre Roia
alliez,* avant de vaincre les cinq autres, dé-
truifircnt plufieurs Nations , lesquelles é-
toient apparemment dans l’alliance de leurs
ennemis. C’étoit les Raphaims , les EmimS
de la race des Géants, les Zuzims , les Chor-
racens, les Amalécites , & les Amorrhécns.
Elle écoit petite cependant d’une autre co¬
té *, car toutes ces Nations , qui occupoient
une étendue de pays fi confidérable , étoient
très-peu nombreufes. Rien ne le montre
mieux que ce qui arriva a ces quatre Rois
vainqueurs de tant de Peuples 3 & qui vc-
^ Arrian. Lib. îlijt. ltidic*
*Gen , 14»
x 6 8 Moei/rs des Sauva ges
noient encore de triompher de ceux de liffti
Pentapole : car ces fuperbes Conquérans fu. t
rent vaincus dans leur victoire par Abraham k
^ à la tête de trois cens dixhuit hommes de jjrii
fes gens , 6c peut-être , quelque peu des cri
troupes Auxiliaires des deux frères Efcol & ^
Ancr , qui croient fes alliez. tique
Je fçais qu’on peut faire des difficultés fur -
ce que je dis du petit nombre de chaque i
Nation , &c qu’on peut m'objcdter que ces J,
pays on été extrêmement peuplez ; ce qu’on m
peut prouver par l’exemple même des If-Vâçi
raëlites , lefquels muicipliérent fi fort dans àv
le défert, mais il n’y a qu’à diitinguer les | c
temps. Les peuples ont eu leurs viciffitudes 5 ^
dans un temps lis ont été en très-petit nom-'i
bre, & dans d’autres ils le font fi fort accrus, 2 j
qu’ils ont inondé tous les Etats de leurs voi-p 0 r
fins, comme des torrens. Son 1
La bûchette ou le figne de CEnrôlement. ^
. : it ei
La Hache n’eft pas plutôt levée que lesï r |,
Chefs de Guerre fè diipofcnc à aflembler :::
leur monde , & que ceux , qui ont envie de [
les fuivre , lèvent la Bûchette. C’elt un L.
morceau de bois façonné , orné de vermil-î^
Ion, que chacun des Guerriers marque de q 3
quelque npte» ou figure dilhnétive , & qu’il ; lni
donne au Chef, comme un fymbole qui le
répréfentc en perfonne , qui peut être re-ï V(
gardé comme le lien de fon engagement,
tandis qu’il fubfifte.
Javois cru que, quelque engagement que
pn/fent les-Sauvages en ces iortes d’occa-
fions , ils pouvoient le rompre fans façon,
&ré*
& 2bid. ver, if.
&
v::t
fl»
î(
! . Amïrj^üatkj.
I 5 : retirer leur parole* comme j1 leur plai-
[ foit, en conféquence de cette liberté , qui
) paroît fi naturelle en eux , qu’ils fcmblent
) tous independans les uns des autres * 6c que
Ton croiroit que leurs Chefs n’ont qu’une
autorité fans coa&ion , 8c qui rélcve en
quelque forte de la volonté aClueile de cha¬
que particulier. Mais j’ai été détrompe dans
la fuite * fur ce point, par ce qui arriva dans
la Million desHuronsde Lorette ; car étant
furvenu quelque difficulté à l’occafion d’un
Sauvage qu’il s'agifloit de chaflfcr , parce
qu’il avoit contrevenu à quelque chofe à
quoi le Village s’étoit engagé folemnelk>-
ment > & dont l’engagement fubfiftoit par
des Bûchettes femblabîes à celles qu’on lève
pour aller en Guerre , un ancien exhorta le
Millionnaire à tenir ferme , en lui difant
qu’on ufoit encore d’indulgence envers le
coupable > 8c que c’étoit une Loi de temps
immémorial dans leur pays , que le Village
étoit en droit de faire mourir celui qui apres
avoir levé la Bûchette neremplifibir par les
obligations de fon engagement. Quoique
cette Loi ne s’obferve pas aujourd’hui à la
rigueur , il y a cependant plufieurs exem¬
ples de févérité encore afies récens , 8c l’on
S a vu afies fouvent des Chefs cafter la tête
de fang froid , 8c par voye de fait à des par¬
ticuliers , qui étoient allez en Guerre contre
leur volonté , ou qui avoient déferté en
chemin , abandonnant le parti dans lefquels
ils s’étoient enrôlez.
• Cette manière de contracter des engage-
mens , en fe donnant mutuellemenr quel¬
que fymbole , 8c quelque gage fignificatif
de la foi donnée n’étoit pas particulière
aux Barbares j mais elle avoir pafte d’eux.
Tome Ul . H
170 Moeurs des Sauvages,
aux Grecs & aux Romains, & elle s etoit
ni] V (JC b La» au a a v ---» , .
confervée encore afles long
H V
SclTflSnr drîa‘R?P«biîq«c lugg g
au bas Empire. Onappdloit ces fymboles |
Teffcn. & c’étoient de petits morceaux de
K! iqis Cks d»x côics, fut lefquçls ou . kÉ
traçoit des chiffres , ou des figures félon ce ...s,
nue l’on vouloir représenter& lignifier. Les pu
K r'.-Xi-Unr Jlr nui ^rnif
ht
k
ut
pfus Vefpcdables & qui étoient de l*Anti¬
quité la plus vénérable , ctoient ceux qu on
nommoit HofpitaUi, parce qu ils ctoicnt don¬
nés en fiçnc d’hofpitalité > dont les droits eci
étoient ce qu’il y avoir de plus faint fk de d
plus facré , & paffoient jufqu aux de feen- , nu:
dams. Les Hôtes, en fe réparant , parta-
coiem le fymbole , Sc en gardoient tres-
précieufement les pièces, afin de pouvoir les
confronter au cas qu’ils vinflent a fe revoir.
• Ceux qui négligeoient,ou brifoient ces lynv
boles jétolent cenles renoncer a la toi jurce,
ils paffoient pour infâmes , ôc dignes de
toute la colère des Dieux. Des particuliers »
ces fymboles pafférent aux CommunautesjoC
les Villes les envoyoienr aux autres Villes
alliées , pour être un für garand de leur al¬
liance. , .
Dans l’art Militaire , il y en avoir de
JL/alD 1 dll iviiiuauv j j >
plufieurs fortes , car outre l trendarr qu on pn
nommoit au (H Teffera , on appelloit du me- U;
me nom le lignai de l’enrôlement , 1 ordre w
ou le mot du Guet que les Tribuns alloient
chercher chez le Général , & qui fe don-
:îi
CllCtLilLl » — S t
noit fur de femblables morceaux de bois j on ta
appclloit ainii les obligations pour le prêt
des Troupes , foie qu’on dût les payer en L
argent, ou en vivres ; car alors en repre-
ics
fentam ces Bûchettes . u temps marqué, —
Tréfonds d' Armée, & les Commiflaires
AmîRI Qjr AINS. jy I
des vivres , étaient obligés de fournir la
quantité & la qualité des chofes qu’elles
fîgnifioienr. On prauquoîc la même chofe
dans les diftributions que les Empereurs fai¬
saient au Peuple; & c’eit de-là que viennent
les diftinétions qu’on trouve dans les Au¬
teurs , ou les Epithètes jointes au mot Tejfera t
comme font celles de Nummaria , Fmm-nta*
ria , les autres qui fignifioient leur ufage
& l’application qu’on en faifoit, laquelle
elt déterminée par l’Epnhéte même. On
voit encore la forme de ces fortes de fym-
boles dans les Médailles des Empereurs, éc
fur quelques Antiques.
Maniéré de chanter la Guerre .
La Guerre fe chante dans une Cabane de
Confeil , où tout le monde s’aflemble >
comme je l'ai expliqué ailleurs , & c’eft le
Chef de Guerre qui fait le feihn. Ce qu’il
y a de particulier dans cette forte de fefhn ,
c’dt que les chiens, qu’on met dans la Chau¬
dière , y font la matière principale du facri-
fice : Sacrifice marqué par les Harangues
qu’ils font à A c res^oui le Dieu de la Guerre ,
au grand efprit 8c au Ciel, ou au Soleil qu’ils
prient d’éclairer leurs pas , de leur donner
la viétoirc fur leurs ennemis , & de les Ra¬
mener lains &C faufs dans leur partie. C’eft
* fans doute un de ces facrificcs que les La¬
cédémoniens , les Cariens, & les Peuples
de Thrace offroient au Dieu Mars, à qui iis
immoloient des Chiens pour vi&mies. Mais
bien loin que ce foie un efprit de piété >
H i
* Paufamas in Licorne, Vlutar . fr, 3 . Amb t Cgutr* Gs*b
Wî Ub t 4, CUmtns infrotr,
îji Moeurs des Sauvages^
qui foie l’ame de ces Sacrifices > c’eft plutôt
un efprit de rage &c de fureur. Car leur
imagination s’échauffant à la viie de ces
mets , ils fe petfuadent devorer les chairs
de leurs ennemis, comme ils le difent en-
fuite , dans leurs chanfons , ils n’ont point
de plaifir plus fenfible que de témoigner le
mépris qu’ils en font, par la comparaifon
qu’ils mettent entre eux & leurs chiens j en
effet ils ne donnent point d’autre nom à
leurs Efclaves. ' k
Les Guerriers viennent à cette affemblée
peints d’une manière affreufe , & bizarre,
propre à infpirer la terreur , &" parés de leurs
armes. Le Chef , qui lève la Hache , le vi-
fage , les épaules , & la poitrine noircies
dé charbon. Il eft armé auffi bien qu’un ou
deux affelfeurs qu’il a à fes côtés > avec la
femme & fes enfans qui font ornés de leurs
plus beaux bijoux. Le chef ayant chanté
pendant quelque-temps , éléve enfuite fa
voix , èc dit à tous les affillans qu’il offre le
fellin au Dieu de la Guerre , & s’adreffapt
enfuite à lui. « Je t’invoque > dit-il, afin
» que tu me fois favorable dans mon en-
» treprife , que tu ayes pitié de moi & de
» toute ma famillej j’invoque aufli tous les
» efprits bons & mauyais j tous ceux qui
» font dans les airs , fur la terre , & dans la
» la terre, afin qu’ils me confervent, & ceux
*> de mon parti, & que nous puiiîions, agrès
» un heureux voyage , retourner dans nôtre
^ pays. * Tous les affiltans répondent ho !
ko ! accompagnent de ces acclamations
réitérées tous les vœux qu’il forme , & tou¬
tes les prières qu’il fait.
Le Chef çve enfuite te chant , & commence
Ja Danfe de l'Atbenmt > en frappant à l’un
A m: e r i a v a i n $• xyf
des poteaux de la Cabane avec fonca/Te-tête*
te tous lui répondent par leurs bé, hé> tandis
qu’il danfe. Chacun de ceux qui lèvent la
Bûchette , frappe au poteau * à Ton tour , SC
danfe de lameme manière. C’dt- là une dé¬
claration publique de rengagement qu’ils
ont pris auparavant en fecrer. C’efl alors
, qu’on préfente publiquement les têtes des
chiens , qu’on a mis dans la Chaudière *
aux Guerriers les plus confidérables pour
exciter leur courage par cetre marque de
diftinétion. C’elt auffi alors qu’ils danfent
leur danfe fiityrique 5 & qu’ils jettent des
cendres fur la tête de ceux qu’ils veulent
animer > ou bien à qui ils veulent faire
quelque reproche de ne s’être pas tout-à-
fait bien comportés dans des occasions , où
ils avoient fait paroïtre moins de valeur
qu’on n’auroit eu lieu de fe le promettre»
Quelques-uns s’eferimant de leurs armes *
font mine auÆi de vouloir frapper quelqu'un
des afïiftans > comme s’ils vouloienc dire
par cette aéhon , que c’eft ainii qu’ils ont
tué & aflommé pluiïeurs de leurs ennemis.
Mais il n’eft permis qu a ceux , qui fe font
déjà fignalez par quelque belle aétion 3 &£
qui ont par devers eux des preuves de bra¬
voure , d’en ufer ainfî y encore faut-il qu’ils
faflent fur le champ un prefent à celui à qui
ils ont fait cette efpéce d’mfulte, en pre¬
nant cette liberté , faute dequoi , celui-là
auroit droit de leur donner un démenti en
public 3 en leur difant qu’ils ne font que des
lâches , & qu’ils n’otu jamais eu affés de
courage pour faire de mal à perfonne ; ce qui
les couvritoit de confufion. Il efl aufïï à re¬
marquer que chacun a fa chanfon particu¬
lière j que qui que ce foie n’oferoit chanter
H 3
t74 Moeurs des Sauvages
en fa préfence, non-feulement dans ccs for-
tes de folemnircs , mais même dans le parti¬
culier, fans s’expofer à lui faire un affront
8 c à en recevoir un de fa part.
La Guerre s’échauffe à mefure qu’on ap-
proche*du terme fixé pour le départ ^ elle
fe chante prefque toutes les nuits. On s'ani¬
me tout de bon quand on commence à faire
les provifions de bouche , ce qu’ils nom¬
ment fa goton^ar lagon , c’dt-à-dire la famine >
foit parce qu’ils font ces provifions contre
la faim à laquelle ils font expofés dans leurs
longs voyages , foit parce que les Guerriers
s’y difpofent par un long jeûne , afin , diferit-
ils , d’être mieux en état de foûtenir par cet¬
te préparation , la faim , qui leur paroît iné¬
vitable ? & pour effayer combien ils font ca¬
pables de la fupporter. Il efl bien vrai qu’ils
n’ont peut-être pas aujourd’hui d’autre me*
tif de ce jeûne rigoureux ; mais il paroît
évident que c’étoit chez eux anciennement
un aéle de Religion, inllitué dans le même
efprit que les facrifices.
Enfin , quand on touche au terme, ceux
qui refient au Village prennent congé de
ceux de leurs amis , qui doivent partir.
Chacun veut avoir un gage de leur amitié
mutuelle. Ils changent eniemble de robe,
de couverture , ou de quelque autre meuble
que ce puiffe être. Tel Guerrier , avant que
de fortir du Village , efl dépoüillé plus de
vingt ou trente fois, à proportion du degré
d’eftime où il efl parmi les fiens , ou du
nombre d’amis qu’il a , n’y aïant perfonne ,
qui ne s’empreflfe à lui donner des marques
de confidération , 8 c qui ne veuille fe faire
honneur de pofféder quelque chofe qui lui
ait appartenu.
Aimi QJXJ AINS. 17 ?
* I ’Auteur des nouveaux Mémoires de
la Chine , qui font écrits avec tarit d’élé¬
gance & de politeiTe , nous donne un bel
exemple d’une civilité femblablc dans les
Chinois envers les Magiltrats , qui ayant
contenté dans une V îllc , ou dans une 1 ro-
vince, font obligés de pafler dans une autre.
Car, » dés que le Mandarin clt fur le point
» de partir , tous les habitans vont fur les
* grands chemins i ils fe rangent d cfpace en
» efnace , depuis la potte de la Vîlle par ou
» il doit paffer jufqu’à deux 8c trois lieues
» loin : on voit par tout des Tables d un
» beau vernis, entourés de fatin , & couver¬
tes de confitures, de liqueurs , Scde ihe.
» Chacun l’arrête malgré lui au paflage , on
» l’oblige de s’affeoir , de manger 8c de
» boire..Ce qu’il y a de plus planant ,
» c’elt que tout le monde veut avoir quel-
» que chofe qui lui appartienne. Les uns lut
» prennent Cs boues • les autres fon bonnet,
• quelques-uns fon fur-tout ,mais on lui en
» donne en même -temps un autre , oc avant
» qu’il foit hors de cette foule , il arrive qu il
» chauffe quelquefois trente paires de bot¬
tes différentes.
C.es exemples de civilité réciproque n e-
toicnt pas feulement entre concitoyens dans
l’Antiquité, mais même entre ennemis. Gla-
cus + & Diomede , fur le point de combattre
l’un contre l’autre , ayant reconnu les m-
fons que leurs l’éres avoient contractées pat
les droits de l’hofpitalite , renouvellent leur
ancienne alliance , 8c voulant fe donner des
marques de leur eftime , ils changent d ar¬
mes mutuellement fur le champ de Bataille »
Comte N. M. de U Chint t TM* x * P
+ Umtr» Uiad, 6 , vtr i
H 4
55 * 54 *
r x 76 Moeurs des Sauva gis
avant que d’aller ailleurs fignaler leur cou¬
rage fur' des ennemis, qui ne leur touchaf-
fent pas de lï pies.
Le jour du départ , tous les Guerriers
dans leurs plus beaux atours , ôi armés de
toutes pièces, s’airemblent dans la Cabane
du chef du parti, lequel cft toüjours noirci
& armé à fon ordinaire. Pendant ce temps-
là les ftmmcs chargées de leurs provilîons
prennent les devans , & vont les attendre à
«fie certaine diftance hors du Village. Lors
qu’ils font aflemblés , le Chef les harangue
courtement , & fort le premier chantant
feul fa chanfon de mort au nom de tous les
autres qui le fuirent à la file un à un fans di¬
re mot. Hors de là paliflade , ils font une
décharge de leurs fufils , s’ils en ont, ou dé-
chochent une flèche , en l’air , & le Chef
continue à chanter en marchant jufqu’à ce
qu’il foit hors de la vue du Village. Il fait
tous les jours la même chofe , & ne manque
jamais en décampant tous les matins â chan¬
ter fa chanfon de mort , jufqu’à ce qu’il foit
entièrement hors de danger, & même de re¬
tour dans fon Village , où il e(t obligé de
faire un nouveau feftin, pour remercier l’ef-
prit qui l’a favorifé dans fon enterprife, &C
l’a ramené en le délivrant de tous les périls»
Départ des Guerriers•
Les Guerriers étant arrivés où les femmes
les attendent > le dépoiiillent de toutes leurs
parures, & s’équipent en voyageurs , remet¬
tant a leurs époufes, ou à leurs parentes,
tout ce qui ne leur e(t pas abfolument ne-
ceflaire , & ne fe chargeant que le moins
qu us peuvent.
Les Iroquois, & les Hurons, nomment la
A M E R I Q.U AINS. 177
Guerre n’Ondoutagette tü Gaskenibegette. Le
verbe final Gagftton , qui k trouve dans la
compofition de ces deux mots, & qui fignific
Porter , marque bien qu’on y portoit quel¬
que chofe autrefois , qui en étoit tellement
le fymbole , qu’il en avoit pris fa dénomina¬
tion. Le terme undouia , lignifie , le duvec
qu’on tire de l’épy des Rofeaux de Marais, ôw
figmfie auffi la planre toute entière , donc
ils fe fervent pour faire les nattes fur quoi
ils couchent •, de forte qu’il y a apparence
qu’ils avoient affeélé ce terme pour la Guer¬
re , parce que chaque Guerrier portoit avec
foy fa natte dans ces fortes d’expéditions.
En effet, la natte eft encore aujourd’hui le
fymbole qu’ils réprélêntent dans leurs pein¬
tures Hiéroglyphiques pour détïgner le
nombre de leurs campagnes. Pour ce qui
*11 du terme Go^tnrba , il eft fi ancien que
les Sauvages eux-mêmes n’en fçavent plus la
lignification. Mais comme il feroit inutile
de courrir après des étymologies-, fur tcf-
quelles les naturels du pays font embarralfés
eux- mêmes,il me fuüt de dire que tout ce que
les Sauvages portent dans leurs courfes mi¬
litaires , le réduit à leurs armes , à quelques-
uttcnciles nécclfaires dans les campemens >
& à quelques provifions de farine prépa¬
rées de la manière , dont je l’ai expli¬
qué.
Armes des Sauvages.
Leurs armes offenfives , & défenfives-
étoient, & font encore en partie les mêmes,,
dont on s’elt fervi prefque par-tout depuis-
les prémiers rems, jufqu’à ce qu’on ait mveiv-
ti les armes à feu, qu’on leur a commuai»-
H Ç.
178 Moïurs des Sauvages
quées par une mauvaife politique -, fcavoir
l'arc & la flèche , dont on attribue la pre¬
mière invention aux Cretois \ le javelot, le
caffecête ou la maffe d’armes, le bouclier, la
cuiraffe, 6c le cafque.
Leurs arcs font faits de bois de Ccdre rou¬
ge, ou d’une autre force de bois fort dur , 6C
durci au feu. Ils font droits 6c à peu p rés de
leur hauteur. Leurs flèches font faites de ro-
feau y 6c font empennées de plumes de quel¬
que gros oyfeau , 6c au lieu de fer , ils y ap¬
pliquent avec une colle dç poiffon très-forte^
des os, ou des pierres tranchantes > & tail¬
lées à plufieurs crans pour rendre la playe plus
dangereufe. La plupart des Nations Caraïbes
les empoifonnent ; de forte que la moindre
blefllire en efl mortelle. Je n’ai pas oüi-dire
qu’aucune Nation de l’Amérique Septentrio¬
nale ait l’ufage , ou le fecret de les empoifon-
ner. Ils rempliffent de ces flèches leur car¬
quois , qui efl fait d’écorce , 6c couvert d’une
peau paffée, 6c ornée. Quelques Peuples au
lieu de carquois paffent leurs flèches dans
leurs cheveux, de la même manière dont en
ufoient autrefois les Ethiopiens.
Le caffe-tête, ou maffe d’armes , tient lieu
d’épée , 6c de maffue, il e(t de racine d’ar¬
bre , ou d’un autre bois fort dur, de la lon¬
gueur de deux pieds, ou de deux pieds & de¬
mi y équarri fur les côtés, 6c élargi ou arrondi
àfon extrémité de la groffeur du poing. Ou
en voit de differentes fortes dans les figures
que j’ai fait graver.
Leurs boucliers étaient d’obier ou d’écor¬
ce, couverts d’une ou de plufîeurs peaux paf-
fëes, il y en a qui ne font que d’une peau fort
épaiffe. Ils en avoienf de toutes grandeurs &C
de toutes fortes de figures.
A M E R I QJJ A T N $. 172
Leurs cuirafles étoient aufli un tidu de bois,
- ou de pettices baguettes de jong coupées par
longueur proportionnées , ferrées fortement
Tune contre l’autre , tiflfues & enlacées fort
proprc-ment avec de petites cordes faites de
peau de Riche ou de Chevreuil. Ils avoienc
des euidards & des bradardes de la même
matière. Ces cuirafles étoient à l’épreuve »
des fléchrs armées d’os ou de pierre * mais el¬
les ne l’eu dent pas été de celles qui font gar¬
nies de fer. Je ne fçache pas qu’elles fuflent en
ufage en Amérique ailleurs que dans la Sep*»
tentrionale.
Depuis que les Européens ont commerce
avec les Sauvages, dcsfufils, de ia poudre, &C
des balles, ceux qui font à portée d’en avoir ,
ont prefque abandonné leurs autres armes y
fur- tout les défenfives, qui n’étant pas capa¬
bles de les garantir d’une balle de moufquct ?
ne font plus propres qu’à les embarrader au
lieu de les fervir. Les Peuples les plus reculés >
& qui font a de z heureux pour ne pas nous
oonnoître , en ufent peut-être encore.
Ils ne fe fervent pas volontiers de nos épees
de la maniéré dont nous nous en fervons^mais
ils les emmanchent au bout des bacons qu ils
lancent avec roideur comme des Javelots> ou
qu’ils manient en guife de pique ou d’e(poi>
ton. t ~
t Les Peuples du Chili ont des frondes *
8 c font fort adroits à la Chaire à lancer des
cordes dont ils embarraflenc les animaux , je
nefçaii’ils s*?n (etvoienc dans les batailles *
comme autrefois les Gladiateurs, qu on apel-
toit (lianes , s’en fervoient dans les combats
du Cirque. _ ^
* H 6
* .
■J Vre^isr. KeUmtydisyoyagt h U hhr dis Sud, f» ym*
iSo Mofvrs pes Sauvages
§ Thevcc parle auifi d’une autre forte d’ar¬
me , dont ufent les Patagons , ou les Géans
voifins des Terres Auftrales,& fituez dans une
Ifieà l’extrémité de l’Amérique. Ce font, dit-
il 3 » de certains boulets gros 6c pefans > qui
*> font pris d’une mine fort claire : 6 c font des
boulets tous ronds , lefquels ils accoutrent
w tout ainiî qu’on fait par deçà des plombées,
» avec une corde faite de nerfs de bête. Cette
» forte d’armes dt celle qu’ils ne laiflent ja- f
» mais , foie qu’ils aillent à la ChaflTe ou à Ja
w Guerre,d’autant qu’ils en font fi bons mai-
*> très, que de la longueur de leur corde , ils
« ne faudroient arteindre ce à quoi ils vifenr,
w Encore les jettent-ils fans qu’ils foient at-
» tachés , 6c lors à trente-cinq ou quarante
« pas, ils ne fe foucicnt guéres de frapper là
« où ils auront pris leur vifée , & la bête fera
*> bien de grande vie, & aura les os bien durs,
35 fi cerce grofie boule ne les lui amollit &
» cafie tout à net : & l’aïant tuée la portent
“fur leurs épaules en leurs Cabanes. Il vau- -
* droit autant être atteint d’une balle de
» plomb d’harquebuze.
On doit mettre au nombre des armes l’ér
tendart que les Guerriers portent pour fe re¬
connaître. C’eft une écorce en rond, où font
Jointes les armoiries de la Nation , ou quel¬
que autre figne diftinétif, attaché au bout
d’une longue perche comme les autres éten-
darts, dont on ufe dans nos Armées*
Leurs Voyages .
J’ai eu un plaifir fingulier à lire le Poème
d Apollonius de Rhodes fur l’expédition des
Areonanres , à cau/e de la refiemblance par-
/ ïbtvet Cofruog, Vnu liv % u, çb t », f % c t i t
A M E R I djy A J N s. T f r
îaitc que je trouve dans toute Ja fuite de
J Ouvrage, entre ces Héros fameux de l’An!
tiquite > & les Barbares du tems préfent ,
dans leurs voyages & dans leurs entreprifes
militaires. Hercule & Jafon, Caftor & Poil
lux, Zethes & Calais , Orphce & Mopfus ,
& tous ces autres demi-Dieux qui fe font
rendus immortels , 5 c à qui on a donné de
1 encens avec trop de facilité > font fi bien
repreientez par une troupe de gueux & ds
nuierablcs Sauvages, qu’il me fcmWe voir
de mes yeux ces célébrés Conquéransde la
loiion d Or , mais cette rcflemblance me
raie bien rabattre de l’idée que j’avois conçiie
de leur cloue, & j’ai honte pour les plus
grands Rois » & les plus grands Princes du
monde, qu ils fe foient crûs honorez de leur
avoir ete comparez.
La fameufe Navire Argo , qui a pour an¬
cre une pierre * attachée à une corde faite
de racine de laurier j à qui Icpoids d’Hercu-
le feul fert de left: que les Argonautes por¬
tent fur leurs épaules dans les fables de Ly-
bje, pendant douze jours & douze nuits,
n a rien qui la diftingue d’une pyrogue , ou
tout au plus d’une Chaloupe. Cet Hercule
lui.même , quichoilit avec les autres fe pla¬
ce dans les bancs, & prend une Rame à la
inain , qui s enfonce dans les bois pour faire
un aviron d un petit fapin après avoir rompu
le lien ; qui toutes les fois qu’on prend terre
pour cabaner, couche fur le rivage à la belle
etpile, fur un lit de feuilles ou de branches >
clt un Sauvage dans toutes les formes, & n’a
nen au-dcfïus. Je pourrois pouffer la com¬
parai fon plus loin; mais elle fera affez fen-
* A P oll \ * h - *•**• ». v. m. & i, v t \* 6 % Um Lib . h
•ftl MoEtTRS DES S AïïVAGIS
fible par l’application du detail que je vas
faire fd quiconque voudra le confronter a-
* La e pîû°^art des voyages des Sauvages fe
font par eau , à caufe de la commodité des
Lacs & des Rivières, qui coupent tpl e« lînc
l’une & l’autre Amérique , qu il nelt prel-
que point d’endroit ou les eaux ne fe ditoi-
huent. Les fleuves de l’Europe font des ruif-
feaux en comparaifon de ceux de ce nouveau
Monde. Dans l’Amérique Méridionale Je
fleuve des Amazones, l’Oncroque , la Ri¬
vière de la Plata , font de véritables mers par
leur prodigieufe largeur & l'étendue de leur
cours. Dans la Septentrionale , il y a dg
Lacs d’eau douce , qui ont flux & reflux , «
dont quelques-uns ont plus de cinq cens-
lieues de tour. Prcfque tous ces Lacs com¬
muniquent enfemble , & quand on eltarrive
à la hauteur des terres , en remontant le
grand fleuve S. Laurent, ° ! Y r ° l ' v Ç.ÿ f 1 f
Rivières qui coulent dans le Milfithpi' le¬
quel courant prefque toüjours Nord ci aua,
femble partager l’Amérique Septentrionale
en deux parties égales, pour recevoir dans
fon fciu quantité de belles Rivières qui s y
rendent de fes deux bords , & dont il va
porter le tribut à la Mer, en fc dégorgean
dans le Golphe du Mexique.
La fituation des. Iroquois ell encore plus
avantageufe que celle des autres Peuples de
h Partie Orientale -, car ayant d’un cote le
fleuve St Laurent dans leur voiftnage au fa¬
meux fault de Niagara , & de l’autre l’Ohio»
ou la belle Ri viére qui tombe dans le Mmil-
ftppi, ils font à la portée d’aller par-tout au
Levant »& au Couchant » enfuivant le cours
de ces deux Rivières.
J - A M E R I CLir AIES. 1 f*
■ j a ™ an, ^ re donc ta terre eft coupée pour ]&
• hdiitnbution des eaux , qui doivent la. fcrtili—
f er > a r 5 ndu ,J a Navigation néceffaire prefqucr
au (fi-rot qu’il y a eu des hommes. Maiscec
Î art, qui a été porté dans les derniers temps à
une fi haute perfection , a été borné pen¬
dant plufieurs /îcclcs à de bien petits com-
mencemens > 8 c quoique l’Arche dont Dieu
sjmcme avoit donne les proportions, &: qui
devoir avoir une capacité bien ample, eu é-
prd ci ce qu elle devoir contenir, eût pü dés
les temps du Déluge donner des idées pour
Jacon(truét 1 on des VaiiFeaux, d une figure dû
«i yérité^mais d’un rrcs-grand port y
ili! faut avouer néanmoins , que long-temps
meme après le Dclugç, non feulement rien
napprochoit de l’Arche , mais qu’il fembloit
meme qu’on en eut perdu toute connoi/Tancc,
helt vrai que le monde n’étant plus menacé
d un malheur auiîi grand que celui qui le fit
périr prefque entièrement, &c que l’ambition
n excitant pas- la cupidité, comme elle Pa fait
dans la fuite , les hommes furent rebute»
d entreprendre des Ouvrages femblables à
celui qui avoir été le fruit d’u n travail de plu-
«eurs années > foit qu’ils ne les jugeaffenr pas
d ailleurs néceflaires à leur befoin préfent ,
wit qu’ils n’euflent pas encore une connoif-
fance ddfrnéfe de la vaffe étendue des Mers^
1 envie de s’y commettre ,ou bien qu’ils
aimaflent mieux s y expofer avec témérité,
que de prendre trop de peine &c de fatigue*
pour pourvoir d leur plus grande fureté,
ïf Quoique l’on fafTe l’honneur aux Phceni-
ctens, ou aux Egyptiens , devoir été les pre¬
miers Auteu.rs de la Navigation , je crois que
;^on peut dire que les covnmencemens ont,
cté à peu prés les mêmespar-tout où il y a eu
ï$ 4 . Moeurs des Sauvages
des hommes, &c que ces commenccmens n e-
toient pas bien confidecables.il elt meme très-
vrai - lemblablc, qu’avant que les 1 hœniciens
euflent enchéri fur les autres en cette matière, -
les habitans des Mes de la Mer Egee , ôc des
côtes maritimes du Péloponnefe , avoient ••
commencé à y perfedtionner plufieurs choies. -
L’Illc de Crète étoit célébré avant le grand
commerce de Tvr & de Sydon. Jupiter avoir ■'
enlevé Europe fille d’Agenor , ôçfcsénfansd
avoicnt eu long-temps 1*Empire de la Medi¬
terranée^. Minos avoir tait même des con¬
quêtes de des établiflfemens dans laPhœnicie.
t Dédale de Icare du tems de Minos avoient
inventé les Voiles de les Mâts. Jalon , félon
quelques-uns> fut le premier qui trouva la
fabrique des Bânmens longs > au lieu qu ils
étoicnt auparavant d’une figure ronde>cam-
me certains petits bâteaux dont on le ieit
encore fur l’Euphrate de fur leTigre. Hero- -i
dote ^ décrit ces bâteaux ronds dont il par- c
le, avec lefquels on defeendoit l Euphrate. .
Mais fans remonter à des tempsü obfcurs, *
il eit certain que pendant long-temps on ne
it long-temps on ne -
s’elt fervi dans les trois parties du monde
connu , que de ceux dont on fe fert encore
aujourd’hui en Amérique, c’ell-àrdire, de
Pyrogucs &c de Canots.
» Selon Thucydide hiv. ». p 4. Minos cft le plus .incieH.
que l*o'i comoilîe y qui ait mis une Flotte en Mer
be dans fa Chronique fur l'autorité de C.iftor de Rhodes*
- nomme les Peuples qui ont eu fu.celfivement l’Empirede a
M^r. Les Lydiens, les Bélafgiens , les Xhraciens, les Raw* ‘
TÜcnS', les Cypnot» , les Phoemciens, les Egyptiens, les MJ- M
Icfieas, les Cariens, le> Lesbiens ôt les Phocéens. llpouvQit ^
commencer par 'es Cretois.
■f' Vide LU. Greg Gyratd. de Navig.îs , Ù*C$
5 He rodai, Lib % u n , 1^4« ' j: ,/J -
Amer j, qjv ÿi ns. îfy
Les Pyroguss .
• Le f Pyroffaes croient, & font encore au-
(i jourd hui des arbres crenfez, par iefquelsVir-
gilc * a crû que la Navigation avoit com-
iflencé y ainfi qu'il l'exprime par ce vers.
Tune Alnos primum fluvii fenfsre idvatas •
J On yemployoit toutes fortes de bois légers.
Les Egyptiens, les Arabes & les Indiens en
fatfoienr de jonc , c’eit-à-dire, de ces Rô¬
ti f eaux > dont parlent Diodore de Sicile §, So-
lin & Pline ^ y & qui deviennent d'une
hauteur & d une grofleur fi prodigicufe.
Canot:*
. Les Canots éxoient de deux fortes, les un*
raies de branchages d’ofier * & couverts de
peaux. § Tels étoient ceux desLufitaniens, SC
des Peuples de la Grande Bretagne fur l’O-
vejw ; desHenétcs ou Vénitiens dans le Gol-
Phe Adriatique a ; des AiTyricns fur le Tigre
f fur l’Euphrate ; des Ethiopiens fur le Nil »
ixc.Les autres étoient faits de papier ou d’é¬
corce , comme ceux des Egyptiens, & de plu-
. lieurs Peuples de leur voiiînage. Lucain a dé¬
crit magnifiquement ces fortes de petits bâ¬
teaux dans les vers fui vans.
m Ë
Primum cana falix , madefafto vimine parvam
Tfxitur in pu^irn , Càfoque induta juvenco >
41 V *^ orls P* tttns tumidum fuperenatat amnem*
% V'trgil Ceorg.
JF Diodor. Sic. Lib. i. p. 74. f Solinus » cap, Çc, § Wiiu
WiZ.* ç *i' b ê Stiabg Lib. j. p, 107,
î$£ Moettrs des Sauvages
Sic venetus (lignante pado , fufoque Éritannut
tfavigat Oceano. S'ccum tenet omnta Nitus *
ConferUH' Tiibiild Memphitis Cymba Papjro .
Les Auteurs donnent à ces Bâteaux les epi-
thetes de Suiites 6 C de Piicatiltt , parce qu il
falloir les coudre à caufc de la matière dont
ils étoient, & quM y en avoir qui fc plioient
facilement, de manière qu on pouvoir aile-
ment les porter. Les Ethiopiens , félon le te-
inoignage de Pline , en avoient de cette cf.
pccè , qu’ils plioient comme le relie de leur
bagage, & qu’ils portoient lorfqu ils croient
arrivez aux cataraéfes du Nil.
I \
Canots de Peaux.
Les Eskimaux & quelques autres Peuples
du Nord , nous ont confervé le modèle 5 e la
forme de ces Canots de peaux dans ceux dont
ils font uPage , iefquels font aulfi de deux es¬
pèces. Les' premiers ne font que pour une
perfonne feule. Ils font de la longueur depuis
douze jufqu’à quinze & feize pieds,tout plats,
de de la forme d’une navette deTilferand.
Le delïiis ell tout couvert de peaux comme
le de/fous, & n’a qu’une ouverture au milieu,
dans laquelle l’homme parte à mi-corps pour
fc mettre fur fon féant. Il ferme cette ouver¬
ture comme une bourfe, & la ferre contre
fon corps comme une ceinture , SC quand il
a ajufté tout autour les bords d’une cafaque,
qui ne lui laifle que le vifage à découvert , 1 <
* Luc an. Lib. 4.
■+ piinitts Lib. ç. cap. 9 . Navis Plicatilis, quae fréta ex co
tio complicata, circusifertut ad ttajicienaos amnes.
Idem Lib. 10. cap. 19 . Ibi Æthiophicæ conveniuntn*
ves ; namque eas pucatiles huoiciis tfAnsfcrunt, quoû«î
* iara4Us venmaa cft*
iüiMflIV Ml WS^MÊM
_ O , A M f ^ 1 a r n s. i$ 7
Canot 8 C leCanoteur ne paroiflent faire qu’u-
re-fcule picce, 8 c pas une goûte d’eau n’y
fçauroit entrer. Ils gouvernent avec un avi.
ron double, qui elt terrninë en forme de pa¬
lette par les deux bouts. Ils nagent des deux
cotez avec tant de dextérité 8 c de prompti¬
tude, que le Canot ièmble glifler fur l’eau ,
& difputer avec le vent pour la légèreté. Un
javelot attaché aux cotez du Cahot par une
longue corde, leur fert à darder le poiflbn
qu’ils mangent crû , & comme ils n’apré-
hendent point que l’eau les domine ; qu'ils
fefont même un plaifir de faire tourner leur
canot, & de faire le moulinet deux ou trois
fois de fuite, il femble qu’ils peuvent entre¬
prendre de longs voyages fans crainte, pour-
vû qu’ils puiflent le Hâter que le poiflbn ne
leur manquera pas.
Leurs autres Canots font de la forme ordi¬
naire, le Gabarit en elt de bois, 8c de pièces
bien emmortoifées 8 c liées enfemble, qu’on
couvre enfuite d’un bout à l’autre de peaux
de Chien de Mer, bien coufucs comme les
f renuéres. Ils font de la longueur des grandes
yrogues , 8c peuvent porter cinquante 8C
foixame perfonnes. Dans le temps calme on
les conduit à la rame : mais lorfque le venï
peut fetvir, ils attachent au Mac des voiles
de cuir.
"Saints.
Les Indiens du Pérou ont une autre forte
de Batteau de cuir fort finguiier apellé Bat\e ,
* dont le Pere Feüillée 8 c M. Frézier nos ont
donné la figure dans leurs Voyages de la Mer
^ > Toy&i* At la Mtr du Sud. f, ioj»«
i88 Moeurs des Sauvages -
chi Sud. f Ilconfifteen deux efpéces de Vaif- ;
féaux raillés de la forme d’un Canot , & faits Hî
de peaux de Loup Marin bien coufues & bien
ferméesen tout fens*, à l’épreuve de l’eau. On Kaü
remplit de vent ces Vaififeaux par Je moïen
d’un tuyau à chacun dont on bouche foigneu-
fement l’orifice après les avoir enflés comme ' : fe
un ballon. On les aflujetut enfuite, & on les ^
attache l’un à l’autre > de manière cependant ;2U
que le devant foit plus approché que le der-
ricre , par le moïen d’un chaffis de bois corn-
pofé de barres de la largeur de deux pouces, p ûc
auquel ils font fortement amarrés avec des p r
cordes de boyaux. Les barres duchaffis font H 0
tellement difpofées que la plus longue va de p-
poupe à proue & fert de quille \ lesautresse- N
carrent bas-bord à (tri bord, c’elt-à-dire d’un pfr
flanc à l’autre. On étend fur ce chaffis une M
grande peau compofée de plufieurs autres te:
coufues enfembie dont on attache lesextre-
mités aux quatre coins du chaffis. Ceux qui Pof
doiyent naviguer fur ces fortes de bâtimens p
s’affioicnt fur cette peau , 6c nagent avec une m
pagaye ou aviron à double palette, commet
celui des petits Canots Elximaux , dont nous b
venons de parler. Si le vent peut fervir,ilsU
mettent une petite voile , & pour remplacer p
l’air qui pouroit fe diffiper, il y a toujours fur te
le devant deux boyaux attaches d l’orifice ues pi
ballons par lefquels on peut les foufler > p
quand il efl befoin. La manière de coudre les h;
ballons eft particulière ; on perce les deux
peaux avec une alêne ou une arête , & dans k®
les trous on parte ou des arêtes, ou des mor- fe;
ceauxdebois fur lefquels, de l’un à l’autre
on fait croifer par defïus ôc par-defTous des k,i
boyaux moliittcs , pour fermer exactement
J EcfjUct,/Qurntl du ebftrvaiiwf , frç t ^ p, pi,
! li Amertq^ttatns. 7*4»
| les pafîages de l’air. Il fe fait des Balzes d’uî
grand port, & M. Frézier affure cju’j! y cn
li'j a fur lesquelles on peut charger jufqu a douze
1; quintaux & demi. Thomas Candiskh a vou-
B lu parler des Balzes, quand il dit d’une Na-
œ poniituee dans la Mer du 6ud vers le 2?. dé-
gre de Latitude Méridionale , qu’ils ont une
Jclpece de Canot de peau , lequel fe fondent:
* î; Cai J p ^ r le m °y en dc dcux vcifics enHées.
* Mais la figure qu’on en a donné dans le Re-
:|ciieil des Voyages aux Indes Occidentales de
|T‘^. odore de Bry & de fes héritiers, eft fort
differenre de celle qu’en ont donné les autres
qui en ont parlé & de ce qu’elle doit être , il
n y qu a la voir pour juger quelle clt entière
ment imaginaire.
cm? C ?. tlbétiens Efpagnols ufaient de fem-
olablcs Bateaux au temps de Jules Cefar,
ainfi quil le rapporte lui-même dans fes
Commentaires, f La néceiliré de fes affaires
1 ayant oblige de pafler d’Italie, en Efpagne ,
ou tout fe déclaroit en faveur de Pompée ,
:/ J?, n Armée penfa entièrement périr entre la
O - 1 f".
J C' o 1 F cl11 mire 1a
ocgre ce la ~inca, qui s’étant débordées par
la tonte des Neiges emportèrent les Ponts
qu il avoir jettés fur ces R îviéres, & lui ôté-
jrent parla tous les moïens de la faire fubfiller.
L Infanterie légère des Lufitanicns , & celle
, .. ‘ tlb< - r,e qui connoiflbit parfaitement
Je pais >& étoit accoutumée de traverfer les
:| Neuves fur des Peaux de Houe erflées qu’ils por-
toient toujours à la Guerre ; hacelloient con¬
tinuellement fes Troupes , & ne laifioienc
ecarrer imnimÂmAnr - r~\ \ _
,-ip 1 roupes , <x ne laifioien
ccarcer impunément aucun de fes foldats
Dans cette extrémité, il s’avifa d’un llrata
geme, par lequel il trompa l’attente de fe
*J»dU Oc id. fart. 8.
l c '[*r<UMQ.Cn.L\b t \ %
L
s go Moeurs des Sauvages
ennemis , qui s’en prometcoient déjà une.«n
défaite bien entière. 11 fit conftuure par les |j«
foldats des Canots , dont il avott appris &• 13.
forme &: l’ufage dans Ton expédition desllies Pi
Britanniques/La quille &: le fonds de ctSW
petits bateaux , étoient d’un bois tort léger,
Sz le relte d’ofier couvert de cuir. Son projet pr
réüffit, ainfi qu’il l’avoit imaginé , & il fcPj
tira par-là d’un des plus grands dangers 5 oii
il fe foit peut-être jamais trouve.
On traverfe encore aujourd’hui le Tigre & m
l’Euphrate,* félon le témoignage du P. Avril ,Ht
fur une machine compofée de plufieurs peaux IM
de Bouc enflées , qu’on joint des quatre côtésptf
par autant de perches qu’on lie étroitementpn
enfemble, 5c qu’on couvre enfuite de plu-
fleurs branches d’arbre qu’on a foin de mettre m
en travers, f Le Pere Acoda dit, qu’en Amé-
riqueon fait de fcmblablcs radeaux pour la r i
traverfée des Fleuves 8z des Rivières \ maisfo.
au lieu de peaux de Bouc , on fe ferr de cour-t ;:e
ges féches, vuidées, & bien bouchées, afin :ii
que l’eau n’y puifle pas entrer.
Canots a Ecorce.
Les Canots d’Ecorce que font les Sauvages
moins Septentrionaux , répondent à ceux|^
que les Egyptiens faifoient de Papier. Le Pa-
pier efl: une plante qui croît fur les bords du ^
Nil, 8c qui poufle quantité de tiges triangu- ,
laircs, hautes de ftx ou fept coudées tout au
plus, f quoiqueThéophrafte & Pline § lui
*P. Avril » VoyAge d'Orient , Liv. i.p. $6*
f Acofta , Hift Ntt. de lad. Lib 3. c. 18.
y Theopb. Hift. Vlant . Lib. 4.c. . L
* Plimuf , Lib. i$.eap n. P.iryrum ergo nafertur in Pa*
fcflribus Ægypci, auc quiefcentibus Nili aquis , ubieva^
Ameri ^ïïAIN5. Mi
en donnent dix , fk même au-deflus de dix :
elle étoit prefque umvcrfellc pour lufa^e
qu on en fai foi t anciennement*, on s'en nour-
rilîoit *, elle entroit dans la Médecine ; on en
tiroir des fciiillcs pour écrire *, elle fourniflbic
du bois pour fe chauffer ; des chandelles pour
eclairer } des toiles pour s'habiller *, on en
falloir des bateaux, des mâts, des cordes,
des voiles , des uftanciles de ménage , de nat¬
tes , des couronnes pour les Dieux , * & des
fonliers pour les Prêtres. Elle n'étoit pas par-
ncuhére à l’Egypte. Elle croifToit aufli en
Syrie , fur le bords de l'Euphrate, f dans l’iilç
de Crète, & même en Iralic. Il y a cependant
apparence que cette dernière étoit d'une eÂ
péce différente.
J'ai bien de la peine â comprendre , com¬
ment une Plante qui ne porte point de fruit ,
qui n'a qu'une tige affez mince, point de
fciiilles, fi ce n’eft un bouquet qui vienr à la
cime de la tige j pouvoir fervira tant d’ufa-
ges fi différens. Je ne puis fur-tout conce¬
voir , comment on en pouvoir faire des bar-
tac (lignant, duo cnbita nonexcedente altitudîne gurgîtur»
| brach ali, radicis obliquas crafluudine , triangulis Intenbus,
dccrm non anpJiùs cubitorum longitudine in gracilitaterp
]t I kftig.tum, Thyrfi modo cacumen includens femine null#
aut ufu rjuî alio , quam floris ad Deos coronandos. Radicj-
busincolæ pro “igno ntuntur : nec ignis tantum gratiâ, fed
ad alia quoqur utenfiîia vaforum Ex ipfo quidam Papyro
Jiavigia texunr ; &C è libro vcla , cegetefque neenon & vcf-
tem , etiam ftragulam ac funrs. Mandunt quoque crudum ,
dcioôumqi.c, luccum tantum dévorantes. Nafcitur & in
Syriâ circa quern odoratus iMe calamus lacum. Nrque aliis
Uiuscft, quaminde, funibus Rex Antigonus in navalibus
ïebus, nundum S parto commumcato. Nuper ÔC in Euphrate
«afeens eue « Babylonem Papyrum intelledum eft tvndçm
lifum habere Chartæ. Similia his Theophralles locox;t.
* Athenée au L:v. 15 fe mcque de ces Couronnes de Pa¬
pier que Pline dit qu'on faifoit pour les Dieux
1 Ùe ItaLicâ fajjjro. Sirubo , Lib. 5. & Martialis, Lit, B,
XiUlUil Ut la , nr C
de la tige des écorces aflez epaifles pour faire 3j p
le corps du bâtiment y encore moins * ce jem-
ble 3 du fommet, qui Te fépare en feuilles > y
ou en lames fines , comme le papier de la ;mc
Chine , & qui par conféquent n ont point ^
allez de corps pour faire des voiles, ou 1 en- , j!
veioppe d’un batiment , lequel devoit être ^
aflez folidc pour porter des hommes & des
charges aflez péfantes. Il falloir donc, ace L f(
que j’imagine, qu’on en fit un tiflu natté de ^
bien prés', comme font encore certains petits , j,
bânmens, dont les Abytfins fe fervent de nos L
jours pour naviguer fur le Nil.
Je crois aufli que les termes Papyros , Bibles, •
Charta , Liber y lefquels font fynonimes > e-
toient des noms génériques , qui s’appli- b
quoient univerfellement à tous les arbres , "
de l’écorce defquels on fe fervoit pour écrire. ^
' * Pline nous apprend qu’on écrivit d’abord
fur les feuilles de Palme , & c’eft peut-être à .
quoi t Virgile fait allufion en parlant de:1a
Sibylle , laquelle ccrivoit fes Oracles fur des
feüilles. Pline ajoute qu’on fe fervit cnfuite ;
de l’écorce de certains arbres. ** Saint Iudore
de Séville, fuivanc l’opinion des Critiques
les plus exaéls, donne cette définition du Pa- >.
pier , ou du Livre ,’( car c’elt la même cho-
fe. ) « Le Livre cft la Tunique intérieure de
» l’écorce , qui eil la plus voifine du corps
ligneux >Jr.
ff Hcrod. Lib. x. n . 5$.
y Theoph. loc. cit,
* Plwius, Lib. ij. cap. ti<
•f Virg .^4 ncid. 3. & S.
*♦ JfidouLib. 6, cap. n*
A M E R T A T N J. \éi
« ligneux, fut laquelle les Anciens écrivoient.
Liber e/l tmerior Tunicaconicis , qu<e ligna cabaret l
n pa Antiqui fcnbcbant .
1 Ces noms génériques,donr je viens de par-
I ’ cr ) peuvent parfaitement bien convenu au
Bouleau. De fon écorce la plus mince on peut
i faire des faillies à écrire , &: je m'en fuis fer-
vi moi-même quelquefois. On fe fert de la
plus épaifle pour faire des canots , 'des voi-
| les, & des tentes 5 &£ comme elle efl a flez
• gommeufe, on en fait auffi des Torches pour
pêcher au -flambeau, ou pour fe conduire
chez foi dans des nuits fort obfcurcs. Si le-
tyjnologie du mot Papyros vient du mot grec
I > le reu , ce nom lui conviendron encore
plus facilement.
Pyrogues des Caraïbes.
Les Caraïbes & les autres Sauvages Méri¬
dionaux , qui habitent fur les bords de la Mer,
fe fervent de longuesPyrogues , qui peuvent
porrer jufqu a foixante perfonnes, & ils les
rehauflent par des planches qu'ils attachent
[ fur les bords au corps de l’arbre, qui fait le
fonds de la Pyrogue. Elles font aflez bonnes
pour ranger les Côtes de l'Océan , & réfiftent
L plus facilemeht à la vague que de Amples
écorces * mais dans Jcs Rivières de Canada ,
ou de l’Amérique Méridionale , elles ne va¬
lent rien pour les voyages de longs cours , à
caufe de la multitude des faults 5 c des cata¬
ractes, où leur péfanteur , & la difficulté de
les manier, les rendroient abfolumenc inuti¬
les. On en a cependant toujours quantité aux
environs des Villages , où elles font d’un
grand fervice pour faira les traverfées d’un
bord de Rivière à l’autrç , ou pour y cliar-r
Tmt Ul. . I
L
moîttrsdcs Sauvages
roy tr le bots de chauffage , 6c les autres pro¬
viens des champs, lorfqu’on peut les y con-
d ïeVcanotsd’Ecorce au contraire font tres-
commodes pour les grands voyages, les
feulsdonconpuiflefe fervrr , parce que leur
leg&eté fait qu’on peur les gouverner avec
plus de facilité dans les rapides ,&qu il.lit
plus aifé de les voiturer dans les lieux de
portage.
Canote d'Ecorce de Bout eau»
Les Canots d’Ecorce de Bouleau font le
Chef-d’œuvre de l’art des Sauvages. Kien
n’elt plus joli & plus admirable que ces ma¬
chines fragiles, avec quoi cependant on por-
« des poids immenfes, Selon va par-tout
avec beaucoup de rapidité. 11 y en a de diffe¬
rentes grandeurs , de i. de 4. juiqu a 10. pla¬
ces dilhnguées par des barres de lr ‘ iv< ;t ^
Chaque place doit contenir aifemem deux
nageurs , excepté les extrêmes qui n en peu¬
vent contenir qu’un. Le fonds du Canot tft
d’une ou de deux pièces d ccorcc, aulquelles
on en coût d’autres avec de la racine , qu on
gomme en dedans Se dehors , de maniéré
qu’ils paroi lient être d’une feule piece. Com¬
me l'écorce, qui en fait le fonds, n a gueres
au-delà de l’épaifleur d'un ou de deux cens,
on la fortifie en dedans par des clilies de bois
de Cèdre extrêmement minces , qui font po-
fées de long , Sc par des varangues ou des
courbes du même bois, mais beaucoup plus
épai (Tes , rangées prés à prés dans le lens de
la courbure du Canot d’un bout a 1 autre.
Outre cela, tout le long des bords, régnent
deux Précinies ou Maîtres, dans iefquels lont
^ Américains. I9ç
enchaffees les pointes des varangues qu’ils
arrêtent , & où font liées les barres de traver¬
se , lesquelles fervent à affermir tout le corps
de 1 Ouvrage. On n’y diltingue ni poupe,
ni proue. Les deux extrémités , ou pinces ,
font entièrement fembJables , parce qu’on
n’y attache point de gouvernail, & que celui
qui e(t à l’un des bouts , gouverne avec l’avi¬
ron , ou avec la perche quand il faut refou¬
ler 1 eau en piquant de fonds. Les avirons
font fort légers , quoique faits d’un bois ci’E-
rablequi elt affez dur. Ils n’ont guéres que
cinq pieds de long, dont la pèle en empor¬
te un & demi fur cinq ou hx pouces de lar¬
geur.
01 ces petits bâtimens font commodes,ils ont
auilî leur incommodité} car il faut ufer d’une
grande précaution en y entrant, & s’y tenir
affez contraint pour ne pas tourner , & pour
foütenir 1 erre du Canot, lorfqiril efien train
d aller. Ils font d’ailleurs trés-ffagilcs. Pour
peu qu’ils touchent fur le fable ou fur les
pierres,il s’y fait des crevaffes par où l’eau en¬
tre,& gâte les marchandées, ou les provifions
qu’on porte -, de forte qu’il ne paffe guéres de
jour, où il ne fetrouve quelque end-roit qu’il
faille gommer. On y peut nager ailis ou de¬
bout dans les eaux douces 6c tranquilles j
rnaisileft mieux de nager à genoux dans les
rapides. C’elt encore une autre incommodité
de n’y pouvoir porter beaucoup de voile , ÔC
de ne pouvoir fe fervir de la voile que dans
les vents modérés, fans s’expoferaux rifqucs
dépérir. La traverfée des lacs clt pour cette
raifon très-difficile ; les plus (âges ne l’entre¬
prennent guéres fans avoir bien confulté le
temps ; ils rangent avec cela les terres autant
qu’ils peuvent, ou coupent de Cap en Cap ,
b(e fou fur la vafe ,de peur que le vent ne le
brife. Quand il s’y fait des crevaffes , il fa
les sommer , ainli que )e 1 ai déjà dit, &■ il
fautfavoir foin pour cela de la vUiter prefque
à chaque fois. On gomme les Canots d ecor-
ce de Bouleau avec de la gomme d epmette,
ou de quelqu’autre arbre rehneux , dont 1 A-
merique ne manque point dans fa valtectej-
due Mais pour ce qui elt des Canots d ecor-
ce "on les croupe avec de l’écorce de 1 eru-
che brifée, & concaflee en filamens , qui en
bouchent parfaitement bien les ouvertu¬
res Nations de la Langue Algonquine ne
fe fervent que de Canots d ccorce de Bou¬
leau ,& les travaillent. Mais il y a quelque
différence des uns aux autres. Ceux des Abe-
niquis, par exemple, font moins relevesde
bord , moins grands, & plus plats par les
deux bouts-, de forte qu’ils font preique f*
niveau dans toute leur ctendue -, paice que
ceux-ci voyageant dans de pentes^Rfviercs ,
pourroient être incommodes &. bnies par les
branches qui débordent , & s ctendent fur
l’eau des deux côtes du rivage -, au lieu que les
Outaouacs, & les Nations d'en haut^ayant à
naviguer dans le fleuve Saint-Laurent, ou i
y a beaucoup de cafcades fie de chutes , o
bien dans les Lacs où la lame cil toujours fort
£rofle, doivent avoir,des Canots, dont les
pinces (bicnt'hautps ôc élevées, afin de briicc
la vacue ,& d’être moins expofées a emplir.
Ji v a dans l’Amérique MàuUonaledu cote
d
û
C
rt
A M2RÎQJJ A I N $. 1 $y
rfe la Mer du Sud , des Sauvages qui s’èxpo-
fent fur TOccan avec des Canots d’écorec.
Ceux-là oncles pinces encore beaucoup plus
relevées pour la même raifon.
Canots d'Ecotce d'Orme.
Les Iroquoisne travaillent point les Canots
d’Ecorce de Bouleau , mais ils en achètent des
autres Nations , ou en font à leur place d’E-
corce d’Orme. Ceux-ci ne fervent guéres
qu’une campagne , & parce qu’ils font moins
folides que les autres , & parce qu’il efl plus
facile d’en réparer la perte. Ils fonr d’une feu¬
le pièce , & travaillés avec toute la maU pro¬
preté , & toute Ja gro/ïîéreté poffible. Ils
coupent cette écorce' aux quatre coins, où il
- e(t néceflaire de la replier pour faire les pin¬
ces, & après l’avoir coufue dans ces coins,
& aux deux bouts qu’ils affermirent avec des
bâtons fendus , pour la gêner, &c l’empêcher
de s’ouvrir , ils tout les varangues , les barres
& les précintes, de Amples branches d’arbre.
Ces branches ne font qu’écôtées , & fi mal
rangéer,quela vue feule en fait mal au cœur,
& doit naturellement infpirer de la défiance
à ceux qui ont à expofer leur vie dans ces ma¬
chines fur des Rivières auffi dangereufes que
le font celles de Canada. Cependant ils s’y a-
bandonnent avec une confiance mervcilleufe
d la rapidité des eaux , dans les faults 6c dans
les cafcades , lorfqu’ils defcendenc les Rivié-
res,ou qu’ils les refoulent avec des fatigues in¬
croyables, en piquant de fonds avec la perche.
Des Saults & Cafcades .
Ces Saults 6 c ces Cafcades font formes pa*
X *
tp? Moeurs b es Sauvages ?
la haü^eur des terres % qui à proportion qü or*
remonte vers la fonrce des Fleuves &c des Ri-
vjéres , vont toujours en s’élevant. En cer¬
tains endroits elles s’élèvent d’une manière
furprenante > comme aux Cataractes du Nil,
ou bien à la farneufe chute de Niagara , qui
elt d’une prodigieufe hauteur, de où le fleuve
Saint-Laurent , lequel a une demi-lieue de
large en ce lieu-là , tombe à pic comme dans
un goulphrc avec un bruit effroyable ; en
d’autres elles s’élèvent d’une manière moins
fenfible comme pa ) rdegrez,decinqàfix pieds
feulement, de diltance en diltance. Le même
fleuve Saint-Laurent peut autfi en être un
exemple. Car il court ainfi pendant plus de
40. lieues de faults en faults peu éloignés les
uns des autres, & dont quelques-uns ont prés
d’une lieue de long, où il roule par différcn-
teschutes avec tant de précipitation , qu’une
flèche décochée d’une main roide & habile
ne part pas avec plus de vïtefle, qu’en a l’eau
dans l’impétuofité de ces torrens : & comme
dans ces endroits il a peu de profondeur, fes
vagues fe brifant contre les Rochers répandus
dans fon lit, caufent un mugiffcmfent per¬
pétuel , & paroiffenc toutes changées en écu¬
me.
Fortages .
On fait portage à ces Cataradtes que leur
extrême hauteur rend impratiquables* Il faut
même s’y prendre de loin , de fortir du Canal
de la Riviere beaucoup au-deffus de la chiite >
pour ne pas courir à une perte inévitable.
Mais on s’abandonne au 61 de l’eau dans les
faults qui ont moins d’élévation j toute l’a-
«keffe confiée à fçavoir le prendre , à biea
Amiri^uains. I5 >$
choifir certains partages étroits entre les chaî¬
nes de Rochers , &c à éviter les pierres déta¬
chées dont le fleuve efl femé, & dont il iuffic
d’en heurter une , pour que le Canot porté
avec une extrême roideur , foit brifé en piè¬
ces , & farte un naufrage auquel il n’y a
plus de remède.
Ceux qui ne font pas accoutumés à ces for¬
tes de navigations, frémirtent à l’idée îèule
qu’on puifle fe commettre dans des partages
fi dangereux à la merci d’une fimple écorce.
Cependant les Sauvages & les François Ca¬
nadiens , font fi habiles à parer les Roches»
que j’ai vu beaucoup deperfonnes , qui ai-
moient mieux faulter le S'ault-Saint-Louis »
lequel e(t au dertous de nôtre Miflïon , que
de faire le voyage de Montréal à pied. Ce
fault néanmoins , quoiqu’il n’ait que demi-
lieue de long > eft un des plus périlleux : & il
e(t artfez fouvent arrivé à d’excellens, Cano-
teurs d’y venir faire naufrage , après avoir
feulté tous les autres.
Bretelles .
Deux hommes portent fur leurs épaules les
Canots dans les lieux de portage avec beau¬
coup de facilité jufqu’au-dertusou au-deflbus
des Cataractes. Le relie de l’équipage,
fou dans les portages , foit dans les au¬
tres voyages de Terre , fc range fur des
Bretelles i qui font une manière" de chaflïs
de bois fort commode pour enlever une
grortl* charge, & pour la porter aifément ; ou
bien on fait des pacquets qu’on laifle pendre
fur les épaules , attachés à des colliers , ou
longes faites de leur fil de bois blanc , trerte
en bande, que les femmes appliquent fur leur
KJ
aoo M oivks des Sauvages
front , 8c que les hommes font palier fur la
poitrine & à la naiflancedes épaules, tout au
contraire de ce que rapporte f Hérodote de
i’uiâge des anciens Egyptiens.
Traînes.
Pendant l’Hyver, &: fur les neiges, ils fe
fervent de petites traînes, qui font faites d’u¬
ne ou de deux petites planches extrêmement
minces qui toutes deux enfemble n’excédent
pas de beaucoup la largeur d’un pied , & la
longueur de fix ou fept. Ces planches font re¬
courbées en dedans 8c repliées fur le devant
de la hauteur d’un demi pied , pour brifer 8C
pour écarter les neiges > qiii les empêche-
roient , en refoulant , de couler avec facilité.
- Deux bâtons un peu élevés régnent fur les
deux côtés de la traîne dans toute fa longueur
&c y font attaches de diflance en diftance. Ils
fervent à palier , & d repafler les courroycs,
qui affiijetifTent leur équipage fur la traîne.
Un Sauvage avec fon collier palTé fur la poi¬
trine , 8c enveloppé dans fa couverture, tire
après foi fa traîne bien chargée fans beaucoup
de difficulté.
7(aquettes.
Dans les neiges oiî il n’y a point de chemin
frayé , ils font obligés de fe fervirde Raquet¬
tes , fans quoi toutes fortes de voyages,ou
pour guerre ou pour challe, &c. leur feroient ‘
abfolument impoffibles. La forme de ces Ra¬
quettes aproche de l’Ellyptique, c’eff-à-dire,
que l’Ellypfe n’efl: point parfaite, étant plus
arrondies fur le devant que par l’autre extrér
t Btrodot* lib% ».
J Bmht%
Amer iqjtatn s. 201
mité > laquelle fe termine un peu en pointe.
Les plus grandes font de deux pieds & demi
de long, fur un pied 8c demi de large. Le tour
? [ui eft d'un bois durci au feu , eft percé dans
à circonférence comme les Raquettes de nos
jeux de paulme, à qui elles refTemblent avec
cette différence, que les mailles en font beau¬
coup plus ferrées , & que les cordes n'en font
point de boyaux , mais de peaux de Cerf
crues, 5c coupées fort minces. Pour tenir le
corps de la Plaquette plus Itable , on y mec
deux barres de rraverfe qui la partagcnrcntrois
compartimens,dont celui du milieu eft le plus
large & le plus long.Dans celui-ci vers le côté,
dont l’extrémité eft arrondie , on pratique un
vuide fait en arc,dont la barre de traverfe fait
comme la corde. C’elf-là que doit porter la
pointe du pied fans toucher à la barre de
traverfe , qui le blefleroit. Aux deux bouts de
lare font deux petits trous pour pafier les
courroyes> qui doivent attacher le pied fur la
Raquette. On pafle ces courroyes l'une dans
l’autre, çomme qui commenceroit à faire un
nœud fu r l'orteil,6c après les avoir croifées,on
les repaie dans la Raquette à la circonférence
de l'arc i on les conduit enfuite par derrière
au-deiîüs du talon, d’où on les ramène fur le
coup du pied , où on les noue en faifant une
rofe^de ruban. Cela fe fait de telle manière »
que quoique le pied foit bien aflujetti , il
n’eft pourtant gêné que fur l’orteil, & qu'on
peut quitter ïa Raquette fans y porcer la
main.
C’cft encore-là un ufage fingirlier des pre¬
miers temps , lequel a pafTe de l’Afîe dans
l'Amérique avec les Nations qui s y lotit
tranfplancces. Strabon parlant des Peuples
qui habitent cetts longue chaîne de monta-
ioi Moeurs des S A u v ag es
gnes,laquelle s’étend depuis le pie il du Monc-
Taurus jufqu’à l’éxtremité des Monts Rt-
phees, & dont le Caucafe eft une des plus cé¬
lébrés chez les Auteurs anciens, en raconte
ceci de particulier. « * On ne peut > dit-il *
o. monter fur la croupe de ces montagnes
» pendant l’Hyver > mais les habitans y v ° 1 ^
« pendant l’Efté , & attachent à leurs pieds
«des fouliers pointus faits de peaux de bœuf
33 crues, 8 c larges comme des Tamboun»,a
33 caufe des neiges 6 c des glaces. Ils fe laiftent
» couler enfuite du haut de ces montagnes
avec tout leur bagage , affis fur une peau.
» La même chofefe pratique dans 1 Atropa-
tie , dans la Médie , 8 c fur le Mont Mafius
33 qui cft en Arménie. Là il*s arrachent aufii a
33 leurs pieds des rotules de bois, terminées
30 en pointe, ou garnies de pointes.
t Suidas, fur le rapport d’Arrien , dit pa¬
reillement que les foldats d’Alexandre le
Grand , par le moyen de certains cercles gar¬
nis de jonc , paflfoient fans incommodité iur
des neiges, qui en quelques endroits > avoient
jufqu’à feize pieds de profondeur.
Comme on fe fert encore de Raquettes
dans la Colchide ou Mingrclie , 8 c dans ces
pats dont parle Strabon , il cil évident que
dans fa defeription * il n’a voulu exprimer
autre chofe que des Raquettes par ces îou-
liers de peaux de bœuf > larges comme des
Tambours.
Les pointes qu’on met fous les talons et
les rotules de bois , qui font des patins, ou
un équivalent que Strabon a voulu décrire,
font néceflaires dans les pats de glaces 8 c de
néges, où l’on efi: obligé de mettre des poiD-
f* Strxbo , Lib . *i. f>. 34&.
i Svidts , Avyts.
A M E R I atT A I NS. 20$
tes jufqu’aux fers des chevaux pour les ferrer
à glace.
Quant à la manière de fe laifler couler du
haur des montagnes> Strabon nous dépeint
un ufagequi s’obferve encore au Mont Cé-
nis&dans les Alpes. C’cftce qu’on apelle
la l{*mû(fe , qui e(t une manière de traîneau >
avec un petit fîége fur le fonds , où Ton fait
aflcoir le Voyageur. Les habitans du pais
ltilés à conduire ces fortes de voitures , atfïs
tout bas f.ir le devant, les dirigent avec les
mains par le moyen des bras du traîneau mê¬
me & avec les pointes dont leurs râlons
font armés, ils arrêtent leur courfe comme
ils veulent, lorfqu’elle e(t trop impétueufe.
Rien n’eft plus rapide & plus agréable que
cette manière de décendre. Les Sauvages au
lieu d’une peau , fe fervent d’une écorce dans
le befoin. C’eff un divertiffêment que les en-
fans ne manquent pas de fe donner dans le
tems des néges, lorfqu’ils ont autour de leurs
•Villages quelque éminence dont ilspuiifenc
profiter.
Les Guerriers dans leur route marchent à
petites journées. Rien ne preffe ordinaire¬
ment les Sauvages , comme auffi aucun acci¬
dent ne les déconcerte > à moins que leur fu-
perftiuon ne leur faflfe tirer quelque mauvais
augure du fuccés de leur entreprise. Ils ont
comme les Argonautes leur Orphée & leur
Mopfe : c’elt-à-dire , leurs Jongleurs, qui
Taifonnent fur tour, tirent, lelon leurs prin¬
cipes , des confequcnces bonnes ou mauvat-
fes de tout, & les font avancer ou reculer >
comme il leur plaît. Il ne leur faut pour cela
qu’une bagatelle , &c ils fe perfuaderoient
avoir entendu parler le mât de leur Uanot »
ftinfi que les célèbres Conquérais de la foi-
ao 4 Moeurs des Sauvages
fon d’Or, fi le Jongleur difoit qu il a parle*
idée de direftion dans leur rente.
Ils marchent avec peu de précaution fur
leurs Terres , ou en païs non fufpedt. Tandis
que quelques uns condu lient les Canots ou
traînent les équipages, les autres s enfoncent
dans les bois pour charter chemin fcufant.
Ces Charteurs prennent diverfes routes, &
s’écartent les uns des autres en Tuivant divers
rhumbs de vent, pour ne pas fe rencontrer
fur la même proye, Le foir ils fe rendent au
lieu ddtiné pour la couchée, & pas un ne
s’égare.
Rien n’efl plus admirable que i idee de ces
Barbares. C’eft une qualité qui femble née
avec eux. Un enfant s’oriente naturellement,
comme on pourroit le faire avec une bouf¬
fie par rapport aux endroits où il a été , ou
dont il a entendu parler. Dans les forêts les
plus épaifles, & dans les tems les plus fom-
bres, ils ne perdent point, comme on dit,
leur Etoile. Ils vont droit où ils veulent al¬
ler , quoi que dans les païs lmpratiqucz , Ht
où il n’y a point de route marquée. A leur
retour ils ont tout obfervé > &c ils tracent
gro/Tiérement fur des écorces, ou fur le fab.e
des Cartes exaéles * 8 c aufquelles il ne man¬
que que la difhnétion des degrez. Ils con¬
servent même de ces fortes de Cartes Géo¬
graphiques dans leur Tréfor public, pour les
confultcr dans le befoin.
Connoijfance de C^Aftronomîe.
Ils ont quelque connoifiance derAflrono-
mie > qui fert à regler leur temps > &c â diriger
A M t R I CLXT AfNS. ZOf
leurs courfes ; & il leur relie encore quelque
teinture de cette fcicncc , dont on raporte les
commencemens à Prométhée , à Atlas , & à
Lycaon, qui s’appliquèrent les premiers a
contempler le cours des Alites, 1 un fur le
Mont Caucafc , le fécond dans la Mauritanie»
&c le ttoifiéme dans l’Arcadie ,.pu fur les
Montagnes de Thtacc. . ,
Ils comptent ordinairement par les nuits a
la façon des Numides , & de plufieurs autres
Peuples de l’Antiquité , plütôt que par les
jours : par les mois lunaires, plutôt que pat
ceux du Soleil, ainlî que le pratiquoient prel-
que toutes les Nations dans les premiers
temps , & particuliérement les Juifs. Cepen¬
dant cette manière de compter m fubordon-
née au cours du Soleil, qui fert a regler leurs
années, lcfquclles font partagées en quatre
faifons comme les nôtres, & fous-divifees
en douze mois. La manière de compter par
les Lunes , n’eft pas meme fi uniyerfelle,
qu’ils ne comptent auffi par les anneesfolai-
res. Je crois avoir remarque qm Lune & 1 au¬
tre manière de compter efl affeftee a certa*-
nes choies , & qu’en d’autres occafions elles
s’employent indifféremment. .
Les années héliaques ou flaires, font de-
ftinces à marquer l'âge des hommes- Po
fçavoir, par exemple , combien U y a ne
temps qu’un homme etl ne , la phrafe Pi ¬
lonne porte , combien de fois a-t-il r auappé
le jour de fa naiffance ? Et c elHa meme dont
ils fe fervent par rapport au Soleil,de «qui
difent qu’il a r’atappe tant de fois le point ^
MoEtnts des Sauvages
toutes les quatre enfemble, 6 c pour l’année
iolaire entière. Ils diront, par exemple , il y
a tant d’Hyvers que je fuis au monde , pour
dire, il y a tant d’années •, cette manière de
parler efi: encore uiîtée dans la poëfie ancienne
6 c moderne. Ils comptent de la même façon
pour toutes les chofes éloignées > qui ren¬
ferment une période de temps allez longue,
où le nombre 6 c la fupputation des mois lu¬
naires les embarralferoient. Ils comptent au
contraire par les Lunes , 6 c par les nuits,
quand il s’agit d’un terme allez court, de
prendre leurs mefures pour leurs voyages de
guerre , de chafle , ou de pêche > pour leur
rendez- vous, 6 c pour le temps de leur retour,
&c. Dans ces occasions-là même ils difent
fort bien , Skaral^ouat , qui fîgmfîe un mois
héhaque , comme s'Onennitat , qui lignifie un
mois lunaire *, mais le premier elt moins ordi¬
naire que le fécond.
Il eft très- vrai-fembîable que tous les Peu¬
ples de l’Antiquité avoient ainfi fubordonné
les années lunaires au cours du Soleil. Cela
paroït certain par l’Ecriture Sainte* des Egy¬
ptiens 6 c des Hébreux. Jofeph parlant à Pha¬
raon des fept années d’abondance 6 c des fept
autres de ftérilité, parle manifeftement des
années qui dépendent abfolument du cours
du Soleil , lequel fert à régler le temps des
femenccs 6 c des récoltes, en réglant celui des
faifons. Lesannées Jubilaires dcsjuifs étoient
aufli manifeftement des années hé 1 laques.
Hérodote J raconte des Egyptiens, que les
Prêtres de cette Nation fe vantoient d’avoir
été les premiers qui avoient divifé l’année en
douze mois folaires de trente jours chacun
• Gtft. cap. 4T. v. tp. jo t
î Htradçt, *, », 4,
Amîrï à ï n $. T07
ajourant cinq jours à ia fin de chaque année.
Les Egyptiens fe donnoicnt, peur-être par
vanité , une gloire qui ne leur convenoit pas*
Ileft probable que cette divifion clt aufli an¬
cienne que la divifion des Etoiles en Conltel-
lations , dont il y en a douze dans l’éclypti-
que, qu’on .appelle les douze Maifons du
Soleil , parce qu’il fé/ourne un mois dans
chacune*, or l’honneur d’avoir donné le nom
aux Etoiles, appartient, je crois, aux autres
Barbares , comme on pourra l’inférer de ce
que je vais dire tout à l’heure.
* Ce qui peur juftificr ce que je viens de di¬
re des années héliaques , c’elt qu’outre les
Barbares , les Peuples policcz de l’Amérique
régioient aufTi leurs années par le cours du
Soleil. Les habitans du Pérou comptoient
amant de jours dans l’année que nous , & les
partageoient en douze mois lunaires , qui
avoienc chacun leur nom , fur lefquels ils
repartiffoicnc les onze jours folaircs qui re¬
lient. L’année folaire des Méxiquains étoit
de o. jours , diltnbuez en dix-huit mois
de vingt jours chacun. Néanmoins comme le
cours du Soleil emporte cinq jours davanta¬
ge , ils en tenoient compte de la meme ma¬
nière que les Egyptiens mais ils les regar-
doientcommc des jours fuperflus j des jours
vuides , aufquels leurs Prêtres ne faifoieni
point de facrifices. Ces jours fe paflfbicnt uni¬
quement à fe vifiter , & à fe divertir. Apres
cette intercalation , ils commençaient leur
nouvelle année avec le Printemps l a
fonce des feuilles -, au lieu que les Péruviens
la commençoient d’abord en janvier , c *•
fuite au mois de Décembre , apres que leur
Calendrier eut été réforme par un de leurs
Incas.
9 Acojla, WJl< Moral. dt lasJndias , W>,
io8 Mofurs des Sauvages
Les Méxiqiïains partageoient > outre cela ,
leur année, feloi les faifons, en quatre par¬
ties égales , qui avoient chacune différens
noms, & différens fymboles pour les défi-
gner. Leurs mois n’étant pas réglez comme
les nôtres, leurs femaines ne Tétoient pas
non plus > elles é.oient de treize jours. Ils
avoient autfi des femaines d’années , donc
quatre qui faifoienc le nombre de v*« an s#
compofoient leur fiécle. La forme de ce Ca¬
lendrier féculaire , étoit repréfentee par une
roue,ou par une croix à quatre branches
égales. Le Soleil étoit peint au centre. Cha¬
que branche avoir fa couleur particulière, &:
étoic diftînguée en treize parties pour mar¬
quer le nombre des années. Sur les bords ils
marquoient les principaux événemens par
des Hiéroglyphes.*
Je n oublierai point de dire ici en partant >
que comme ils avoient une tradition que le
monde de voit périr à la fin des fiécles, fem-
blable à celle qu’avoient les Peuples du Pé¬
rou, airifi que nous Pavons déjà remarqué',
iorfque leur année féculiére finiflfoit, iis étei-
gnoient les feux fierez de leurs Temples,
celui de leurs maifons particulières, & bri-
foient tous les vafes qui fervoient pour leur
nourriture,comnie s’ils n’en eu fient plus en be¬
soin, Sc que le monde eut du réellement tom¬
ber cette nuit-là même dans le chaos, ou ren¬
trer dans le néant. Dans cetrc perfuarton , ils
partoient toute cette nuit dans les ténèbres
entre la crainte $C l’efpérarrcc. M ais àè< qu’ils
voyoïent l’Aurore revenir leur annoncer te
retour du Soleil, on entendoit alors de tomes
parts retentir mille aclamations de joïe, foute»
wues du bruit de divers initrumens de leur mu-
liqucjon allumou de tous cotez des feux nou*
Amer! qjct a ï n s. io$
Veaux dans les Temples & dans les maifons ,
& on cclébroit une Fête, où par des facrifi-
ces &: des procédions folemnelles , ils ren-
doient grâces à leur Dieu ,de ce que fa bon¬
té leur avoir rendu fa lumière > &c leur accor-
doit ericore un nouveau fiécle.
Les noms des quatre faifons font fixez chez
les Barbares. Les mois prennent les noms des
Lunes, ou des différer»s effets qui y répon¬
dent. Chez les Nations fédentaires de la Nou¬
velle France, iis les défignent par les femen-
ces, par les dtfférens degrez de la hauteur
des bleds, les récoltes , &c. Les Natioi-s er¬
rantes ont d’autres circonflances particuliè¬
res à chaque Lune , qui déterminent le nom
quelles lui donnent. Ils ne fçavént ce que
c’elt que la diltinétion des femaines ni des
jours en heures réglées j ils n’ont guéres que
quatre points fixes, le lever du Soleil, le Mi¬
di , le Coucher , &c la Minuit *, mais ils fup-
pléent au défaut des horloges par une atten¬
tion pratique fi exaéte , qu’à quelque heu~
reque ce foit du jour, ils marquent à peu
prés du doigt 1 e point où le Soleil doit être.
Les Iroquois èc les Hurons ont une maniè¬
re décompter , laquelle elt du Ityle de Con-
feil, où les nuits fuppofent pour des années >
ainfi que je Fai dit du Tréfor public. Il pour-
roity avoir eu parmi les Egyptiens, les Chi¬
nois , & d’autres Peuples anciens, des maniè¬
res de compter à peu prés femblables > qui
auront donné lieu à cette fupputation d un
crand nombre de ficelés qui fe trouvent dans
leur Chronologie , & qui n’ont d cxiltence
que dans leur ignorance , ou dans leur vani¬
té. C’elt ainfi qu’il y a eu chez les Juifs des
femaines d’années , énoncées comme fi c é-»
xoit des fanâmes de jours,
Iîo MoettrsdesSatjvàges,
Le Baron de la Hontan dit * f que l’année :(i
des Ontaouacs, des Outagamis ,des Hurons,Jh c
des Saulteurs, des II mois> des Oumamis, & L
de quelques antres Sauvages , eft compoféetq
de douze mois binaires fÿnodiqucs , avec U a
cette différence /qu’au bout de trente Lunes, L
ils en laiffent toujours paffer une furnumé- If
raire , qu’ils appellent la Lune perdue > en- L
fuite ils continuent leur compte à l’ordinai¬
re. » Par exemple, dit cet Auteur, nous fom- h,
» mes à prefent dans la Lune de Mars, que U
*>je fuppofe être le trentième mois lunaire, :
» St par conféquent le dernier decettecpo- c
ques fur ce pied-là celle d’Avril dévroitla L,
» fuivre immédiatement cependant ce fera Lj
« la Lune perdue qui paffera la première, L
» parce qu’elle elt la trente-uniéme. Enfuite L
* celle d’Avril entrera, & on commencera en L
meme temps la période de ces trente mois L
» lunaires fynodiques, qui.font environ deux t v
» ans &demi. ”Tout cela me paroît être de î,
la pure invention de cet Auteur ainlï que fes ...
Dialogues > & beaucoup d’autres chofes dont ^
fes Mémoires font farcis, St qui font tomes ^
fauffesde notoriété publique.
Ce qu’il y a de certain , c’ert qu’ils n’ont ,
point une exadtitude mathématique pour les .
intercalations , St pour accorder les années „
héliaques avec les années lunaires. Les peu- /
pies policés de l’Amérique ne l’avoient pas
eux-mêmes, à combien plus forte raifon les
Barbares. Acofta * Si l’Inca GarciUffof font
obligés d’avouer, que la fcience des Mexi-
quains St des Péruviens ctoit trés-bornee
fur ce poinr. L’un & l’autre rapportent,
ff La Hontan, Mémoire de l’Amérique , tom. 3. p. 109- n®* -
* Acofta :, lie, cif . t OarciUftb , Comment, Real, Lib t ta|
I . , AmîRI Qjtf AINS. îTt
'quoique d’une manière un peu differente ,
comment les habitans du Pérou régloienr les
erreurs, qui pouvoient naître de la difFé-
rence qui fe trouve entre les années lunaires
$c les années héliaques> en fe réglant eu>-
mêmes , non pas Air le cours de la Lune ,
mais Air le point Axe des SoMlices & des
Equinoxes. Ils avoient des Tours pour ob-
ferver les uns, & des Colonnes pour les au-
; très. Les Auteurs que je viens de citer, va-
t rient Ajr le nombre ôé la pofitipn de ces
Tours *, mais ils conviennent dans l’eflcn-
tiel , qui elt qu’elles étoient tellement dif-
pofées , qu’on pouvoit y faire des obferva-
tions mathématiques , lefquelles n’étoient
pas fans doute de la jufteffe qu’on exigeroit
aujourd’hui , mais qui étoient fnffifantes
f our le befom qu’ils en avoient. C’étoit un
rince de la race des Incas, qui étoit cbli-
I gé de veiller à ces cnnuyeufcs obfervations.
Les Annales des Sauvages n’étant pas
I beaucoup chargées par le défaut des lettres
alphabétiques , leur Chronologie ne fe fent
pas des erreurs qui pourroient fe trouvée
clans leurs fupputations, &c fuivre de la ré¬
volution de pluAeurs Aécles. Ce n’elt pas
qu’ils n’ayent des Epoques marquées , &C
une manière de confcrvcr la mémoire des
evénemens hiftonques , & des chofes qui
méritent le plus d’être remarquées. Car >
outre ce que j’ai dit des Iroquoïs, des Hu-
rons a & de ceux qui traitent les affaires
par les colliers de porcelaine , outre l’E¬
criture Hiéroglyphique des Mexiquains , &C
les peintures dont nous avons parlé , tous
les Sauvages ont encore une forte d Anna¬
les marqués par certains nœuds ; mais ces
Chroniques font bien bornés, & bien in**
‘ in Motuns dfs Sauvages Jb,i
parfaites chez tous les Barbares. Les Périfcnd.
ruviens les avoient un peu plus perfection*
nées, car fi nous nous en rapportons afaitci
Père d’Acofta,* ils fupp'éoient au défaillir
de l’Alphabet par leurs Quipos *, c’eft ain|::cai
qu’ils appdloient certains mémoires ojbn,
Rcgiftres faits de cordelettes > compoféçbd
de divers nœuds & de différentes couleurfcuin
C’e(t une choie incroyable , dit il , commit.
•bien de chofes ils expritnoient de cette mapnor
niére ; car , avec cela , tout ce qu’on peut exfcoçr
pliquer par jPtcriture & par les Livres feus
d’Hihoire , de Loix , de C.éremonies, de no
comptes de marchandée > ils PeXpriinôierfi^ C J
par différons cordeaux 3 où les nœuds &
couleurs croient fi variées, qu’on pouvoir^
connoïtre jufqu’aux moindres circon(tances
des chofes qui y croient lignifiées. Il y avoit : j,
des per Tonnes publiques , comme parmi
nous les Notaires Royaux , qui en tenoient
Regiltre 5 & des Maîtres prépofés pour en
enfeigner la méthode à la jeunefle. Les Mexi- t
quamsayoïent encore plus perfectionné leurs :
Hiéroglyphes ChronologkjuesJls en avoierit
des Hiltoires écrites fur des écorces reliées
en Livres à peu prés femblables à ceux qui
nous viennent de la Chine 3 & nous au-
rions fans doute une plus grande connoif- o
fance de leur Monarchie , f fi le peu de goût 1,
qu’on avoir pour la connoiflance de l’ÀntL
quiré au temps de la conquête des Efpa- ^
gnols > & fî le zedé indiferet joint au peu .!•'
de Littérature de leurs premiers MifTionnai-
res , i eut porté ces zélés ignorans à faire !
brûler tous ces Recueils hiltoriques , comme J
s iis eu fient été remplis de caractères ms*
* Acofla , Bip. Moral. LU:.
iltUnt, tap. 7t Ui, i t
S, cap. S,
, AmHR!Q_UA 1KS. 2T Ji,
giques > 6c n’cuflcnt eu d’autre but, que
d’apprendre la manière de faire des forti-
léges.
ia| J’ajouterai ici au fujet de leurs époques,
(c de leur manière de compter , qu’on doit
regarder aufîi comme une chofe digne d’ad¬
miration , que les Sauvages ayent la même
manière de compter, qui nous dt venue de
l’Antiquité , 8c qui étant purement arbitrai¬
re, doit être dérivée de la même fource.
Car le nombre de dix dt chez eux le nom¬
bre de pcr£.étion , comme il l’étoitchez les
Egyptiens, comme il l’elt aujourd’hui chez
les Chinois , 6c comme on peut dire auili
qu’il elt chez toutes les Nations de l’Europe.
Ils comptent d’abord les unités jufqu’au
nombre de dix : les dixaines par dix jui'qua
cent : les centaines par dix jufqu’à mille :
aioli du rdte.
Etoilts 0 ContclUiions.
Maintenant, pour ce qui eft des Etoiles &
des Planètes , ils ont encore parmi eux les
mêmes idées qu’on a eues dans les premiers
temps. Les Iroquois appellent les Etoiles
O fillol’ , un feu dans l’eau , d ’Otfifta feu , 8C
d'O , qui, dans lacompofition , figmfieune
chofe dans l’eau ; ce qui femble faire allufion
aux Eaux que l’Éctiture Sainte dit être au-
deifus du Firmament. Ils difent Otfi/lohuan-
ait»: , ajoutant la finale multiplicative pour
répréfenter le nombre des Etoiles. Quelque¬
fois aulTi ils les apellent otftflokoiianvcnicgon ,
des feux attachés > pour marquer que, quoi¬
qu’elles forent dans des Creux fluides , elles
y font fixes néanmoins , & ont toujours un
même rapport entre elles. Us les ont div ifee-
*14 Moeurs des Sauvages
en Condellations ; & ce qu’il y a de fîngiMM
]ier,c’cd que quelques-unes de ces Conftel-tofi
larions, 6c quelques-unes des Planètes, ont ne:
les mêmes noms que nous avons reçus de 'fur
l’Antiquité. Us nomment Vénus , où
toile du matin , Te Ouenietihaouiiha , elle por-ccir
te le jour * ce qui a la même lignification queOur
que le nom de Lucifer , que les Anciens nousa;
ont tranfmîs. Ils apellent les Pleïades * 21*2 C:
Jennonnia^ou * , les Danfeurs 6c les Danfeufes.ïft
Ce qui paroît avoir quelque fondement dans iïcti
l’Antiquité, félon ce que rapporte Hygin, :tré
■f qtii dit qu elles font ainiï nommées, parce tem
qu’elles femblent mener une danfe ronde par ii’in
la difpofîtion de leurs Etoiles. J’ai déjà re-üo
marqué qu’ils appelloient la Galaxie , ou::ni
la voye Laélée , le chemin des Ames *, 8C Rf
l’ai fait voir le rapport que ce nom a aveàfei
la doétrinedes Anciens fur l’état des Ames a :c>
fur leur origine célede , 6c leur retour dans no
le Ciel. Mais la plus caraétéridique , 5c à xd
laquelle je m’arrête, c’ed la grande Ourfe ^
que les Sauvages nomment auifi l’Ours ou fie
l’Ourfe. Le nom Iroquois c’ed Okouari. Jc‘sHj
m’arrête, dis-je , à celle-là , parce que cette :tar
Condcllation ed la plus confîdérable de tou- ^ [
tes Sc la plus digne d’attention par rapport
aux premiers Navigateurs , qu’on prétend ;fj| t
s’être réglez fur elle dans leurs navigations, ^
6c qui par une fuite naturelle doit avoir été ^
* Varron attribue à tputes les Etoiles, ce qu'Hyzin nfi .
j|ji que dîs Plyades.
Manilius > Lib. 2.
Signorumque choros aç mundi flamme* tecla t
î H/g*». Lib. i. art . t*urai %
£$uum Vittus nerfervidis latè iguilus
Ceeli choreas aflricas oftenderet .
A M ü R I TT A T N S. Î!Ç
plusuniverfellement connue que les autres,
dont on n’avoit pas un befoin fi marqué.
Je n’examine point ici les fables des Poè¬
tes f fur les noms de la grande & de la petite
Ourfe, & je laifîe rechercher à d’autres , fi
ces noms ont été donnés en confidération
desOurfesqui nourirent Jupiter en Crète,
ou bien à caufe de la Métamorphofe d*Areas
fcdc Cailifto. Je crois , pour ce qui con¬
cerne i’Hiftoire , que ces deux noms peuvent
avoir été donnés à ces Conflellations, qui
I font très femblables > fucccfTivement , en
des temps différens , & peut-être a fiez éloi-
I cnés l’un de l’autre *, du moins il paroît que
I l’opinion des auteurs anciens étoit, qu’on
j s’etoit réglé long-temps fur la grande Ourfe
I avant que de fe régler fur la petite.,
I Hygin * dit que Thaïes , qui s’étoit fort
appliqué à l’Aftronomie > fut celui qui don¬
na le nom à’Afflos à la petite Ourfe , & qu on
l’appella Minor pour la diftingucr de la gran¬
de: que Thaïes étant Phénicien, en donna
aufii à cette Conücllation le nom de Phénice.
Les Phéniciens profitèrent de la découverte
î de leur Compatriote j réglant leur courfe
I fur la petite Ourfe , ils en naviguoient avec
beaucoup plus de fureté. Tous les Peuples
du Pcloponnefe , & de la Mer Fgée , conti¬
nuèrent à obfervcr la grande Ourfe. i cut-
I être fut-ce un motif de jaloufie , qui lesobli-
't Aracuj au commencement de Ton Poê’aie , parle deJ
Oui Tes , qui nourrirent Jupiter dansl’lfte de Cr^te * ?
elles furent tranlportées dans le Ciel, & placées a ’
des Conftellations , en reconnoiffanre de ce (ervice. Cette
fable , suffi, bien que celle d’Arcas Ôç de C«{hB* - ***>'£
prouver que ce font les Ciftoij 8c les Bjibare JJ
poent 'a Grée , Icfquels ont donné le nom aux Etoiles, SÉ
fliftingi-é le Ciel en Conflellations»
ÿ Bjito, Itb, a, Art» AriïosMwu
2I6T Moeursdes S auvag es
gea à s’en tenir à l’ancien ufage ; quoiqifih^F
en foie 3 les Phéniciens furent long-cempsgï 3 <
les feuls qui fe gouvernèrent fur la petiteètces
Ourfe , félon le témoignage f d’Ovide.»!
Quis tune aut Hyadas >aut PUtadas Atlantui Sslpé
Senferat y aut geminos ejfe fub axepoloi ?
E{fe duas Arftos \ quarum Cynofura petatur ' ^
Sidonits'y Hehctn graja carina nota i
Ce Thaïes dont parle Hygin, étoit Mile
fien > &c ne peut être apellé Phénicien , qu’à
caufe du féjour qu’il fit en Phénicie. Il e(t
différent de cet autre Thalés , qui travailla
fur les Loix des Crétois, 8c qu’on peut met-
tre au nombre des Législateurs.
Ce qui ett très-fur c’elt que les Iroquois ^
8c la plupart des Sauvages connoiffent la ^
grande Ourfe fous le même nom que nous; w ’ Ci
8c comme les noms des Conllellations fonc
purement arbitraires , & donnés par le ca- ^
price , ils ne peuvent s’être rencontrés avec ^
nous a rmpofer les mêmes noms fans une X
communication d’idée , laquelle fuppofe -ï;
celle des perfonnes par qui ces connoiffances 1
font dérivées des unes aux autres. Il ne faut
pas croire au refte qu’ils lui ayenc donné ce
nom , depuis que les Européens ont aborde
fur leurs Terres. C’eft certainement un nom
m
m
'hli
>
>3C.
très-ancien parmi eux. Ils nous raillent me- M
me de ce que nous donnons une grande
queue à la figure d’un animal qui n’en a co?!
prefque point ; & ils difent que les trois
Etoiles qui compofent la queue de la grande N'
Ourfe , font trois Chaffeurs qui la pourfui- ô
vent. La fécondé de ces Etoiles en a une
fort
.î OvMu S , fajl. Si j
Ameri^uai NS, 117
fort petite, laquelle eft fort prés d’elle. Celle-
là , tlifenr-ils , eft la chaudière du fécond
de ces Chafletirs , qui porte le bagage , tk la
provifion des autres.
Le Pcrc le Clerc * dans fa Relation de la
Gafpcfîc, aflure que les Sauvages Gafpéfiens
ont la connoiflance de la grande &c de la pe¬
tite Ourfef : qu’ils appellent la première
Mouhinne , 6c la fécondé CMoubinchuhe , ce qui
revient aux noms d'Ariïos , Major 8c Mtnor.
Il ajoute qu’ils difent que les trois Gardes de
l’Etoile du Nord font un canot , où trois
Sauvages font embarquez pour pourfuivre
l’Ourfe *, niais que par malheur ils nont pu
encore la joindre. Il n’cftgucres ordinaire de
chaflèr aux Ours en canot ,à moins qu’il ne
fut queftion des Ours blancs > lefquels allant
pêcher fur les glaces, en font quelquefois
abandonnez dans les mers du Nord ; mais
cette chafle n’etant ni fùre ni pratiquée ,ce
canot me paroît être de la pure invention du
Pore le Clerc.
Les Iroquois que j’ai confulrez, ne m’ont
point paru connoîcre la petite Ourfe fous ce
nom-là. Ils appellent l’Etoile polaire, ia te
cuiittwites ,celle qui ne marche point, parce
qu’elle a un mouvement infcnfible à l’œil, 8c
4 Rctat. de Ix Gafiêjte , ch. y . p. if t.
t De tous les drffcrens noms qu'on a donnez aux
deux Conftellations de* Ourfes , celui d’Ar&os , ou
d’Ourfe , p.aroîc être le plus ancien ; & le miet.x
fondé dans la fable 5c !a Mythologie ; mais il n’tft
pas certain que les trois Etoiles qu'on appelle les queues
de l’Ourfe . ayent toujours été confédérées Tue ce pied dan«
f Antiquité, ou du moins cela n'a pasété univerfel. Encore
aujourd’hui ces trois Etoiles font nommées en Ital e . i ni
Cxvallii les trois Cavaliers , comme on le voit fur le G oba
Céleftedu Pere Coronelli. En France on les nomme aulfi les
Cardes de l’Ourfe, ainfî que l*a fait le Pere Iç C!ec dans
f* Relation de la Gafpc'ic , çn fscdroil que j'ai cité,
Tvmt lü. K
au’elîï? paroi? wûjoms^x” Jîs*k même
point. Cependant c^oiqü'ils ne çonnoifferj
des deux Outfes que la grande > c dt 1 ttoig
oolaire qui les dirige dans leurs voyages, o
oui leurlert à diftingucr les differens Rhunib*
de vents qu’ils onc a fume. Les Sauvages
Abcnaquis ne connoiflent pas n^ p us la pc-
tue Outfe & je crois, quoiqu en dife lePerc
le Clerc , qu’il en elt de même des Micmacs,
fini font leurs voifïns» # . t> /•
Q 1 es Sauvages ont plusbefoin de leur Bouf-
fole dans les bois & dans les valtes prairies
du Continent de P Amérique, que furies R -
vicres dont le cours leur eft connu , & fac> c
à tenir ; mais quand la vue du Soleil, ou a
clarté des Etoiles leur manque, ils ont une
Bou(Toile toute naturelle dansarbres des
forêts,qui leur font connoitre le Nord par des
fisnes prefque infaillibles. Le premier eft ce¬
lui de leur cime , laquelle pauchc toujours
davantage vers le Midi ou le Soleil attir.
Le fécond elt celui de leur ecorce , qui elt
plus terne & plus obfcure du cote du Nord,
l'iis veulent s’aflurer davantage, ils nont
au’à lever quelques éclats avec leur hache,-
les couches diverfes qui forment le corps dç
l'arbre' font toujours plus épa,(Tes duc»
oui regarde le Septentrion, 6c plus minces
vers le Midi. Quelques (tirs cependant que
foientees (ignés, ils rompent de petites bran-
ches de diftance en dillance fur leur route,
lorfqu’ils doivent revenir fur leurs pas , ou
ow’il vient quelqu’un apres eux , qui pour-
toit s^gare?» fi le vent ou les neiges venoten.
à couvrir leurs piftes. . , t,
C’ctoit autrefois une fuperfhuon des L*-
çédcmonicns, 3c peut-être de quelques au*
* Arbre 5 , Bouflole naturelle.
rrs
ire
I e '
me
Jon
Co-
DC;
POL
■ (jue
de]
où;
iac
f,
îi'
Amïrï Q^tT A I NS, zxm
tes Peuples de l’Arltiquité , de ne point lî-'
ï rer , bataille que dans le déclin de la Lune.
Je n anurcrai point que les Sauvages ayent la
ineme fiiperftuion. Mais il cft certain que
lorfque diverfes Nations doivent feréunir en
Coips d armée pour quelque enrrcprife , le
lignai de leur rendez-vous , c’eft le plein d’u¬
ne Lune marquée depuis long- temps enrr’eux
pour ce rendez-vous , auquel ils ne man¬
quent point de fe trouver à point nommé £
oe forte que c’eft ici encore une observation,
ouïes Affres fervent à diriger leur route , fie
ia conduite de leurs entreprifes*
Campement «
Le Campement des Sauvages , quand ils
font arrivez au lieu de la couchée , eCt bien¬
tôt fait. Ils renverfent leurs canots fur le cô¬
té , pour fe garantir du vent ; ou bien, ils
f >lantent quelques branches de feüillages fur
a grève, &en étendent d’autres fous leurs
nattes. Quelques-uns portent avec eux des
écorces de bouleau roulées comme nos Car¬
tes Géographiques, avec quoi iis ont bien¬
tôt fait & dreffe une efpcce de Tente &de
Cabanage. Les plus jeunes de la troupe, lorf-
qu’il n’y a point de femmes, allument le feu,
& font chargez du foin de faire bouillir la
chaudière, &de faire tout le reltc du mé¬
nage. Les Guerriers onr toujours coütume
de conduire avec eux quelques jeunes gens ,
dont l’occupation dans les premières Campa¬
gnes , cft de fervir Jes autres, comme Hylas
rvoit Hercule. ,
Marne e de fair fl du fiU.
ils ont dans ccs fortes d’occafîons une fa*
> ,o M O E V R S B E S ,S A U V A G E S , f
con particulière d’allumer du feu.Les Sauva¬
ges Montagnais & Algonquins battent deux
pierres de Mine enfemble iur une cuiffe d Ai¬
gle , féchée avec fon Duvet , lequel prend
feu aifément , & tient lieu de meche. En
guife d’allumettes , ils ont un morceau de
bois pourri & bien fec , qui brûle înceffam-
ment iufqu’à ce qu'il foit confume. Des qu U
a pris , ils le mectcnt dans l’écorce de Cedre
pulvérifée , & fouflent doucement jufqu a ce
qu’elle foit enflâmée.
Les Hurons, les lroquois, 8c les autres Peu¬
ples de l’Amérique Méridionale , ne tirent
point leur feu des veines des cailloux} niais
en frottant des bois l’un contre 1 autre. Ils
prennent deux morceaux de bois de Cedre ,
ïecs & légers, ils arrêtent l’un fortement a-
vec le genou , & dans une cavité qu usent
faite avec une dent de Caffor, ou avec la
pointe d’un couteau, fur le bord de 1 un de
ces deux bois , quielt plat, & un peu
ils infèrent l'autre morceau , qui elt rond ot
pointu, & le tournent en greffant avec tant
de promptitude & de roideur, que la matiè¬
re de ce bois agitée avec tant de véhémence ,
coule en pluye de feu par le moyen d un
cran, ou d’un petit canal, qui fort de cette
cavité fur une mèche , telle que je vicns.de la
décrire, ou à peu prés femblable. Cette me¬
che reçoit les étincelles qui tombeur, ci les
conferveaffez long temps pour leur donner
le lollirdc faire un grand feu , en approchant
d’autres matières féches , & propres a s en-
flâmer. . _ ....
Cet ufage de faire du feu par la térébra¬
tion , eft d’autant plus fingulicr & plus re¬
marquable , que c’elt Je même abfolumenc
«ju’aYoient les Vcllales a Rome de faire leur
Amer i clu ains, lit'
/eu nouveau , ou de rallumer celui qu’elles
avoient lairte éteindre par leur négligence.
Car n’étant pas permis d’y appliquer aucuu
feu propbanc , c’étoit la coûrume , dit Fe-
ftus*, de percer une planche d’un bois fort
combultible, jufqu’à ce qu’on en eût tiré du
feu,qu’uncVeftale recevoit fur un treillisd’ai-
rain l qu’elle portoit enfuite dans le Temple,
Ados erac Tabutam fetuis mattrik tamdtu ttrebra -
re , quoufque cxceptum ignem cnbro Aneo Virgo in
tdun ferrer. Chez les Srecs > félon le témoi¬
gnage de Plutarque on rallumoit le feu fa-
cré par le moyen d’un miroir ardent, qui réu¬
nifiant les rayons du Soleil, enflâmoit des
matières combuftibles , préparées dans un
vairteau deltinc pour cet ufage.
Précautions en pays ennemi.
La manière dont les Sauvages font la guer¬
re , elt redoutable à tous leurs Ennemis,
parce que tout leur art fe réduit à les furprert-
dre > comme le chat fan la fouris. Un péri*
parti vife à tomber fur quelques Cabanes de
Chafleurs, qu’ils enlevent pendanr leur fom-
meil. Lors même qu’ils marchent en Corps
d’armée » ils tâchent de prendre fi bien leurs
mefures , qu’ils arrivent au moment où oa
les attend le moins ÿ pendant que les hommes
font à la charte» que les femmes fontoccu-
E ées à travailler aux champs , & qu’on cil
ors d’état de leur faire tête.
Le fuccez de cesentreprifes dépendant du
fecret, de du foin qu’ils prennent de couvrir
leur marche , il n’efl point de mefures qu ils
ne mettent en œuvre pour découvrir les di-
'+ peftus. IgmsVtfid.
î ïlutmhi in Nums
Ili Moeurs e>es Sauvages
vers partis qui font en campagne, 8c pou»
a’êtrc pas découverts eux-mêmes.
A chaque Campement qu’ils font, ils en¬
voyant leurs Découvreurs pour battre l’£f-
trade , 8c connoïtre le terrain. Ceux ci ont
«les fignaux aufquels ils ne fe trompent gué-
res.
Le premier , c*ert l’odeur de la fumée. S’il
y a quelques Sauvages cabanez dans le bois,
8c qui y vivent en /ecurité, ceux qui les cher¬
chent , s’en apperçoivent aufli-tôt, 8c detrés-
loin à Todeur de leur feu. On peut être affû¬
té qu’ils ont le fenriment auffi fin , que Teft
celui d’un chien de chaffe, accoutumé à fe
tnettre fur les piftes de /a proye.
Le fécond fignal ert celui des vertiges des
perfonnes , qui ont paffédansun endroir. Il
elt certain qu’ils apperçoivent ces vertiges,
là où nous ne fçaurions voir la moindre tra¬
ce. Du premier coup d’œil, ils diront fans fe
tromper, de quelle nation, de quel fexe , de
quelle taille font les perfonnes,dont ils voient
les piftes, & combien à peu prés il y a de
temps que ces pirtes font imprimées. Suppo-
fé que ces perfonnes foient de leurconnoif.
fance, ils ne tarderont pas à dire , ce font les
vertiges d’un tel, ou d’une telle. Us ont mê¬
me cette malice, que lorfqu’ils ont décou¬
vert par-là le lieu d’un rendez-vous fufpeét,
ils enlèvent toute l’herbe qui répond à l’un
de ces vertiges : langage muet, mais expreÀ
fif de ce que la bouche ne peur dire avec
bienféance > 8c il ert rare qu’ils s’y trompent.
Bien qu’il y ait en cela quelque choie d’ex¬
traordinaire , ce n’ert pas à dire qu’ils ayent
la vue meilleure, 8c plus perçante que nous;
mais je crois que c’ert l’effet d’une attention
particulière ; 6c d’un long ufage à faire ces
AMÉMQ.U A IN S. n il*
fortes de remarques. J’en ai moi-meme raie
l’expérience , non pas à la vérité par rapport
aux vdliges , à la confidération defquels je
ne me fuis point appliqué , mais par rapport
à deux autres chofes qui fe préfentent affe»
fouvent. N
Dans les coinmencemens que j etois a ma
Million , j’écois tout furpns de voir les Sau¬
vages découvrir de très - loin les Canots qui
montoient ,ou qui defeendoient la Rivière,
dés le moment qu’ils fe montroient. Je n etois
pas moins étonné de voir , qu’étant en Capot
avec eux , ils faifoier.t foüvent un mouve¬
ment, comme s’ils eulïent voulu harponnée
un portion qu’ils voyoïentau fonds de 1 eau.
J’ouvrois les yeux auiïi grands que je pou-
vois ,5c je ne voyois rien. Mais peu à peu,, a
force d’attention fur l’endroit qui m'étoit
marqué > je parvins à découvrir quelque cho*
fe. Enfin je m’y accoutumai fi bien , que j e-
tois fouvent le premier à les faire apperce-
voir aux Sauvages j mais malgré mon expé¬
rience , je ne lartlois pas d’être furpns , qu on
pi.it voir un poiflon fous l’eau àplufieurs pieds
de profondeur , 5c un canot à plus d’une lieue
loin, quoique les terres le mangent, Se qu il
ne patortfe que comme une ligne fur la foua¬
ce de l’eau. ...
Les Anciens avoient cette fcience des verti¬
ges, 5c s’en fervoient avec avantage de la meme
manière que nos Sauvages. * Appollonius de
Rhodes nous en donne l’exemple dans les
Argonautes. Ceux-ci avoient abandonne
Hercule, lorfqu’il s’étoir égaré pour courir
après Hylas , que les Nymphes lui avoient
ravi. Ayant apris enfuite qu’il avoir paru dans
K. 4
t Afol, Kbod*Lib t 4 . v t « 45 £«
124 Moeurs des Sauvages
Ja Lybie depuis peu de jours , & qu’iî ne cte- fi
voir pas être éloigné , ils envoyèrent plufieurs ?
de leur troupe en différens endroits pour de- w
mander de Tes nouvelles , parce que , ajoute- fe
t’il > ih n’etoient plus à temps de le fuivre en &
courant fur Tes pilles , les vents qui avoîent 1
foufflé pendant quelques nuits, ayant troublé S*
tous les vertiges , & tranfporté les fables de Fa
côté &. d’autre, comme il arrive encore au- us
jourd’hui dans ces pais-là , où les Caravanes ch
entières font quelquefois enfévelies fous des rei
montagnes de ces fables mou vans desdéferts k
de 1 J Afrique.
Ils n’ignorent pas que leurs ennemis ont les n>
mêmes qualités qu’eux ; & pour n’en être J
pas découverts , ils s’ob fervent avec très- pc
grand foin > & marchent avec une trés-gran- ;
de circonfpeélion. Ils ne fe fervent plus de C
fufils pour chaffer, &c ils commencent à vi- l
vre des provi/ïons de farine qu’ils ont appor- jii
tées. Ils la détrempent avec un peu d’eau froi- n
de , ou la mangent toute féche , & boivent e
un grand coup par-deflus. Ils n’ofent pas me- n
me allumer du feu. Dans leur route, ils mar- Ft
chent à la file les uns des autres, &: les der- k
jniers couvrent les pif les avec des feiiiles ; s’ils i
trouvent quelque ruifléau» ils marchent quel- *
que temps dans l’eau pour dépaïfer ceux qui
pouroient les fuivre. Enfin en approchant du «
terme, ils ne marchent plus que la nuit, & re-
pofent une grande partie du jour. Malgré Ü
toutes ces précautions néanmoins , ils font <j
fort fou vent furpris , parce qu’ils manquent t
d la plus cfTentielle, qui efl de faire une fen-
tinellc exaéle *, car au lieu de fe relever les uns
les autres dans cette fond*ion , ils fe repofent
fur l’aflurance que leur ont donnée les Décou¬
vreurs qu’ils ont envoyés , avant que de carah i
AMERI Q^TJ A I N S. 22f
per ; ils donnent tous enfemble comme en
païs de fureté, & c’eft lorfqu’ils font pro¬
fondément endormis , qu’on leur donne l’af-
faut, qu’on les aflomme, ou qu’on les fait
efclaves.
Cette Guerre de furprife que fc font les
Sauvages les uns aux autres , à la façon des
Parthes qui fatiguèrent fi long-temps les Rou¬
mains, ne vient point d’un principe de lâ¬
cheté 5 mais plûtot de l’envie qu’ils ont ds
rendre leur viétoire plus completre, & de
leur attention à conferver leur monde. La
perte d’une feule perfonne leur efl extrcme-
ment fcnfible , eu égard à leur petit nombre ;
& cette perte a de fi grandes conséquences
pour le Chef d’un Parti , que dc-là dépend
fa réputation V les Sauvages voulant qu’un
Chef non feulement fcfit Habile , mais encore
qu’il foit heureux. Leur bizarerie dl telle
fur ce point, que s’il ne ramène tout fon
monde , & que s’il en meurt quelqu’un mê¬
me de mort naturelle, il dl prefque entière¬
ment décrédité. Cela peut être néanmoins
l'effet d’une bonne politique , pour tenir
par-là ces Chefs en bride, & les engager à
ne pas expofer leur monde avec témérité. Du
relte, ils font bien voir dans i’occa/îon , qu’ils
ne manquent pas de cœur lorfqu’ils font dé¬
couverts & qu’il faut payer de leur perfon-
nejfoic que deux Partis Ennemis ferencon^
tient en campagne , foit qu’ils foient obligés
d'attaquer une Place eu état de faire réixf-
tance.
Combat de rencoritrr.
Le SieurdeChamplain, fuivi de quelques
autres François * ayant accompagné les Sau-
Moeurs des Sauvages
vai;es Algonquins & Montagnais, qui al- *»
loicnt en guerre contre les Iroquois, nous a
laide la defcripcion d’une de ces rencontres >
laquelle peut taire fentir qu’ils ont de la va- !
leur , & même une certaine nobleffe de cou-
rage , dont on fe feroit honneur en Europe. -
V oici ce que j’ai recueilli de fa naranon que ®
j’ai un peu abrégée. ;?
* Champlam & fa Troupe s’étant embar- Mi
qués fur le Lac qu’on a depuis appellé de fon
nom le Lac de Champlam , Sc continuant l
leur route en lîlcnce , &C fans faire (de bruit 3 “ !
ils virent fur les dix heures du foir, à la poin¬
te d’un Cap , déborder les Iroquois , qui ve- j"
noient auiïien guerre de leur côté. Dés que a
les deux Partis fe furent apperçiis , on jetta de K
partôc d’autre de grands cris, tic chacun fe n
prépara au combat". Les Iroquois mirent pied F
à terre, rangèrent tous leurs canots fur le F
rivage , pour être en état de fe rembarquer F
en cas de befoin 3 S c ayant abattu du bois ®
avec leurs haches , ils fe barricadèrent fort *
bien. Les autres de leur côté fe mirent à la iw
portée d’un trait de flèche de la barricade de J®
leurs ennemis, ferrèrent kurs canots au large ton
les uns contre les autres , les attachèrent a- ssc
vec des piquets, & fe mirent en état de fe iji
battre. ‘ lrr
Dès que ceux-ci furent en ordre, ils déta^ oie
chérent deux canots avec des Héraults pour h
aller offrir le combat aux Iroquois > qui Tac- jk
ceptérent avec joye ; mais pour le lendemain if
feulement, difanc qu’il n’y avoir pas d’appa- ki
rence qu’ils puflfent le commencer dans l’ob- lu
fcurlté de la nuit, laquelle enféveliroit leurs ttr
belles aétions ; qu’il falloit attendre le jour le
pour fe rCconnoître , 8c qu’au moment que le - fa
* & C/fantfUh , Zip» th. * ^
A M E Rî Q.TTA ï N S. 117
Soleil fe montrerait furl’hotifon , ils iroienc
leur livrer la bataille. Après cette réponfe
qui fut agréée , les deux canots rejoignirent
le gros de leur petite armée , & de part
d'autre , la nuit fe pafla a chanter des chau¬
lons de mort : à vanter fes hauts-faits > &
ceux de fa Nation , & à dire , félon la coütu-
me bien des chofes méprisantes pour fes
EnnemiSjdont chaque paru fe promettoit
une vidtoire aifée.
Le jour étant venu , les Iroquois fortirent
de leur Fort au nombre de prés de deux cens
hommes, marchant au petit pas en ordre de
bataille , avec une gravité Sc une contenance
Lacédémonienneîdont le Sieur deChamplam
fut fort content. Iisavoient trois Chefs à leur
tête , qui avoient trois grands pennaches
pour fe diltinguer dans Paétion. Ceux du
parti contraire qui avoient débarqué , fe ran¬
gèrent dans le meme ordre. Champlam s’é¬
tant alors avancé , les Iroquois firent aire
pour fe remettre de leur furprife,& après
1 avoir contemplé un moment , ils s'ébranlè¬
rent pour décocher leurs flèches, & l’adlion
commença de bonne grâce. Elle auroit con¬
tinué de la même manière y mais Champlain
ayant tué deux des Chefs Iroquois , &c blcflc
à mort un troifiéme de leur troupe du pre¬
mier coup d'arquebufe qu'il tira j un autre
François ayant aufli tiré en même tempsde
dedans les bois > l’effet inopiné de ces armes
à feu, qui étoient nouvelles pour ces Bar¬
bares , les déconcerta *, ils ne difputcrent pas
la vidtoire , que fans cela ils auroient peut-
être remportée. Ils abandonnèrent le champ
de bataille r & leurs retranchemens ; ils fe
fàuvércnt dans les bois , où leurs ennemis les
pourfuivirent, en tuèrent plufieurs a firent
\D , - r
n8 Moeurs d ïs Sauvages
" quelques prifonniers > 8c le rdte te iaiw*
coiume il pût.
Dans ces fortes d*occafion 9 * leur petit
nombre leur permet allez de s’attacher, pour
ainfi parler > corps à corps , 8c de fc battre
comme en duel > ainfi que. fatfoient les Hé¬
ros de l’Iliade 8c de l’Eneïde. Ils fe con-
noiflent allez fou vent, 8c fe parlent. Us fe
demandent des nouvelles > fe haranguent »
& ne s’alïbmment point fans s’é-tre fait au¬
paravant quelque compliment , pareil à
ceux que Virgile fait faire à fon Enée.
Quoique les Sauvages foient faits d fe
battre dans les bois, & courant d’arbre en
arbre , ils ne lailfent. pas de fe comporter
fort bien cri plaine 8c à découvert. Ils ont
même emr’eux une manière d’exercice pour
faire leurs évolutions militaires * qui fait
voir qu’ils ne combattent point d la déban¬
dade , Sc qu’ils fçavent garder leurs rangs.
Champkun nous en donne aulïi cette det
cription.
» Les Chefs 3 die-il, prennent des bâtons
» de la longueur d’un pied > autant en nom-
» bre qu’ils font, 8c fignalent par d’autres
39 un peu plus grands, leurs Chefs , puis vont
* dans les bois , 8c efplanadent un efpace
3> de cinq ou fix pieds en quarté 5 ©ù le Chef
*> comme Sergent- Major 5 met par ordre tous
» ces hâtons > comme bon lui fcinble ,
3> puis apellc tous fes compagnons qui vien-
» nent tous armés , 8c Jeur'montre le rang
99 8 c ordre qu’ils devront tenir loriqu’ils fe
» battront avec leurs Ennemis ; ce que tous
39 fes Sauvages regardent attentivement, re-
» marquant la figure que leur Chef a faite
» avec ees bâtons >8c après fe retirent de-
» là * 8c commencent à fe mettre en ordre*
A M E R 1 Q T7 A I N $. 215>
» »ainfi qu’ils ont vu icfdits bâtons ; puis fe
» mêlent les uns parmi les autres , & re¬
tournent derechef en leur ordre , conti*-
» nuant deux ou trois foi^ôc font ainfi à tous
! » leurs loge mens , fons qu’il foit befoin de
» 9 Sergent-Major pour leur faire tenir leurs
*> rangs, qu’ils feavent fort bien garder fans
>* fe mettre en confulïon. Voilà la réglé qu’ils
» tiennent en leur guerre.
Siège des Places*
te Siège des Places, où ils trouvent de la
réfifhnce, e(t encore une preuve qu’ils ont
des réglés d’un art militaire , où la rufe &C
1 J’induftrie vont de pair avec la force & la
valeur la plus intrépide. Si les Afliégeans
font des efforts incroyables pour furprendre
la vigilance des AfTiégés , & pour vaincre
tous les obftacles qu’on leur oppofe > ceux-
ci n’omettent rien de ce qui peut fervir à
une belle défenfe. Les feintes > les faufles
attaques, les forties vigoureufes & impré¬
vues , les-embûches , les iiirprifes , tout efl
mis en u&ge de part & d’autre tour à tour.:
mais il n’eft guéres de fiége qui dure. Les
paliffades n’étant que de bois>& les Cabanes
n’érant que d’ccorce , les Afïiégés ont beau
garnir leurs remparts de pierres, de pou¬
tres , & d’eau *, ils ont beau être attentifs à
lepouffèr les Aflaillansparune grêle de traits*
ceux-ci portent chez eux la défolation par
des flèches enflammées , dont un petit nom**
fere fuffit, fi le vent les favori fe y pour ré¬
duire tout le Village en cendres Us font
leurs approches fans crainte avec des man-
telets faits de planches qu’ils portent devant
eux ) de à la faveur desquelles ils vent jui-
%io Moeurs des Sauvages
qu’au pied de la paliflade , qu’ils fapent avec »;
la hache , ou avec le feu : ou bien ils fonc f£
une contre' paliÆade , laquelle leur fervant f
de louclier & d’échelles , leur donne le
moyen de franchir les retranchemens en- \
ncmis , de s’en rendre les maîtres. C’elt «
ainfi que j’ai vü dans une de nos Relations a
que fept cens Iroquois avoient forcé un %
Village de la Nation apellée du chat , où il
y avoir prés deux mille hommes pour la F(
défendre , nonobltant une grêle continuelle \
de coups de fufil, qui pleuvotent fur eux de ^
tous les côtés* [j
: .(Îi
Sac (J prife d’une Place *
if
Tl eft impoflible de bien dépeindre la triffe ; jr
fcéne qui fe paffe dans un Village furpris ou ^
forcé. Le Vainqueur barboüillc de noir & y
de rouge d’une manière propre à infpirer la , f ,
terreur , & infolent de fa victoire , court i[L
par-tout en forcené , chantant fon triomphe,- jj f
& mfultant aux vaincus par d’horribles cris*
Tout ce qui tombe fous fa main , eft immo- y,
ié à fa cruauté barbare. Il met tout à feu ^
& à fang dans la première chaleur du car-
nage. Sa fureur ne s’arrête que par la laifi- ",
tude , Ôc alors elle devient induflrieufe pour j*
être plus cruelle a l’égard des malheureux , JT.
qui ayant échappé aux premiers coups, ont
le trifte fort de tomber vifs entre leurs mains* j.‘
Les Vaincus de leur côté n’ignorant pas ce .!
qu’ils ont à attendre de la cruelle férocité ^
des victorieux , aimant mieux périr, 5c s’en- {f£
févelir dans les cendres de leur patrie , que \
de furvivre quelques momens à fa ruine.
pour être expofés enfuite aux tourméns de ’
cruauté la plus rafînée, font des prodiges de
^7
A MUI QJJ AINS.
Valeur ^ & animés également par refprit de
vengeance , & par le défefpoir , fe font des
armes de tout ce qui leur vient à la main *
cherchent la mort dans leur courage , &C
dans celui de leurs Ennemis, & ne cedent
enfin, que lorïqu’accablés par le nombre »
ou par l'excès de la fatigue , ils fe trouvent
dans l’impo/ïibilké de continuer à faire ré-
fiflance.
Comme les Vainqueurs ne fçauroicnc con*
ferver le grand nombre de prifonniers qu’ils-
font dans un Village dont ils fe font rendus
les maîtres, leur politique , qui vife à em¬
pêcher les Vaincus de pouvoir fe relever ,
& fe remettre en état de défenfe, leur fait
difeerner ceux qu v ils veulent facrifier à la
fureur militaire > & ceux qu’ils veulent ré-
ferver pour les incorporer parmi eux. Ainfi
les Vieillards qui auroientde la peine à ap¬
prendre leur Langue , ou que leur âge ren-
droit inutiles : les Chefs éc les Confldéra-
bles parmi les Guerriers, donc ils pourroient
avoir quelque chofe à craindre s’ils leur
échappoient : les en fans d’un âge trop ten¬
dre y & les infirmes qui ferment trop à char¬
ge dans leur route * font les victimes infor¬
tunées qu’ils immolent à leur rage &c à leur
fauffe prudence. Ils en brûlent plufieurs
avant que de fortir du Village qu’ils ont
pris > 3c comme fur le champ de bataille..
Ils en brûlent enfuite tous les foirs quelque
autre les premiers jours de leur marche»,
lorfqu’ils peuvent fe retirer fans crainte d’ê¬
tre pourfuivis. f .
Les petits Partis n’étant pas en ctat de faire
■des coups d’éclat > n’ofent prefque pas s a-
Vancer jufqu’aux portes des Villages. II y
en a cependant qui le font» mais fe fontdes
Moeurs b es S ait v âges
coups rares > & pleinsde témérité > tel que
fut celui d’un Iroquois 3 qui approchant fc-
crcrtement de la paliflàde d’un Village c/ù
t’on chantcrtt actuellement la Guerre y 8C
ayant apperçu deux Sauvages fur une gué¬
rite , y monta adroitement, déchargea un
coup de maiïbe fur la tète de l’un y, & ayant
jette l’autre par terre , fc donna le temps
de lcgorger , 8c d’enlever la chévelure à
tous les deux , aprés-quoi il fe fauva* Ils
font leurs coups d’ordinaire dans les lieux
de charte 8c de pêche , & quelquefois à l’en¬
trée des champs 8c des bois , où après s’être
tenus, tapis dans les broflailles pendant quel¬
ques jours y le malheur de quelques paflans >
qui ne penfenc à rien moins >. leur donne
l'avantage de la furprife & de la vi&oire.
Harcelés enfinte par la crainte d’être pour-
fuivis , lis fuyeiK plutôt, qu’ils ne battent en
retraite ; cartent la tête auxblertes, & à ceux
qui ne peuvent les fuivre , 8c ne mènent de
prifonmers avec eux qu'à proportion de leur
petit nombre, s’ils ont envie d’en brûler quel¬
qu’un , qui leur paroirte ftirnuméraire ,
qu’ils ne croyent pas avoir le temps de le
faire à leur aife , ils l’attachent à un arbre, &
mettenr le- feu à un autre arbre voifin , qui
foit dans un jufte éloignement -, pour le faire
fouffrir long-temps , Ôc ne le brûler qu a la
longue. Ces miférables ainfi abandonnés 3
meurent comme des forcenés, ou du feu lent
qui les confirme ,ou d’une faim cruelle, fi le
feu n’a pu r’allumerafleibien pour leur faire
fentir fon aélivité.
Des chevelures enlevées»
- Tous les Guerriersjlorfqu’ils fon aflemblés
en Corps,d’armée* avant de donner un ccum-
AmERI QJU AINS. 15 $
bat, ou d’attaquer une Place > coupent la tête
de ceux qu’ils ont tués, & lurpris à 1 écart, &C
la portent dans leur camp,où ils l’expofcnt au
bout d’une efpcce de pique ou d’un long bâ¬
ton , à la vue des Ennemis fur qui iis ont fait
cette conquête. Mais en fc retirant, ou dans
les autres occafîons , ils ne font qu’enlcvec
la chévelure de tous ceux qui font morts. Ils
cernent pour cer effet la peau qui couvre le
crâne , coupant au-defliis du front & des
oreilles jufqu’au derrière de la tête. Aptes l’a¬
voir arrachée , ils la préparent, & la ramol-
liflent, comme ils ont coutume de faire à cel¬
les des bêtes qu’ils ont pnfes à la charte. Ils
étendent enfuite cette peau fur un cercle où ils
rattachent y ils la peignent des deux côtés de
diverfescouleurs,quelquefois ils tracent du
côté oppofé aux cheveux , le portrait, ou la
peinture hiéroglyphique de celui à qui ils
l’ont enlevée , de la fufpendent au bout d’une
perche , de la portent ainfi en triomphe. Ce
qu’il y a de furprenant , c’eft que tous ceux à
qui l’on fait cette cruelle opération de leur en¬
lever la chévelure , n’en meurent point, non
( >Iu$ que du coup de carte- tête , dont on a crû
es avoir aflommés à n’en plus revenir. Plu¬
sieurs en font réchappes , & j’ai vu une fem¬
me dans nôtre Million , à qui après un fem-
blable accident, les François avoient donne
le nom de la Tête pelée , & qui fe portoit fort
bien. Elle étoit mariée à un François îro-
qiufé , dont elle avoit des enfans.
Les Scythes de d’autres peuples Barbares
de l’Afie de de l’Europe, s'étaient tendus au¬
trefois célébrés par ces terribles marques de
leur férocité > que les Auteurs anciens n’ont
point ignorées. Voici comme * Hérodote
# Hwth t lib 4' n ï *4»
434 Moïvrs bis Saüvagis
s’explique au fujet des Scythes. » Un Scf-
» the boit du fang du premier prifermier
» qu’il fait, & il prefente au Roi les tetes de
» tous ceux qu’il a tuez dans le combat ; car
» en portant une tête , il a part au butin , au-
» quel il n’a nul droit fans cette condition.
» Il coupe cette tête de cette manière, li la
» cerne autour des oreilles, & ayant fépare
«> la tête d’avec le relie, il en arrache la peau,
» qu’il a foin de ramollir avec fes mains , SC
» d’apprêter comme on apprête une peau de
„ bœuf. Il en fait enftme un ornement, &
*> l’attache au harnois de fon cheval en guiic
»de trophée. Plus un particulier a de ces
» fortes de dépoiiillcs, plus il eft confidere SC
„ eltimé. Il s’en trouve qui coufent plusieurs
» de ces peaux enfemble , comme fi c étoienr
,, des peaux de bêtes , & s’en font des vete-
» mens. Plufieurs écorchent les mains droi-
x> tes de leurs ennemis j ils enlèvent habile-
ment cette peau avec les ongles qui y re-
* lient attachez , & ils s’en fervent pour or-
* ner leur Carquois, parce que la peau de
w l'homme cil épaifle , Sc pins éclatante par
» fa blancheur, que celle de tous les autres
» animaux. Il y en a encore un grand nom-
» bre qui écorchent les hommes entiers ; ils
» en font fécher la peau fur des chevalets, SC
» s’en fervent enfuite de houffe qu’ils met-
*> tent fur leurs chevaux.
Ce font-là , dit cet Auteur, des coutumes
reçues chez ces Peuples. Il explique enfuite
de quelle manière ils font des rafles du crâne
de leurs ennemis les plus confidérables
de leurs anus même les plus familiers qu’ils
ont vaincus en combat fingulier en prefcnce
du Prince , quand les différends furvenus
entr’eux les ont contrains de les apeller en
duel.
L
A M E* I Qjcr A ÏN $.
Les Gaulois n'étoient pas moins barbares
^ue les Scythes ,& ^ Diodorede Sicile en
«écrit à peu prés dans les mêmes termes. « Si
«quelqu’un, dit il, s’avance pour les comba¬
ttre , ils chantent les belles allions de leurs
» Ancêtres, 3c les leurs propres. Ils affrètent
» au contraire de témoigner un fouverain mé-
*> pris pour leurs ennemis , n’oubliant rien de
* ce qui peut fervir à leur faire perdre coura-
& les intimider. Ils pendent au cou de
«leurs chevaux les têtes qu’ils ont coupées.
« Ils font porter par leurs efclaves les dépoüil-
» lesenfanglantées de ceux qu’ils ont vaincus*
» pendant que par leurs chants ils célèbrent
«eux-mêmes leur viétoire. Ils attachent ces
» trophées aux vcftibuîes de leurs maifons.
«Pour ce qui eft des têtes de leurs ennemis
«les plus considérables , ils les confervent
» dans des caifles embaumées avec de la gom-
« me de cèdre , &c en les montrant aux Etran¬
gers qui partent chez eux , ils fe font un mé-
15 rite de ce que leurs Ancêtres, ou bien eux-
» mêmes , ils ontrefufe de recevoir de grofles
» Tommes d’argent pour ces têtes , dont ils
«n’ont pas voulu fe défaire.
Les anciens Germains , qui étoienr defeen-
dusdes mêmes Scythes dont parle Hérodo¬
te ainfi que le prétend Eiie * Skéed dans fora
Livre de la Religion ancienne des Germains *
des Gaulois , des Peuples de la Grande- Bre¬
tagne Sc des Vandales , en ufoient de la mê¬
me manière à l’égard des têtes de leurs enne¬
mis ; ce qui elt confirmé par § Strabon , le¬
quel artlire que la plupart des Peuples du
Nord n’étoient point diflférens en cela, des
Gaulois.
f D iodor. Sicil. L\b. p. %u. & tt|# # .
9 Uw S\ttA , f/ Stfâki Zi*, 4
Moeurs des Sauvages
Elie Skccd prétend auifi que cet ufage bar¬
bare étoit pratiqué de prefque tous les Orien¬
taux \ 8c c’cfl peut-être à cet ufage que Dieu
fait allufion dans ce paiTage du * Deutérono¬
me : »» J’enyvrcrai mes Héches de leur fang,
>3 6 e mon épée fc faoulcra de leur chair,
w Qjel e(l ce fang dont il veut enyvrer /es
» fléchés? Le fang des morts qui feront tués
« fur le champ de bataille, & le fang des cap-
» tifs dont on dépouille la tête. Incbriabo Ja -
gittas m:a\ fanguine > & gladius meus devorabit
carnes , de cruore ccciforum , & de capiivitate nu -
datï inimicorum cap.tis . Le fens du paiTagc e(l
bien plus complet en iinerprctant ce dépouil¬
lement de cette opération fanglante, qui en¬
lève la peau des captifs jufqu’au crâne, qu’en
l’expliquant avec les Interprètes de la coûtu-
med oter le cafqyieaux prifonniers de guer¬
re , 6 c de les faire marcher tête nue.
Les Iroquois fc contentent d’enlever ces
chevelures de la manière dont je l’ai décrit.
Jl y a quelques Nations de PAmérique qui
écorchent leurs ennemis morts , qui font pa¬
rade de ccs dépouilles , &' qui fe fervent
fur-tout des mains pour en faire des poches
à mettre leur Tabac , & qu’on apelle en Ca¬
nada a pet un»
Retour des Guerriers & des Prifonniers ,
Les Prifonniers qui ont etc enlevez par de
petits partis font bien- moins malheureux
dans leur marche, que ceux qui ont été pris
par un Corps d*Armée > parce que les Vain¬
queurs n’étant point animez par le nombre
de leurs gens ou de leurs efclaves , ne pen-
ient qu d fc fauvçr, 8c à mener furement
v t 41*4**
A M H R T Q^TJ AINS. ï.\f
leur conquête à leur Village. Pour cet effet
ils leur lient feulement léseras au-deflus des
coudes, aflirçettiflant leurs liens derrière le
dos , de manière qu’lis ont les mains libres,
fans que neanmoins iis puiflent fe détacher >
& qu'ils ayent meme affez de liberté pour
courir & le fauver , laquelle dépend d’un
certain balancement du corps que cette fâJ
çon de les lier leur ôte abfolumcnt, à moins
qu’ils ne fo ent exercez à courir ainfi de jeu^
nefle. Un Millionnaire m*a aflïiré qu’il avoit
vu un Sauvage qui s’y croit tellement fait i
qu’il ne pouvoit pas courir autrement > ôC
devançoit cependant tous les autres à la
courfe.
Manière de garder les Prifonniers •
Le tems le plus fâcheux pour eux , eft ce¬
lui de la nuit *, car tous les loirs on les étend
fur le dos prefquc touc-nuds , fans autre lie
que la terre , dans laquelle on plante quatre
ptqucrs pour chaque prifonnier > afin d’y
lier leurs bras, & leurs pieds ouverts & éten¬
dus en forme de Croix de faint André. On
enfonce de plus un cinquième piquet auquel
on attache un collier , qui prend le prifon¬
nier par le col, & le ferre de trois ou quatre
tours. Enfin on le ceint par le milieu du corps
avec un autre collier ou fangle, dont celui
qui a foin du captif, prend les deux bouts
qu’il met fous fa tête pendant qu'il dort,
afin d’être éveillé , fi fon prifonnier falloir
quelque mouvement pour fc fauver.
K Cette poftnre fi contrainte durant une nuit
entière , cil fans doute un fjpplice. Mais
c’eft un martyre des plus rigoureux dans la
faifon des Moufquites Sc des Maringoins *
t*S Moevrs bis Saüvaisis
ou Coufins ; car il n’elt pas poflible d ex- «
primer jufqu’où va l'importunité de ces ani- fes
niaux, qui volant par millions , & ne fai- uC
fant que bourdonner, ne ccflent d’enfoncer (en
leurs aiguillons jufqu’au vif &: de fuccer le fcj
fang , laiflant un venin dans chaque piqueun es
re , qui caufe en même- tems, & une inflam- jfoj
mation,& une forcedemangeaifon.
Du reftcjils font toujours efpérer à ces in
{ >auvres malheureux , qu’à leur arrivée oral
eur donnera la vie. Lors même qu’ils font;èli
éloignez des lieux où ils les ont pris, on ne'idii
garde plus tanr de mefures pour les veiller, boni
’& on leur donne une liberté li grande, qu’el-nom
le devient quelquefois funefte à leurs Vain- leur
queurs. Car il elt fouvent arrivé que lesef- cecc
claves mal gardez fe font détachez, ont af- m
fommé une partie de leurs ennemis cnfévelis Con
dans le fommeil, & fe font rendus maîtres gp
des autres, les ont faits pnfonmers à leur m
tour > leur laiiTant tout lieu de fe plaindre «f
de leur trop grande confiance , &c d’une fc- u
curité imprudente , qui devenoit la caufc %['
de leur perte,
. çjdt
Cri de Mort . . Tente
Les Guerriers approchant de leur Village, juis
«u d’un Village de leurs Alliés , détachent jjc
quelqu’un de leur troupe pour aller porter rtui
la nouvelle de leur retour, & cependant ils li;
font alte en attendant qu’on vienne au-j^ç,
devant d’eux. Celui qui a cette commiflïon
d’auffi loin qu’il apperçoit le Vîllage > ou dés le p
qu’il peut préfumer qu’il fêta entendu , com-^ft
mence à faire le cri de mort , en criant J^obe > pj
parole qu’il traîne autant qu’il peut & qu’il
répète un nombre de fois , égal à celui ^
Ame ri a i n s. i 5 f
des perfonnes de leur troupe, qui fonr mor¬
tes dans îe combat , ou pendant le voyage.
.Ce cri eft perçant, & fort lugubre. Il s’en¬
tend de fort loin , fur-tout fur la Rivière,
& pendant la nuit. Aufli tôt on fort de toutes
les Cabanes du Village , 3c on court du côté
d’où vient le cri. Cependant l’Envoyé conti¬
nue fa route , redoublant de temps en temps
fon cri de mort. Il ne s’arrêre qu’au milieu
du Village , où il fe forme un cercle autour
de lui. Alors ayant repris un p eu fes efprits,
il dit à voix baffe à l’un des anciens , commis
pour l'écouter , le précis de leur voyage , le
nom de ceux qu’ils ont perdu , 3c le genre de
leur mort fans omettre aucune circonftancc
de ce qui les concerne. Cet ancien ayant oiii
fon rapport, répété à haute voix, enftyle de
Confeil , tout ce que celui-ci a raconté.
Après ce récit, chacun fe retire chez foi. Les
intérefles dont les parens font morts , vont
les pleurer dans leurs Cabanes , où ils reçoi¬
vent les complimens ordinaire de condoléan-
ce.L’Envoyé de fon côré fe retire dans la fien-
ne, ou bien s’il eft étranger , il entre dans
quelque autre où il ait quelque alliance de pa¬
rente ou d’hofpitalité.ün lui donne là à man¬
ger , après quoi il raconre en détail tout ce
qui s’elt pafle dans lent expédition , & reçoit
les complimens de félicitation fur fon heu¬
reux retour.
Ils ont ce refpeél les uns pour les autres,
que quelque completteque foitleur vidtoire
3c quelque avantage qu’ils ayent remporté,,
le premier fcntimcnt qu ils font paroitre >
c’eft celui de la douleur pour ceux qu ils ont
perdu parmi les leurs. Tout le Village doit y
participer -, la bonne nouvelle du fucccs ne
fe dit qu’aprés qu’on a donné aux morts les
on fe livre à la joye qu’a mérité
Les femmes font la même choie à l’égard (
des hommes qui font allés à la chatte ou a la j
guerre. Cnr au moment de leur retour, elles „
vont les attendre fur le rivage ; Sc au lieu de j
leur témoigner d'abord la joye quelles doi¬
vent fentir de les voir arriver en bonne fau¬
te , elles commencent par pleurer ceux de
leur parente ^ qui font morts dans le Village
pendant leur abfencc > & leur annoncent la
perte qu’ils ont faite par leurs nemes > & leurs {
chanfons thréniques dont nous parierons dans ^
ia fuite* ;
Cri de Fiftoire.
r S’il n’y avoit eu perfonne de tué ou de
mort du côté des Vainqueurs , comme il ar¬
rive fouvent dans les petits pattis , qui vont
plutôt à la picorée qu’à la guerre , alors
l’Envoyé > au lieu d’un cri de mort > fait un r
cri de triomphe en criant £obe \ mais pro¬
nonçant ce mot d’une manière plus bricve oC
plus coupée. Il la réitéré autant de fois qu il J
a de prifonmers ou de chevelures > &c tout le
Village s’abandonnant au plaifir que caufe
un tel* cri, court avec avidité pour apprendre
la bonne nouvelle*
* Il eft furprenant qu’une coutume aufli ;
finguliére ne nous ait point été détaillée par
les* Auteurs anciens. Elle dt cependant paf-
* LmUrti , ReUt* de U Cçkbide , caf>,x i. f* *7%
-P—
A Ml %l QJJ AINS. 141
ieed’Affecn Amérique , 8c fc pratique en¬
core aujourd’hui dans la Colchide. Vobi qui
eft le cri de mort des Mmgreliens , eft auffi
celui des Hurons.
Lesnciens 6e les pare ns des Guerriers,
fçaehant leur arrivée, députent au-devant
d’eux pour les féliciter fur leur heureux re¬
tour , pour leur porter des rafraîchiftêmens ,
& pour fe charger de conduire les efclaves.
Entrée des Prifonniers.
Le jour deftiné à cette entrée , les Guer¬
riers abandonnent leurs prifonniers comme
s’ils n’y prenoient plus aucun intérêt ; ils fc
rendent au Village feuls , marchant à la file
les uns des autres à peu prés comme quand
ils font partis, mais fans chanter , fans être
peints, & même en habits déchirés* comme
gens qui viennent de loin. Cependant ceux
qui font charges des prifonniers, les prépa¬
rent pour cette cérémonie, laquelle eft une
cfpéce de triomphe , qui a pour eux quelque
chofc d’honorable 8c de trille en même tems.
Car foir qu’on veuille leur faire honneur, ou
qu’on ne leur en fafle que pour relever la
gloire des Vainqueurs, on peint leur vifaee de
noir &de rouge comme dans un jour defo-
lemnité. On orne leur tête d’une couronne
rehauiTée de plumes;on met dans leur main
gauche un bâton blanc revêtu de peau de ci-
gne 0 qui eft une efpéce de bâton de comman¬
dement , ou de feeptre, comme s’ils répré-
fentoient le Chef d la Nation , ou la Nation
elle-même quia été vaincue. Dans leur main
droite on leur met la Tortue , & on attache
au col du plus apparent des efclaves > le col¬
lier de porcelaine que le Chef de Guerre t
Tmt llh é L
14*■ Moeurs des S ait VA g es
reçu ou donne , lorfqu il a le v e )e 1 arti , K
fur lequel les autres Guerriers ont pris leur
engagement. Mais fi d’un côté on leur tait
honneur, de l’autre , pour leur faire ferme
leur rnifere , on les dépouille de tout le reite j
de forte qu’ils font prefque entièrement
nuds, & on les fait marcher les bras lies der¬
rière le dos au-deflus du coude,ainli que je I al
^ je me fuis informé des Canadiens les plus
habiles , & qui ont eu plus de communica¬
tion avec les Sauvages > pour fçavoir quelle
pouvoir être la lignification de ce bâton blanc
revêtu de plumes de cigne. Quelques-uns
m’ont dit que c’étoit un fymbole, qui re¬
pré fentoit a ces pauvres efclaves le triltc fort
de leur condition , & qu’ils avoient absolu¬
ment perdu tout droit fur eux-mêmes , & lut
leur propre vie. Cependant un Officier m a
raconté un fait dont il avoit été témoin, Sc
d’où l’on pourroit inférer que ce bâton elt
une marque d’honneur ÿ car un petit Parti de
Guerriers ayant fait deux prifonniers dans
une rencontre où il fe trouva 3 1 un des deux
fupportant avec peine fa nouvelle deltinee,
& ne prenant ce bâton qu’avec une noncha¬
lance , qui témoignoit l’excès de fa douleur,
l’autre compagnon de fon malheur je lui ar¬
racha de force, lui difant avec indignation,
que la lâcheté qu’il faifoit paroïtre , mar-
quoit bien qu’il n’étoit pas digne de le por¬
ter. Il fe mit enfuite à marcher fièrement
portant les deux bâtons , celui qu ôn lui
avoir mis en main, & celui qu’il avoir ar¬
raché.
La marche des Prifonniers commence par
ceux du Village , qui portent les chévelu-
ics des morts* attachées au bout de longues
* A M EM <$JJ A I N 5. 24;
baguettes comme des demi piques. Ils fe fui-
venttous à la file de diftance en dilhnce;
cniuite viennent Jcsefclaves, qui chantent
tout Je long du chemin, faifant accorder le
ion de Ja Tortue avec leur chanfon demort,
Ceux du Village étant avertis à peu prés du
temps de 1 arrivée des Prifonmcrs, leur vont
1 j ** ^encontre ** quart de lieue , ou à une
1 ^emi-lieuc loin, & prcfque tous fe préparent
a fe donner un cruel divertiflement à leurs
dépens.Dés qu’on les a joints,on les arrêteiSc
# tandis qu’ils chantent leur chanfon de mort p
tout le refte du Village danfe autour d’eux ,
en fuivant la cadence de leur chanfon par
•leurs bé , bé redoublés , qu’ils tirent du fonds
de leurs poitrines. Apres les avoir ainfi arre-
tés, on les fait courir *, & c’dlalors que cha¬
cun s’efforce à leur faire le plus de mal qu’il
peur. Les coups de pierre, les coups de poing
6c de bâton leur pleuvent fur le corps comme
la grêle. On ne trouve pas mauvais qu’ils fe
défendent, & on en rit. Mais liés comme ils
font, & accablés par le nombre, leur défenfc
, leurdevient fort inutile. Chacun a droit de
les arrêter , & jufqu’au Village on leur fait
faire diverfes paufes ou ftations. Avant qu’ils
y entrent,quelque ancien les arrête aufli pour
leur faire arracher quelques ongles à belles
dents, ou pour leur faire couper quelque
doigt, ainfi qu’il aura été auparavant réglé
dans le Confeil, ou que quelque particulier
l’aura demandé.
Il y a cependant fur cela quelques loi| éta¬
blies entr’eux , mais qu’ils obfervoient autre¬
fois plus fcrupuleufcment qu’aujourd’hui.
Les Guerriers ont croit fur leurs pnfonniers
jufqu’à ce qu’ils les ayent donnés j ils fe dé¬
pouillent en quelque forte de ce droit à l'en-
L z
*44 Moeurs des Sauva ois
tréc des Villages, pour laifler a leurs compa¬
triotes ou à leurs alliés ia fatisfaélion de s en
divertir 5 ce que chacun fait avec plus 0.1
moins de fureur, félon qu’il cft plus ou moins
animé par les pertes que la guerre lui caule.
C’eft-là une efpéce de triomphe dont les
Guerriers ont tout l’honneur > quoiqu us n y
paroiffent pas , & dont le peuple a tout le
pîaifir. Néanmoins, comme les Guerriers ne
fc dépouillent pas tellement de ce droit fur
leurs prifonniers , qu'ils ne doivent leur re¬
venir , il cft de leur intérêt qu’ils leur revien¬
nent le plus fains, & le moins dilgraciés qu il
fe peut, afin que le préfent qu’ils en doivent:
faite dans la Cabane de leurs peres, ou ils
doivent remplacer les morts , foit reçu plus
agréablement. C’eft pour cela qu’il a été éta¬
bli , que ceux qui veulent mutiler , foicne
obligés de donner un préfent proportionné à
la mutilation, afin de dédommager celui a
qui il appartient.
La paifion fe mêle fouvent dans ces rencon¬
tres , 6c il n’eft pas toûjours ailé de fauver
ceux à qui l’on voudroit faire donner la vie ,
à caufe de ces mutilations , qui les tendant
inutiles, les font jetter au feu. Four cette rai-
fon on cache avec foin la deftinatton qu on
en veut faire*, mais fi le feçret en cil évente ,
Sc que les perfonnes à qui ils font deftmez,
foient de quelque confidération , elles vont
au-devant de ceux qu’elles ont envie de fau¬
ver , & les conduifent elles-mêmes par la
main. Le refpeét qu’on a pour elles , fauve à
ces pauvres malheureux le mal qu’on leur fe-
Toit fans cette précaution. Autrement ils font
fi maltraitez , qu’en entrant an Village , le
iang leur coule de toutes parts j 5c ils font
quelquefois dans un état fi pitoyable , que
Américains. *4Jf
c'eft une merveille qu’ils n’aycnc pas fuccom-
bé fous les coups.
Ce droit d’entrée ell dû dans tous les Villa¬
ges de la Nation ou de leurs alliez , qui fe
trouvent fous leurs routes , jufqu’à celui où
ils doivent être définitivement jugez ; par¬
tout c’eft la même aubeme , ôc la même cé¬
rémonie. On a cependant plus d’égard ôc de
modération dans les Villages qui ne font que
de partage.
La grêle des coups cefle au moment qu ils
entrent dans le Vîllage. On les introduit dans
une Cabane de Confeil, où fe retrouvent avec
les Anciens & toute la jeunerte, les Guer¬
riers qui les onr amenez , icfquels repren¬
nent alors le premier droit qu ils avoient fut
eux. On donne à manger à ces pauvres mal»
heureux ; après-quoi le Chef des Guerriers
leur ordonne de chanter leur chanfon de
mort, & de divertir la compagnie à leurs dé¬
pens. On ne leur fait pas néanmoins d’autre
mal, que celui de joiitr de l’état miférablc où
ils font. Tout le plaifir confifte à les voir
danfer , ôc à les entendre chanter des chan-
fons de leur pays, ou bien de celles que ieurs
Vainqueurs leur ont apprifes chemin raifanr.
D’une Cabane on les conduit dans une autre.
& on les promène ainfi pendant quelques
jours dans les Cabanes , jufqu à ce que les
Guerriers fe remettent en route ; ou li c elt le
Village de leur féiour, jufqu’à ce qu’on ait
déterminé & déclaré à qui on don les donner.
Divination dis Efclavts.
Ladeftination s’en fait dans un Confeil,
après lequel on fait le cri dans le Village, eu
tout le monde s’aflembie dans la place pub
Moeurs des Sauvages
que pour y apprendre le fort des efclaves. Un
Ancien déclare le partage qu’on en a fait, les
Nations alliées , ou les perfonnes «à qui ils
font donnez, &: le nom de ceux ou de celles
qu’ils doivent remplacer. On diftribuë aulfi
en même temps les chevelures , lefquelles
tiennent lieu d’un efclave,& remplacent aulfi
une perfonne. Ceux qui reçoivent ces che¬
velures , les confervent avec foin, les fufpen-
dent pendant quelque temps aux portes de
leurs Cabanes > elles s’en font un ornement
dans les folemmtez publiques, fur toutlorf-
qu’on chante la Guerre ; & enfin elles les fufi.
pendent de nouveau aux portes de leurs Ca¬
banes , où le temps achevé delesconfumer.
Après cette di(tribution on conduit les ef-
claves dans les Cabanes où ils font donnez ,
& on les y introduit ; ou bien, on les laifle à
la porte dans levdtibule *,ce qui fe pratique
fur-tout lorfqu’on n’clt pas déterminé à leur
donner la vie. Là on leur fait donner fur le
champ à manger. Cependant ceux de cette
Cabane > leurs parens 3c leurs amis pleurent
les morts que ces efclaves remplacent, com¬
me fi on ne faifoit que de les perdre*, & on
verfe dans cette cérémonie des larmes vérita¬
bles pour honorer la mémoire des perfonnes,
dont la vue de ces efclaves rappelle un fou-
venir amer ,& renouvelle la douleur qu’on a
eue de les avoir perdues.
Les Guerriers qui donnent un efclavc , le
donnent avec le collier qui a fervi d’engage¬
ment à leur çntreprife, ou qui leur fert de pa¬
role , pour dire qu’ils ont rempli leur obliga¬
tion. Ils dépouillent l’efclave de tout le relie,
excepté de la feule pièce qu’ils ne peuvent lui
oter avec biehféanee. La Cabane à qui l’ef-
Slave elt donné* doit répondre à ce prefent
A m r m Qjt; ains. 1 4 y
par un autre fi elle lui donne la vie; mais (i
elle le jette au feu , le prefent fe prend fur le
Village > étant jufte qu il paye le plaifir bar¬
bare qu’il a de le faire mourir.
On brûle toujours deux ou trois cfclaves ,
lorfqu’ils font donnez pour remplacer des
perfonnes de grande confidération , quand
bien même ceux qu’on remplace, feroienc
morts fur leur natte , & de leur mort natu¬
relle. On n’clt point furpns que ceux à qui
on les donne, les jettent au feu , félon leur
expreiïion ; mais après cela il fau-t que les
E erfonnes intéreflces fe contentent ; car l’o-
ligation de remplacer les morts > fubfidant
toujours dans lesenfans par rapport à la Ca¬
bane de leurs peres & de leurs tantes, jufqu à
ce qu’on ait donné la vie aune perfonne qui
repréfenre celle qu’on veut reflufeiter; ceux
qui ont cette obligation, auroient droit de fe
plaindre qu’on les ménage peu ; puifque pour
faire un efclave, ils font obligez de courir
les rifques d’être faits efclaves eux-mêmes *
d’être tuez ou brûlez > de la même manière
dont ils les brûlent chez eux.
Souvent les Anciens appliquent quelques
prifonniers au fisk, comme un bien qui ap¬
partient au public , & qui peut fervir dans la
fuite pour quelque affaire d Etat. On ne laifîe
pas alors de les déterminer à quelque Caba¬
ne , & de leur faire relever quelque nom,
pour mieux déguifer les intentions iccretcs
que le Confcil peut avoir prifes , ou prendre
dans la fuite à leur fujet. D autrefois les An¬
ciens & les Guerriers eux-memes , en les
donnant dan, une Cabane , fcnt
l’inclination qu ils ont fur la decifion de lcui
vie ou de leur mort, & cette inclination eft
communément fume par la defcrence qu on
*4$ Moivrs des Sauvages
a pour eux ; mais elle ne fait pas loi. Celles à
qui on les donne,en font tellement maïtref-
jfes , que l’inclination de tout le Village ne
fçauroit les fauver , fi elles ont envie de les
f 'etter au feu j ni les faire mourir , fi elles on:
a volonté de leur donner la vie.
Les circonftances critiques où fe trouvent
ces malheureux , décident affez fouvent de
leur ddhnée. Leur perte elt comme allurée ,
s’ils tombent dans une Cabane où l’on ait
perdu beaucoup de Guerriers, ou quelque
autre perfonne que ce puifleêtre , ne fut-ce
qu’un enfant à ia mammelle , dont le deiiil
cfl encore récent. Ils ne courent pas un moin¬
dre rifque , fi leur âge , leur phyfionomie &
leur caraétcrc ne plaifent pas > & font crain¬
dre qu’on n’en retirera pas de grands fervices,
fi on les donne à certaines Mégères , lefquel-
les fe font un pîaifir de leur inhumanité : ou
bien fi on les applique à des Cabanes pauvres,
qui ne foient pas en état de reconnoître le
préfent , de nourrir & d’habiller l’efclave.
Les Jéfuites ont fauve pîuficurs de ccs mal-
heureufes vi&imes , qu’ils ont retirez des
feux de ces Barbares, en fourniflant lespré-
fens néceflaires pour leur confervarion.
Leur fort elt bien-tôt décidé , fi les perfon-
nes à qui iis font donnez , fe trouvent dans le
Village. Mais fi elles font abfentes,ces infor-
tunez vivent jufiqu’à leur retour dans une
cruelle incertitude entre la vie de la mort. On
leur donne néanmoins une liberté raifonna-
blc j ils ne font ni liez , ni enchaînez , on les
entretient dans l’efpérance de la vie, & on fc
contente de,veiller à ce qu’ils ne pmfTentpas
s’enfuir. Souvent pour les tranquillifer , de
pour les tromper mieux , on leur laifie igno-
kci dans ces occafions à qui ils ont été donnez*
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